vignette|Le Reichstag en flammes le . vignette|redresse|Fenêtre par laquelle van der Lubbe serait entré dans le Reichstag. L’incendie du Reichstag (en ) est un incendie criminel qui ravage le palais du Reichstag, siège du Parlement allemand à Berlin, dans la nuit du au .

Intervenant pendant la campagne électorale pour les élections législatives du , il est immédiatement exploité par les nazis à des fins politiques qui l'attribuent à un complot communiste, bien que seul un militant conseilliste néerlandais Marinus van der Lubbe soit arrêté sur place le soir des faits. Il est suivi par la proclamation de la Reichstagsbrandverordnung, qui suspend sine die les libertés civiles et politiques, et par une campagne de répression dirigée contre les communistes allemands et d'autres opposants de gauche.

Lors du procès qui se déroule à Leipzig en , la thèse du complot communiste vole en éclats notamment sous les coups de boutoir de Georgi Dimitrov et des cinq accusés, seul Marinus van der Lubbe est jugé coupable. Il est condamné à mort sur la base d'une loi rétroactive puis exécuté.

Le déroulement des faits et l'identité du ou des incendiaires font encore l'objet de débats politiques et historiographiques. Si la thèse d'un complot communiste n'est plus soutenue par personne depuis le procès de Leipzig, les historiens sont toujours partagés entre les partisans de la thèse d'une opération montée par les nazis pour justifier la mise en place d'un durcissement du régime et ceux qui estiment qu'il s'agit d'un acte individuel immédiatement exploité par les nazis.

Contexte politique vignette|alt=Photographie en noir et blanc prise à Potsdam le . À gauche de l'image, Adolf Hitler, vêtu d'une redingote, serre la main du président von Hindenburg, en s'inclinant vers lui. À droite, Hindenburg domine Hitler d'une bonne tête et se tient droit. Ganté, il porte le grand uniforme de maréchal prussien, arborant de nombreuses décorations dont la croix de fer, et un casque à pointe. Au centre et à l'arrière plan, entre les deux hommes, un militaire avec le lourd casque de combat de l'armée allemande|Adolf Hitler et Paul von Hindenburg, à Potsdam, le .

Lorsqu'il accepte le poste de chancelier du Reich, le , Adolf Hitler exige que de nouvelles élections législatives soient organisées, afin de renforcer le poids du parti nazi : celui-ci ne dispose que de deux ministres au sein du gouvernementWilhelm Frick à l'Intérieur et Hermann Göring, ministre sans portefeuille. et le résultat des élections législatives de a confirmé la chute du vote en faveur des nazis par rapport au deuxième tour de l'élection présidentielle du ou aux élections législatives de 36,8 % en avril, 37,3 % en juillet, et 33,1 % en novembre.. Le , le président du Reich, Paul von Hindenburg, signe le décret de dissolution des chambres, qui fixe la date des élections au .

La campagne électorale se déroule dans un climat d'intimidation. Utilisant les nouveaux pouvoirs dont il dispose en tant que chancelier, Hitler fait cesser la parution de journaux qui critiquent le gouvernement et les rassemblements publics sont prohibés dans plusieurs localités par les autorités ; les membres de la SA perturbent les réunions des adversaires politiques des nazis et passent à tabac nombre d'opposants. Cette « brutalisation » de la campagne électorale est favorisée par le « décret présidentiel pour la protection du peuple allemand » du qui donne pleins pouvoirs au gouvernement pour interdire réunions et publications, et qui est largement utilisé par Hitler contre les communistes, les socialistes et les membres du ; elle est également facilitée par la décision d'Hermann Göring, en tant que ministre de l'Intérieur de Prusse, de recruter de la SA, de la SS et du comme auxiliaires de police, ce qui leur assure une totale impunité.

Une intense campagne de propagande, soutenue par un apport de fonds considérable venant des milieux industriels, est orchestrée par Joseph Goebbels. Un de ses points culminants est le discours prononcé par Hitler au palais des sports de Berlin, le , devant une foule immense et enthousiaste, discours rediffusé à travers toute l'Allemagne par la radio.

