Le mouvement unioniste en Moldavie et Roumanie vise l'unification politique des deux
États et, par celle-ci, l'entrée de la Moldavie dans l'Union européenne et dans l'OTAN, et sa sortie de la CEI (effective en 2023) et de la sphère d'influence russe. Ce mouvement est constitué par certains partis politiques des deux pays (notamment des partis libéraux de chaque pays) et par une partie, jusqu'ici restée minoritaire, de l'électorat de chaque pays..
Contexte politique thumb|Les divisions administratives actuelles de la Moldavie et de la Roumanie ; liséré rouge : la partie contrôlée par les séparatistes soutenus par le Kremlin.
Unionisme Dans la mesure où la première République démocratique moldave s'était déjà unie à la Roumanie le , le mouvement unioniste utilise le terme de « réunification ». Ce mouvement s'est manifesté dans les deux pays au début des années 1990, alors que la Moldavie revendiquait son indépendance vis-à-vis de l'Union soviétique. Contrairement aux nationalistes roumains qui revendiquent le retour à la Roumanie de tous les territoires perdus par ce pays en 1940, les unionistes se limitent à promouvoir une union par des voies pacifiques et démocratiques de la Moldavie et de la Roumanie, dans leurs frontières actuelles. Le mouvement unioniste se réfère explicitement au passé commun et à la culture commune des deux pays, au modèle européen, et à l'exemple de la Réunification allemande. Il se décline dans plusieurs variantes qui ne visent pas toutes la réunification territoriale des deux États, mais surtout la réunification culturelle des Moldaves, dont 56 % vivent sur 46 % du territoire de l'ancienne Moldavie (en Roumanie) et 44 % vivent sur 54 % du territoire de l'ancienne Moldavie (en République de Moldavie et en Ukraine où ils sont mélangés à des colons slaves et autres). Actuellement, les Moldaves de Roumanie peuvent se dire simultanément Moldaves et Roumains, tandis que ceux de Moldavie et d'Ukraine, conformément à la législation de ces anciennes républiques soviétiques, doivent choisir de se déclarer Moldaves ou Roumains, et s'ils font le second choix, ils sont considérés comme « allogènes » dans leur propre pays. La forme la plus modérée d'unionisme, qui a renoncé à l'unification politique, vise seulement à abroger, hors-Roumanie, cette restriction inspirée de l'ancienne législation soviétique, de manière à restaurer l'« unité culturelle des Moldaves locuteurs de la langue daco-romaine » : c'est, entre autres, la position du Parti populaire chrétien-démocrate de Article 13 de la Constitution de la république de Moldavie.vignette|L'un des logos unionistes utilisé par le mouvement Acțiunea 2012.Depuis 2022, la Moldavie, comme l'Ukraine voisine, est officiellement candidate à l'adhésion à l'Union européenne, sans pour autant remettre en question son appartenance à la CEI ni demander la protection de l'OTAN : si un jour cette adhésion devient effective, les frontières de la Moldavie seraient beaucoup plus ouvertes tout en maintenant la souveraineté du pays« Le Conseil européen accorde à l'Ukraine et à la Moldavie le statut de candidat à l'UE » dans Vie publique du 24 juin 2022, . Dans une Moldavie indépendante au sein de l'Union européenne, la charte européenne des langues régionales ou minoritaires offrirait à tous les roumanophones, à égalité avec les russes, les ukrainiens et les autres communautés de Moldavie, la liberté d'affirmer et de développer librement leur culture roumaine sans pour autant être classés comme « minorité nationale » s'ils le font, comme c'est le cas actuellement. Le mot « Moldaves » changerait alors de sens pour définir, sans discrimination d'aucune sorte, tous les citoyens du pays, quelles que soient leurs origines, leurs langues et leurs cultures, en accord avec le droit internationalNicolas Trifon, « La Langue roumaine au cœur de la problématique de reconstruction nationale de la république de Moldavie », dans Wanda Dressler (éd.), Le Second Printemps des nations, 257-281...
Anti-unionisme En république de Moldavie, les anti-unionistes, qui sont aussi anti-européens et pro-russes, sont regroupés dans des coalitions dominées par les partis communiste et socialiste qui, depuis 2002, séduisent à chaque élection environ la moitié de l'électorat, soit la quasi-totalité des non-roumanophones, un quart de la population du pays, et un tiers des roumanophones, surtout en milieu rural. Ces partis jouent sur la crainte des crises économiques qu'a connues la Roumanie voisine, celle de perdre les tarifs énergétiques préférentiels de la CEI et celle de s'attirer l'hostilité de la Russie qui, depuis la guerre du Dniestr (1992), contrôle déjà de facto un sixième du territoire moldave (la Transnistrie), ainsi qu'un cinquième de l'Ukraine voisine à la suite des deux guerres russo-ukrainiennes (celle commencée en 2014 et celle commencée en 2022). Un projet d'état pro-russe initié par Pavel Goubarev, la « Novorussie », comporte d'ailleurs des variantes incluant la Moldavie ou des parties de la Moldavie (Transnistrie et Gagaouzie)Ouest France - Guerre en Ukraine : L'armée russe vise le contrôle total du Donbass et du sud de l'Ukraine - 22/04/2022 - Le général russe Roustam Minnekaïev, commandant adjoint des forces du District militaire du Centre de la Russie : .
