Les élections régionales de 1985 eurent lieu le pour élire pour la première fois le Congrès du Territoire et les quatre conseils de région, quatre institutions créées par la loi sur l'évolution de la Nouvelle-Calédonie du (dite du « statut Fabius-Pisani »). La précédente assemblée délibérante locale, l'Assemblée territoriale de la Nouvelle-Calédonie, pour la dernière fois élue lors des élections territoriales du , a été dissoute le jour de la publication de la loi.

Contexte

Les élections régionales de 1985 interviennent après près d'un an d'affrontements violents entre partisans et opposants de l'indépendance en Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la période dite des « Évènements ». Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), fédération de plusieurs partis indépendantistes, de Jean-Marie Tjibaou, a boycotté les élections territoriales de 1984, s'est doté d'un « Gouvernement provisoire de Kanaky » (GPK) le . La « Brousse » (la Grande Terre à l'exception de l'agglomération nouméenne) est divisée entre zones contrôlées soit par les forces de l'ordre, soit par les milices formées par des éleveurs d'origine européenne, soit par les « comités de lutte » du FLNKS. L'état d'urgence est déclaré et le couvre-feu installé en Nouvelle-Calédonie le , n'étant levés respectivement que les 30 et 14 juin.

Le Haut-commissaire nommé après le début des incidents, et ancien ministre de Charles de Gaulle, Edgard Pisani, propose le un projet « d'indépendance-association », prévoyant l'organisation en juillet d'un référendum qui donnerait le choix entre le maintien dans la République française ou la création d'un État indépendant associé à la France. Le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR, principal parti anti-indépendantiste mené par le député Jacques Lafleur et lié au RPR métropolitain de Jacques Chirac) réplique le 25 janvier suivant par la voix du président du gouvernement du Territoire Dick Ukeiwé : il propose un statut de type fédéral, tandis que l'Assemblée territoriale vote massivement contre le projet de référendum et d'« indépendance-association » le 31 mai. Le FLNKS également rejette le « plan Pisani » lors de son congrès de Nakéty le 9 février suivant. Seul le petit parti autonomiste (et traditionnellement non-indépendantiste) et centriste de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC) du maire de Bourail Jean-Pierre Aïfa, ainsi que son allié, le Parti fédéral kanak d'Opao (PFK, mouvement indépendantiste modéré créé en par Gabriel Païta, un ancien membre de l'Union calédonienne, principale composante du FLNKS, qu'il a quitté en 1984 pour protester contre la radicalisation de son action), sont les seules forces politiques néo-calédoniennes à se prononcer en faveur, le , du projet d'« indépendance-association ».

Face au rejet presque unanime des deux camps de sa première proposition, Edgard Pisani (nommé désormais ministre chargé de la Nouvelle-Calédonie dans le gouvernement socialiste de Laurent Fabius depuis le 21 mai) prépare un nouveau statut avec le Premier ministre Laurent Fabius, le texte étant voté le : il accorde plus d'autonomie à la Nouvelle-Calédonie, avec surtout la création de quatre Régions (Nord, Centre, Sud et Îles) disposant chacune d'un conseil élu au suffrage universel à la proportionnelle de liste, la réunion de ces quatre conseils formant le Congrès du Territoire qui remplace l'Assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie. L'exécutif appartient de nouveau au Haut-commissaire toutefois secondé par un Conseil exécutif dirigé par le président du Congrès et composé des 4 présidents de Région. Il est créé également dans chaque région un conseil consultatif coutumier, dont la réunion forme le conseil coutumier territorial. L'Assemblée territoriale est donc dissoute neuf mois après son élection, et les premières « élections régionales » sont fixées pour le 29 septembre suivant.

