La Lorraine francique ou Lorraine germanophone, également couramment appelée Moselle francique ou Moselle germanophone (anciennement désignée Lorraine allemande) désigne la partie du département français de la Moselle où sont parlés l'ensemble des dialectes germaniques du francique lorrain et du bas-alémaniqueLe dialecte bas-alémanique est très minoritaire, car il ne concerne qu'une douzaine de localités situées dans le Sud-Est du département.. Elle constitue une aire culturelle d'influence germanique et est délimitée du reste du département par la frontière linguistique mosellane.

Située entre la Lorraine romane et le pays welche d'un côté, le Luxembourg, l'Allemagne et l'Alsace germanophone de l'autre, elle représente également une interface privilégiée entre l'espace roman et l'espace germanique.

Appellation Avant 1790, année de la création du département de la Moselle, le terme employé en français pour designer la partie germanophone de la Lorraine était « Lorraine allemande »Jean Baptiste d'Audiffret, Histoire et géographie ancienne et moderne, tome 2, Paris, Coignard, 1694, , .Augustin Calmet, Histoire de Lorraine, nouvelle édition, tome , Nancy, 1757, ., ce nom a perduré durant le pour désigner les parties germanophones des départements de la Moselle et de la MeurtheHenri Lepage, Le département de la Meurthe : statistique historique et administrative, première partie, Nancy, 1843 Entre 1790 et 1870, la Lorraine germanophone s'étend sur une partie de ces deux départements, dont les limites sont modifiées via le traité de Francfort en 1871. À la suite de cela, la Lorraine germanophone devient une partie du Bezirk Lothringen ; ce territoire est converti en département en 1919, sous le nom de « Moselle », lorsque la France le récupère via le traité de Versailles..

Après 1918, ce territoire devient progressivement désigné sous diverses appellations : Lorraine germanophoneAtlas linguistique et ethnographique de la Lorraine germanophone, Paris, CNRS Éditions, 1977 Claude Gérard, La maison rurale en Lorraine, éd. Créer, 1990 , , ., Moselle germanophoneMarthe Philipp, « Dialectologie structurale en Moselle germanophone », in Cahiers du CRAL, série, , Nancy, 1972Albert Hudlett, Morphologie verbale dans les parlers du pays de Bitche (Moselle germanophone), Bern, Lang, 1989 ; Lorraine thioiseFaculté des lettres de Nancy, Annales de l'Est, Éd. Berger-Levrault, 1950 .Alfred Vallette (dir.), Mercure de France, tome 136, Paris, 1919 ., Moselle thioiseJean Caudmont, Sprachen in Kontakt - Langues en contact, Tübingen, Narr, 1982 , .Conseil national des arts culinaires, Alsace : produits du terroir et recettes traditionnelles, Albin Michel, 1998 , . ; ou encore Lorraine franciquePierre Marie Gallois, L'année des terrorismes : mémoire des ondes 2001, l'Âge d'homme, 2002 , . et Moselle franciqueHenri Giordan (dir.), Par les langues de France, collection Culture au quotidien, Paris, Centre de création industrielle, 1984 , .Marcel Scherer, Holl känn Blatt vor's Mull! : recueil d'expressions imagées de Moselle francique, volume 1, Freyming-Merlebach, Bei Uns Dahem, 1999.

Concernant son appellation en dialecte, celle-ci varie selon les zones dialectales du département : en francique rhénan lorrain et en bas-alémanique lorrain : Lothringe et Lotthringe ; en francique mosellan : Lothringen et Lothréngen ; en francique luxembourgeois : Lotréngen et Loutréngen.