En Roumanie, il n'y a pas eu de mouvement anti-unioniste structuré avant la candidature de Călin Georgescu à l'élection présidentielle roumaine de 2024, mais une majorité d'électeurs craignaient le coût économique de l'union et les difficultés d'intégration des non-roumanophones de Moldavie, minorités socialement et économiquement dominantes dont les représentants se livrent à des menaces de sécession et de guerre civile, économique ou informatique en réplique aux revendications et manifestations unionistesPar exemple la région autonome Gagaouze et l’état séparatiste de Transnistrie déclarent régulièrement leur volonté de rattachement à la Nouvelle-Russie (Mikhaïl Bourla, président du Soviet Suprême de Transnistrie, sur consulté le 4 décembre 2014, le mouvement russe des Nashi a évoqué un blocage informatique du pays en réaction à la décision de la Cour Constitutionnelle du 5 décembre 2013 admettant que le moldave est du roumain (), le millionnaire moldo-russe , chef du parti pro-russe a déclaré vouloir construire une nouvelle muraille de Chine entre la Moldavie et la Roumanie (site du journal "Adevărul Moldova" consulté le 14 octobre 2014) et analyse d'Igor Cașu: Comment l'union va rater (dans "Evenimentul Zilei" sur Igor Cașu - Cum s-a ratat reunificarea României cu Republica Moldova?)..
Contexte historique
Situation générale
Les enjeux de l'unionisme et de l'anti-unionisme en Moldavie ne sont pas propres à ce pays. On les retrouve en Biélorussie et en Ukraine, où les anciens dissidents de l'époque soviétique, les pro-européens et les pro-occidentaux cherchaient à s'éloigner du modèle soviétique et à se rapprocher du modèle polonais ou balte (Révolution orange), tandis que les « pro-russes » tels Alexandre Loukachenko, Viktor Ianoukovytch et Vladimir Voronine, en cohérence avec la position de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine, cherchent au contraire à reconstituer l'« empire » soviétique en se rapprochant de MoscouMatei Cazacu et Nicolas Trifon, La Moldavie ex-soviétique : histoire et enjeux actuels, Paris, éd. Acratie, 1993..
Pour les unionistes moldaves, l'indépendance de la Moldavie ne constituait qu'un premier pas vers une réunion à la « mère-patrie » roumaine et, à terme, vers une intégration à l'Union européenne. Pour eux, le terme « moldave » ne devait pas désigner autre chose que l'identité régionale d'une Moldavie réunifiée comme région au sein d'une « Grande Roumanie » démocratique sur le modèle parlementaire de 1918. À l’opposé, la majorité des politiques formés à l'école soviétique, craignant le modèle roumain et occidental, soutinrent que même si les Moldaves sont liés aux Roumains par une langue et une culture proches, on ne devait pas effacer le fait que la Moldavie a fait partie d'une communauté soviétique constituant elle-même « un univers entier » (Vladimir Voronine).
Le gouvernement et le parlement moldaves, quelles que soient leur majorité politique, ne peuvent qu'être anti-unionistes par nature, car vouloir l'union c'est vouloir leur auto-dissolution. Qui plus est, les partis pro-russes (P.C. refondé en 1993, dont la moitié des membres a rejoint en 2011 le P.S. fondé en 1997) détiennent depuis lors entre 45 et 55 % des sièges au parlement de sorte qu'ils sont constamment sinon en position de gouverner, du moins en position d'arbitre : aucun gouvernement ne peut se former et agir sans leur aval. Leur programme pro-russe et anti-européen comprend la construction d'une identité nationale des autochtones qui soit aussi différente que possible de celle de la RoumanieSites , , Un ancien ambassadeur crée encore un parti pro-russe en Moldavie, , et .. On retrouve cette nécessité dans les autres états post-soviétiques ou post-yougoslaves de la fin du . Cette construction, que les dirigeants de ces États ont estimée nécessaire pour légitimer leur indépendance (plutôt que de s'appuyer sur des valeurs universelles et transculturelles), repose sur deux développements principaux : la construction d'une histoire propre insistant sur tout ce qui sépare l'État de ses voisins ; l'affirmation de l'existence d'une langue locale (ici moldave, ailleurs monténégrine ou macédonienne).
L'élite politique et culturelle s'est ainsi divisée en une fraction « unioniste » (avec la Roumanie en Moldavie, avec la Serbie au Monténégro, avec la Bulgarie en Macédoine) et une fraction indépendantiste (qui dans les trois cas a obtenu de larges majorités, en raison des avantages, pour les citoyens, à adopter la posture politique de leurs gouvernements)Nicolas Trifon et Matei Cazacu, La République de Moldavie, un État en quête de nation, 2010 et Petar Bojanic, Souveraineté, pseudo-souveraineté, tutorat: l'exemple des états ex-yougoslaves, dans la "Revue d'études politiques et constitutionnelles est-européennes", n° spécial, Presses universitaires de la faculté de droit de Clermont-Ferrand, ISSN 1632-451X..
En Moldavie comme ailleurs, ces constructions d'identités nouvelles ont donné lieu à des dérives hors du champ scientifique : renommage des langues, choix délibéré des formes les plus dialectales, changements toponymiques, choix de symboles, réécriture de l'histoire... Les humoristes moldaves, tels Valentin Stratan, ont fait de ces dérives un prétexte à rire : « Comment s'appelle notre langue ? » demandent-ils. « Notre belle langue ! » répondent-ils, par allusion à l'hymne national (dont c'est le titre).
Situation particulière de la Moldavie
Dans le contexte du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » des du président Wilson, l'union de tous les territoires à majorité roumanophone le résulte de l'action des mouvements unionistes de Bessarabie, de Bucovine, de Transylvanie, du Banat et du Royaume de Roumanie, commencée au début du .