L'incendie et l'arrestation de van der Lubbe vignette|redresse|Photographie d'identité judiciaire de Marinus van der Lubbe prise peu après son arrestation.

Même la description factuelle de l'incendie est influencée par la thèse que soutiennent les auteurs qui relatent le sinistre, à savoir un acte individuel de Marinus van der Lubbe ou une mise en scène orchestrée par les nazis. Si les aveux de van der Lubbe sont repris par tous les spécialistes, leur interprétation suscite, elle aussi, de profondes divergences.

L'incendie Selon Richard J. Evans, partisan de la thèse de l'acte individuel, van der Lubbe s'introduit seul dans le Reichstag le vers ; il tente tout d'abord, sans succès, de bouter le feu au mobilier du restaurant avant de pénétrer dans la salle des débats, dont les tentures et les boiseries s'enflamment rapidement. Sous l'effet de la chaleur, la coupole qui surmonte la salle explose, créant un appel d'air qui transforme le départ de feu en brasier ; pendant ce temps, van der Lubbe tente d'allumer de nouveaux foyers dans d'autres pièces du Reichstag.

Vers , un étudiant en théologie passant devant le Reichstag entend le bruit d'une vitre brisée. Il alerte le gardien du parlement qui aperçoit une silhouette courant à l'intérieur du bâtiment en y boutant le feu. Les pompiers et la police arrivent rapidement sur les lieux où ils constatent de nombreux départs de feu. vignette|Marinus van der Lubbe lors du procès en 1933 (tête baissée).

Marinus van der Lubbe Marinus van der Lubbe est un communiste internationaliste originaire des Pays-Bas. En 1932, il participe à la fondation du journal (Journal des chômeurs) avec certains de ses camarades à Leyde et est proche du Linksche arbeiders opposite (parti communiste anti-stalinien). En , il se fait opérer des yeux et reste de longues semaines à l’hôpital. Sa vision est alors réduite à « un quart de la normale ». Peu après sa sortie de l’hôpital, il part à pied pour l’Allemagne. En , il se rend à Berlin et tente d'incendier plusieurs bâtiments. Dans la nuit du 25 au 26, il met le feu à un Bureau des chômeurs ainsi qu'à la Mairie mais chaque fois le feu est rapidement maîtrisé. Après l'incendie du Reichstag, il se laisse arrêter sans résistance et passe immédiatement aux aveux, affirmant que l'incendie est un geste de protestation et qu'il a agi seul.

Exploitation politique par les nazis

Rudolf Diels, chef de la police prussienne, arrivé immédiatement sur les lieux, est alors persuadé que Marinus van der Lubbe a agi seul.

Les nazis décident d'exploiter immédiatement l'événement, et présentent l'incendie comme le signe avant-coureur d'un vaste . Dès l'annonce de l'incendie et avant tout début d'enquête, la radio affirme que les communistes ont mis le feu au Reichstag. Cette thèse est immédiatement reprise par Hermann Göring et Adolf Hitler ; elle sert de prétexte pour suspendre, via une législation d'exception, les libertés individuelles et elle constitue une base au procès qui s'ouvre à Leipzig le .

La vignette|redresse|Reichstagsbrandverordnung du .

Dès le lendemain de l'incendie, le , Hitler soumet à Hindenburg un projet de décret présidentiel pour la protection du peuple et de l'État, généralement connu sous la dénomination de Reichstagsbrandverordnung, qui suspend sine diebis auf Weiteres ((jusqu'à nouvel ordre) dans le texte. l'essentiel des libertés civiles et politiques. Selon Johann Chapoutot, cette réaction immédiate s'explique par le fait que le décret avait déjà été rédigé par le prédécesseur de Hitler à la chancellerie, Kurt von Schleicher : pour Chapoutot, ce texte fait partie d'un corpus que l'on appelle les Schubladen Verordnungen (ordonnances du tiroir), que l'on n'avait qu'à utiliser en cas de besoin et dont les nazis font un usage opportuniste.

