Le khuzdul, ou nanienLe Seigneur des anneaux, Appendice E., est l'une des langues construites imaginées par le romancier et philologue John Ronald Reuel Tolkien dans le cadre de l'élaboration des récits de la Terre du Milieu. Il semble que sa création remonte aux années 1930, mais la majorité du corpus connu à ce jour (soit environ 60 à 80 termes) date des années 1950, pendant et après l'achèvement de l'écriture du Seigneur des anneaux.
Au sein de son univers de fiction, le khuzdul est la langue propre au peuple des Nains, qui la reçurent de leur créateur Aulë. Ils la transcrivaient principalement par un système d'écriture runique appelé cirth.
La structure du khuzdul, de type flexionnel, est inspirée de celles des langues sémitiques, telles que l'arabe ou l'hébreu : elle repose sur des racines consonantiques, à partir desquelles les mots sont bâtis par intercalation de voyelles et ajout d'affixes. Le vocabulaire est construit a priori, c'est-à-dire indépendamment de celui des langues naturelles, et conçu par Tolkien de sorte qu'il se distingue nettement de celui des autres langues de la Terre du Milieu (The Peoples of Middle-earth, p. 316, note 4). : le khuzdul devait sembler « pesant et désagréable » vis-à-vis des langues des ElfesKilby, p. 44 : .
Dénominations Tolkien a employé plusieurs dénominations différentes pour cette langue ; il utilise le plus souvent l'endonyme khuzdul (une fois orthographié khuzdûlThe Peoples of Middle-earth, .) ou l'exonyme nanien ( en anglais)Le terme est parfois traduit par nanique comme sur Tolkiendil, mais jamais dans les traductions officielles.. On trouve également les termes nauglien ()La Route perdue et autres textes ., khazadien ()Sauron Defeated, p. 414. et en quenya naukarinParma Eldalamberon , Tree of the Descent of Tongues, ..
Histoire
En khuzdul comme pour les autres langues qu'inventa Tolkien, il faut distinguer deux axes chronologiques de développement : l'un, externe, concerne l'évolution des conceptions de la langue pendant la vie de leur auteur ; l'autre, interne, concerne l'évolution historique de la langue à l'intérieur même du monde imaginaire dans lequel elle se parle.
Histoire externe
La création du nanien semble dater du début ou du milieu des années 1930. Dans le récit de la Quenta SilmarillionLa Route Perdue, « Quenta Silmarillion »., on trouve les premières occurrences des mots KhazaddûmCe mot désignait alors la cité naine de Nogrod, avant de devenir le nom de la Moria., Gabilgathol et Khuzûd. Ce dernier désignait la race des Nains dans leur propre langue, avant d'être modifié en Khazâd. À partir de 1937, date du début de la rédaction du Seigneur des anneaux, Tolkien retravailla cette langue, notamment au niveau de sa structure. Dans ses propres termes, la langue khuzdule . Et il semble effectivement qu'il existe une grammaire et une phonologie du khuzdul dans les manuscrits non publiés de Tolkien A List of Tolkien's Unpublished and Slightly Published Manuscripts, entrée §76..
Pour créer le nanien, Tolkien s'inspira des langues sémitiques ; phonétiquement, la langue tend plus spécifiquement vers l'hébreu, mais d'autres traits (comme les « pluriels brisés ») rappellent plutôt l'arabeParma Eldalamberon 17, p. 85.. Tolkien disait des Nains qu'il les voyait , soulignant l'idée d'une similarité linguistique avec l'hébreuLettres, lettre 176, p. 229.. Dans une interview diffusée en 1967 sur la BBC, Tolkien dit d'ailleurs que . Il semble d'ailleurs que Tolkien possédait des bases d'hébreu, car il participa à la traduction anglaise de la Bible de Jérusalem en 1966Lettres, lettre 294, p. 378..
Histoire interne
thumb|right|upright|Représentation d'un Nain.
Le Silmarillion nous indique que les Nains apprennent le khuzdul de la bouche même du Vala Aulë, peu après leur créationLe Silmarillion, « Sur Aulë et Yavanna ».. Il fait donc partie des langues auliennes, du nom d'AulëLa Route Perdue, p. 178-179.. À ce titre, il est possible que le valarin, la langue des Valar, ait influencé en partie la formation du khuzdulKloczko, p. 31..