Conformément à l'expression ancienne de « Lorraine allemande » (Deutsch-Lothringen en allemand standard Die Gegenwart. Eine encyklopädische Darstellung der neuesten Zeitgeschichte für alle Stände, erster band, Leipzig, Brockhaus, 1848 Grosses vollständiges Universal Lexicon aller Wissenschaften und Künste, , Leipzig, Johann Heinrich Zedler, 1742), ces formes ci-avant peuvent être précédées par Ditsch-, Däitsch- ou Deitsch-, par exemple Ditsch-Lothringe, etc. Après la Première Guerre mondiale le lien avec l'adjectif « allemand » (Ditsch, Deitsch et Däitsch en dialecte) tombe en désuétude à cause de ce qu'il peut laisser à supposer d'ambigu entre culture et nationalitéLors de la première annexion dite de droit (1871-1918), les autorités allemandes qualifiaient l'ensemble du Bezirk Lothringen de Deutsch-Lothringen, un territoire administratif qui inclut des zones de tradition romane ; cela a contribué à créer une ambigüité.. Les diverses formes dialectales du terme générique de Deutsch-Lothringen se sont longtemps maintenues dans la population germanophone de Lorraine ; au début du , l'expression est limitée aux personnes les plus âgées et ne s'utilise qu'en référence au particularisme culturel mosellan.

Géographie À l'extrême Nord-Ouest du département mosellan, se trouve un petit territoire germanophone qui est relié à la langue luxembourgeoise uniquement par le Nord : il s'agit des communes de Rédange et de Russange Constant This, Die deutsch-französische Sprachgrenze in Lothringen, Straßburg, 1887, p. 23 et 24. Ces deux villages forment donc une quasi-enclave linguistique, car ils ne sont pas reliés au reste de la Lorraine germanophoneCette situation est apparue à la suite du recul de la langue luxembourgeoise après la guerre de Trente Ans. Rédange et Russange représentent le dernier vestige de son ancienne étendue vers l'Ouest.. De plus, d'après une enquête linguistique menée par l'association Hemechtsland a Sprooch au début des années 1980, le dialecte luxembourgeois local était, à cette époque, encore largement parlé par les anciens dans ces deux communes.

Au milieu du , la partie germanophone du département de la Moselle occupait à peu près la moitié de sa superficie totale. Avant la fin de la guerre de Trente Ans, cette aire germanophone était plus grande et occupait environ les trois-quarts du département actuel.

La Moselle dite germanique s'étend sur un territoire qui se divise en plusieurs petites régions plus ou moins naturelles, étant principalement celles de : Thionville, Sierck, Nied, Warndt, pays Naborien, Bassin houiller, Forbach, Sarreguemines, Bitche, Sarrebourg et Phalsbourg. Ces régions peuvent avoir individuellement certaines traditions qui leur sont propres, n'existant donc pas dans les autres.

D'autre part, ce territoire linguistique est en bonne partie occupé par le bassin de vie de la Moselle-Est ; ainsi que, dans une moindre mesure, par l'Eurodistrict SaarMoselle.

Sur le plan hydrographique, la Nied allemande doit historiquement son nom à l'existence d'une zone germanophone en Lorraine. L'appellation de ce cours d'eau n'a aucun rapport avec l'Allemagne, sachant qu'il prend sa source à Guenviller et qu'il rejoint la Nied française à Condé-Northen, lieu dans lequel ces deux rivières forment la Nied Réunie par confluence.

Par rapport à la frontière linguistique, la commune de Mainvillers arbore le titre de « village de langue francique », via un panneau d'agglomération.

Histoire Avant 1870, S'Lothringe n'a pas vraiment d'histoire à part entière, celle-ci se fond dans celle du duché de Lorraine, dont elle constitue la majeure partie du bailliage d'Allemagne et dans l'histoire des diverses entités (principautés et comtés) qui sont restées dans le Saint-Empire romain germanique après 1766, date du rattachement du duché de Lorraine au royaume de France. Elle est traditionnellement désignée jusque-là comme « Lorraine allemande ».

À l'époque du projet visant à découper la France en départements, des députés réclamèrent la création d'un « département de Lorraine allemande », ceci notamment dans un souci d'éviter les problèmes linguistiques dans les cas administratifs et judiciaires, soit pour éviter d'avoir sans cesse recours à des interprètes qui, de plus, pourraient profiter de la situation. Mais finalement, ce cas de figure n'a pas été retenu par l'Assemblée constituanteJean-Louis Masson, Histoire administrative de la Lorraine : des provinces aux départements et à la région, Paris, 1982, la Lorraine dite allemande se retrouva alors administrativement divisée sur deux départements en 1790 : la Moselle et la Meurthe.