Le décret est aussitôt approuvé par Hindenburg sur la base de l'article 48 de la constitution de la république de WeimarLe président du Reich peut, lorsque la sûreté et l'ordre public sont gravement troublés ou compromis au sein du Reich, prendre les mesures nécessaires à leur rétablissement ; en cas de besoin, il peut recourir à la force. À cette fin, il peut suspendre totalement ou partiellement l'exercice des droits fondamentaux garantis aux articles 114, 115, 117, 118, 123, 124 et 153.texte sur Wikisource et mentionne dans son préambule que ses dispositions sont ordonnées pour contrer les violences communistes qui mettent l'État en danger. En son article premier, le décret prévoit que les restrictions à la liberté personnelle, au droit de la libre expression des opinions, y compris la liberté de la presse, les restrictions aux droits de réunion et d'association, les violations du secret des communications […], les mandats de perquisition, les ordonnances de confiscation […] sont autorisées au-delà des limites légales autrement prescrites..

Sur la base de ce texte, le parti communiste, sa presse, ainsi que quelques journaux socialistes particulièrement virulents sont interdits et la milice du parti nazi, la SA, obtient le statut de police auxiliaire et se charge de traquer militants et responsables de l'opposition de gauche. Moins d'un mois après, le avec l'adoption de la loi allemande des pleins pouvoirs de 1933 Hitler obtient le pouvoir de prendre des décrets-lois, soit des dispositions à portée législative mais sans approbation parlementaire : cela permet notamment au gouvernement de promulguer une loi rétroactive, la Lex van der Lubbe, qui instaure la peine de mort pour les coupables d'incendie commis entre le et le et qui est promulguée le . Ce faisant les nazis remplacent l'adage Nulla poena sine lege (pas de peine sans loi) par une autre maxime, Nullum crimen sine poena (pas de crime sans peine).

Pour Didier Chauvet la Reichstagsbrandverordnung est la première et l'une des étapes décisives de la mise en place de la dictature nazie avec la loi des pleins pouvoirs, la nuit des longs couteaux et le cumul des fonctions et des pouvoirs de chancelier et de président du Reich dans les mains de Hitler à la suite du plébiscite du .

Le procès de Leipzig vignette|redresse|Georgi Dimitrov dans les années 1930. Le procès s'ouvre le à Leipzig, devant la plus haute juridiction du pays, le ReichsgerichtL'équivalent d'une . qui y a son siège. Sur le banc des accusés figurent, outre Marinus van der Lubbe, le président du groupe communiste au Reichstag, , et trois communistes bulgares actifs au sein du Komintern, Vasil Tanev, Georgi Dimitrov et , qui se trouvaient en Allemagne au moment de l'incendie.

Le procès est présidé par un magistrat expérimenté, . Bünger n'est pas membre du parti nazi : il a derrière lui une longue carrière politique sous les couleurs du parti conservateur DVP, au cours de laquelle il a notamment été ministre de la Justice du land de Saxe dans les années 1920. Quant à l', s'il s'est affilié au NSDAP, c'est selon Johann Chapoutot pour accélérer sa carrière mais pas par conviction. Malgré le caractère politique du procès, les deux hommes veillent à ce que les règles du droit et de la procédure soient strictement respectées.

Les responsables nazis, au premier rang desquels Joseph Goebbels, veulent utiliser le procès et lui donner un large retentissement national et international : 82 journalistes de la presse étrangère et 42 de la presse et la radio allemandes sont accrédités et des micros sont disposés dans la salle d'audience afin de permettre la retransmission de la totalité des audiences en direct à la radio, projet abandonné dès le , quand commence l'interrogatoire de Dimitrov. vignette|Hermann Göring (de dos) lors de son témoignage au procès.