Au cours de l'histoire d'Arda, la langue évolue très peu en comparaison avec les langues elfiques et humainesThe Peoples of Middle-earth, « Of Dwarves and Men ».. Les quelques différences qui apparaissent sont dues aux grandes distances séparant les demeures des différentes maisons des Nains, mais au Troisième Âge, deux nains issus de différentes maisons peuvent encore se comprendre malgré tout. Hors du cercle privé, le khuzdul n'est que très peu usité, surtout en présence d'autres peuples, et rares sont les étrangers qui peuvent en apprendre quelques bribes. Les Nains ne l'enseignent que rarement d'eux-mêmes, car leur langage est . Quelques Elfes purent l'étudier : c'est notamment le cas de Curufin au Premier Âge, The Peoples of Middle-earth, p. 358, note 22., ou bien de Pengolodh au Second Âge. Mais la plupart des Elfes n'avaient aucun intérêt pour ce langage, .
Il est un point sur lequel les Nains sont inflexibles : ils refusent toujours d'apprendre leurs noms véritables à tout étranger ou membre d'une maison différente, au point que même leurs tombes ne portent pas leurs véritables noms. Ainsi, les noms des Nains connus par les récits proviennent en fait de la langue des hommes du Nord (c'est le cas pour Gimli, Balin, etc.), ou bien ne sont que des surnoms : par exemple, Azaghâl est le nom d'un seigneur nain, mais il pourrait s'agir d'un simple surnom signifiant « guerrier »Kloczko, p. 48..
Malgré son caractère secret, le khuzdul influence certaines langues et notamment l'adûnaic, la langue des NúmenóréensThe Peoples of Middle-earth, p. 316-317, note 4., ainsi que certains termes sindarins et quenyas. Ainsi, le quenya Kasar et le sindarin Hadhod, signifiant tous deux « Nain », découlent directement du terme khuzdul Khazad de même signification. De son côté, le nanien a également emprunté un certain nombre de termes elfiques, tels que kibil lié au sindarin celeb.
Attestations
Les exemples de khuzdul sont rares ; une grande partie est de type onomastique et consiste en toponymes et en mots ou expressions majoritairement issus du Seigneur des Anneaux, de ses brouillons (Histoire de la Terre du Milieu, tomes 6 à 9 et 12) et de textes qui suivirent sa rédaction (Parma Eldalamberon 17). Quelques termes sont attestés dans le Silmarillion. Il n'existe pas de grammaire publiée du khuzdul bien qu'il semble qu'il en existe une dans les brouillons de Tolkien A List of Tolkien's Unpublished and Slightly Published Manuscripts, entrée §76 ; Kloczko, p. 29, note 16..
Quelques exemples de : mots simples : Baraz « rouge » ; Khuzd « Nain » ; Zâram « lac », etc. ; mots dérivés : Khuzdul « langue naine » de Khuzd « Nain » ; Mazarbul « [salle] des archives » de mazarb « documents écrits, archives », etc. ; mots composés : Kheled-zâram « Lac de verre » ; Nulukkhizdîn « Nargothrond » ; Sharbhund « Colline chauve » ; Sigin-tarâg « les Longues-Barbes » ; Zirakzigil « Pic d’argent », etc. ; expressions : Balin Fundinul uzbad Khazad-dûmu « Balin fils de Fundin, Seigneur de la Moria » ; Baruk Khazâd! Khazâd ai-mênu! « Les haches des Nains ! Les Nains sont sur vous ! ».
Phonétique
Voyelles
Le khuzdul possède les cinq timbres vocaliques , , , et , qui peuvent prendre la quantité brève ou longue. Les voyelles longues sont marquées d'un accent circonflexe dans la transcription romanisée employée par TolkienKloczko, p. 41.. Il existe également, à l'image de l'hébreu, des voyelles réduites de type schwa : Tolkien précise que , quoique le corpus attesté n'en donne pas d'exemple évident. Le khuzdul comporte la semi-voyelle , notée y en transcription The Structure of Khuzdul, Helge Fauskanger.. Édouard Kloczko postule également l'existence de la semi-voyelle .