À la fin du , le conseil général de la Moselle a demandé l'autorisation de faire faire une traduction des décrets ; la Meurthe eut aussi son traducteurProcès-verbaux des délibérations du Conseil général de la Moselle, dans May, La lutte pour le français, 48.

Vers 1804, dans la partie Nord-Est du département de la Meurthe qui dépendait jadis de l'Empire germanique, tous les habitants sont, d'après les mots du préfet, de ; , enfin Marquis, Mémoire statistique du département de la Meurthe : adressé au ministre de l'Intérieur, Paris, Impr. impériale, an .

Entre 1814 et 1815, une partie de ce territoire germanophone fut définitivement rattaché à l'AllemagneChastellux, Le Territoire du département de la Moselle. Histoire et statistique, 1860.. Excepté quelques localités frontalières, qui revinrent à la France en 1829. Cette partie en question, était représentée à l'époque par les cantons de Rehling, Sarrelouis, Tholey, ainsi que par quelques communes du canton de Sierck.

Au , le taux de natalité était beaucoup plus élevé chez les germanophones que chez les romanophonesDenis Schneider, L’impact de la frontière linguistique dans le département de la Moselle au , 2013 (voir en ligne). De même que les mariages lorrains, entre romans et germanophones, était un fait minoritaire jusqu'au début du .

Les Mosellans et les Meurthois de langue germanique furent également nombreux, durant le , à émigrer vers les États-Unis, le Brésil, ainsi qu'a Paris<ref>P. Brasme, La population de la Moselle au , 2000.</ref>Camille Maire, L'émigration des juifs de Moselle sous le Second Empire : la filière brésilienne, Les Cahiers Lorrains, , 1994. Ceci principalement pour causes de misère et de pauvreté. Fait qui était représenté par exemple via la chanson populaire O, ich armer Lothringer Bur.

Sur le plan judiciaire, d'après un rapport du premier président de la cour impériale de Nancy, les instructions criminelles du se faisaient dans les communes germanophones qu'avec une insurmontable difficulté. Car on ne pouvait y recueillir les témoignages (même quand il s'agissait d'un crime capital), qu'à l'aide d'interprètes choisis parmi les hommes et dont la loyauté, parfois douteuse, ne donnait que bien peu de garanties à la justice.

Après la défaite de la France en 1870 contre la Prusse et la signature du traité de Francfort en 1871, la Lorraine germanophone, qui s'étendait sur une partie des anciens départements de la Moselle et de la Meurthe, mêla son destin à l'actuelle Moselle et à l'Alsace qui devinrent l'Alsace-Lorraine. Ce dernier fut proclamé dans une optique de Pangermanisme, c'est pourquoi les autorités allemandes voulaient intégrer l'Alsace et la Lorraine germanophone à leur territoire. Ce n'est qu'en 1918, et la victoire de la France sur l'Allemagne, que l'Alsace-Moselle fut réintégrée au territoire français. Mais en 1940, l'ancienne Terre d'Empire fut à nouveau contrainte d'incorporer l'unité allemande et le Troisième Reich. Grâce à la victoire des alliés en 1945, le territoire perdu scella à nouveau son destin avec celui de la France. Toute cette période mouvementée de l'histoire alsaco-mosellane a bien entendu laissé des traces et un héritage parmi lequel le droit local, qui fait du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle des départements juridiquement singuliers.

Entre 1939 et 1940, une partie de la Moselle germanophone est évacuée : les habitants concernés sont notamment installés dans les départements de la Vienne, de la Charente et de la Charente-Maritime. Une fois sur place, ils souffrent alors de déracinement et d'isolement, car étant majoritairement germanophones ou peu bilingues. Pour atténuer le problème, des tracts, des bulletins et une presse bilingue ont été mis en placeF.-Yves LE MOIGNE, La presse mosellane de l'exil. 1939-1945, Les Cahiers Lorrains, , 1983 (lire en ligne).