Consonnes
Sont attestées en khuzdul les consonnes suivantes, transcrites dans l'alphabet phonétique international (API) :
Labiale Alvéolaire Post-alvéolaire Vélaire Glottale Occlusive aspirée sourde sonore Nasale Fricative sourde sonore ( ?) ( ?) Latérale Roulée
La transcription du khuzdul par Tolkien suit le plus souvent l'API, mais on peut noter cependant les points suivants : les occlusives aspirées sont notées th et kh ; la fricative est notée sh ; le coup de glotte n'est pas noté, mais Tolkien indique que les mots commençant par une voyelle en transcription comportaient en fait ce son à l'initiale (par exemple, le mot uzn « ombre, obscurité » devait se prononcer ). Certaines analyses du khuzdul le font intervenir aussi en d'autres positions, et le notent au besoin par l'apostrophe ; l'existence des sons et est incertaine : ils correspondraient aux graphies bh et gh attestées dans les deux noms Sharbhund et Azaghâl. Mais il pourrait aussi s'agir de simples combinaisons de b + h et g + h, respectivement Khuzdul - the secret tongue of the Dwarves, Helge Fauskanger ; cf. la liste des consonnes dans la section The Structure of Khuzdul et le mot Sharbhund dans la section Dwarvish Wordlist..
Il existait deux prononciations possibles du r parmi les Nains : certains le roulaient, mais d'autres utilisaient un r uvulaire (comme le r le plus courant du français). L'usage de consonnes aspirées et du r uvulaire se démarque des langues elfiques et peut expliquer que le khuzdul ait été considéré comme cacophonique par les Elfes.
Le khuzdul n'admet pas de groupe de consonnes en début de motVinyar Tengwar 48, p. 24..
Écriture
thumb|Les cirth. Pour transcrire leur langue, les Nains employaient un système d'écriture runique d'origine elfique, les cirth. Le Seigneur des anneaux en donne un exemple sur le tombeau de Balin dans la MoriaLe Seigneur des Anneaux, « Un voyage dans l'obscurité »., où la phrase littéralement « Balin fils de Fundin, Seigneur de la Moria » est inscrite en cirth. Les cirth servaient à l'origine à graver de brèves inscriptions, mais les Nains en tirèrent des formes destinées à la plume.
Structure grammaticale
Racines
Pour créer cette langue, Tolkien s'est inspiré de certaines structures linguistiques qui rappellent les langues sémitiques telles que l'hébreu. Par similitude avec ces langues, la morphologie du khuzdul se base sur des radicaux ou racines consonantiques, composés de deux consonnes (racines bilitères) comme D-Sh ou trois consonnes (racines trilitères) comme Kh-Z-D.
Ces racines, porteuses d'un sens général de base, ne sont pas en elles-mêmes des mots de la langue, mais servent à les former en intercalant des voyelles entre les consonnes.
Selon Édouard Kloczko, il existerait deux types de racines : des racines primaires, essentiellement bilitères, et des racines dérivées, trilitères. Ainsi une racine primaire *Z-R donnerait des mots comme *zar ou *zir, et par ajout d'un affixe, par exemple un suffixe k, cela formerait une racine trilitère *Z-R-K. Kloczko suppose aussi que deux racines primaires puissent fusionner pour donner une racine trilitère : *B-R + *Z-R > *B-Z-RKloczko, p. 38-40..
Magnus Åberg, dans son étude du nanien An analysis of Dwarvish, Åberg « Structure »., propose principalement des racines trilitères, avec adjonction d'une occlusive glottale notée « ' » en début de racine. Ainsi la racine apparemment bilitère *Z-N est en fait une racine trilitère '-Z-NParma Eldalamberon 17, p. 37..
Quelques exemples de racines :
B-R-Z « rouge », dérivé baraz ; K-B-L « argent », dérivé kibil ; Kh-Z-D « nain ou sept », dérivé khazâd ; N-B-R « corne, pointe », dérivé inbar ; N-R-G « noir », dérivé narag ; S-L-N « chuter », dérivés salôn, sulûn ; Z-G-L « argenté ou pic », dérivé zigil ; Z-R-B « écrire, inscrire », dérivé mazarbul.
Affixes
L'adjonction d'affixes aux mots permet d'en modifier la signification ou d'en préciser la fonction. Par exemple :