Le FLNKS approuve ce nouveau statut, voué pour lui à être transitoire, et décide cette fois de participer aux élections. Il présente des listes dans chaque régions, sous l'étiquette FLNKS et avec pour emblème une flèche faîtière noire dans un cercle (renvoyant au drapeau Kanaky). Elles sont menées par quatre personnalités toutes issues de l'Union calédonienne (UC), dans le Nord par Jean-Marie Tjibaou, dans le Sud par l'autre député du Territoire, Rock Pidjot, dans le Centre par Léopold Jorédié (« ministre de la Sécurité » dans le « Gouvernement provisoire de Kanaky ») et dans les Îles par Yeiwéné Yeiwéné (« porte-parole, ministre des Finances et de la Solidarité nationale » du « GPK » et bras droit de Tjibaou). Le front ne dispose que de peu de concurrents dans le camp indépendantiste, si ce n'est le parti Libération kanak socialiste (LKS) du grand-chef maréen Nidoïsh Naisseline, qui a quitté le Parti de libération kanake (Palika) en 1981 lorsque ce dernier avait décidé de quitter le Front indépendantiste pour s'opposer à la stratégie de Jean-Marie Tjibaou de rapprocher les indépendantistes du Parti socialiste métropolitain, stratégie que Nidoïsh Naisseline avait pour sa part approuvé à l'époque. Le LKS est le seul mouvement favorable à un détachement total et définitif de la France à avoir participé aux élections territoriales de 1984, et donc le seul à être représenté à l'Assemblée territoriale sortante avec 6 élus. C'est également la seule formation en dehors des deux grands blocs (FLNKS et RPCR) à présenter des listes dans les quatre régions, menées par : le maire de Poindimié Francis Poadouy (et élu territorial sortant) dans le Nord, le conseiller territorial sortant Mathias Nechero dans le Centre, l'ancien conseiller du gouvernement Tjibaou Henri Bailly dans le Sud et Nidoïsh Naisseline dans les Îles. Il est allié à la fédération locale du Parti socialiste (PS) de Jean-Paul Caillard (présent en dernière position sur la liste du Sud) et Max Chivot.

Le RPCR pour sa part ne cache pas son mécontentement, d'une part parce qu'aucune des propositions avancées dans son projet de statut fédéral de n'est retenues, d'autre part parce que le nouveau découpage favorise grandement les anti-indépendantistes, pourtant minoritaires sur l'ensemble du Territoire mais désormais sûrs d'être majoritaires, et de loin, dans deux des nouvelles régions (le Nord et les Îles), le Sud étant sûr de revenir aux anti-indépendantistes tandis que le scrutin dans le Centre est plus ouvert. Lors du débat sur la loi à l'Assemblée nationale le 20 août, Jacques Lafleur déclare à la tribune : « Nos débats se trouvent entachés d'une véritable violation de la Constitution et je me demande quelle peut être la validité de nos délibérations. [...] Je savais que les gouvernements socialistes avaient pour habitude de ne pas respecter les lois qu'ils avaient eux-mêmes fait voter, concernant la Nouvelle-Calédonie, mais je n'osais pas imaginer que l'on irait, pour forcer une terre française à devenir étrangère, jusqu'à violer la Constitution elle-même »F. Angleviel, Histoire de la Nouvelle-Calédonie: nouvelles approches, nouveaux objets, éd. L'Harmattan, coll. « Portes océanes », 2005, . Quoi qu'il en soit, le RPCR, une fois le statut voté, s'y résout. Il bénéficie lors de la campagne de la visite, à moins d'une semaine du scrutin, de Jacques Chirac, qui organise un grand meeting « Bleu, Blanc, Rouge » sur la Place des Cocotiers à Nouméa, suivi par plus de personnes. Le chef de l'opposition critique le projet d'indépendance-association et le statut Fabius-Pisani (système « profondément malhonnête et indigne » selon lui), et se prononce en faveur d’un référendum d'autodétermination et de la mise en place d'une aide exceptionnelle pour favoriser le développement du territoire (programme d’équipements collectifs et création d’un centre urbain sur la Côte est). En réponse aux indépendantistes, il déclare : « Vous êtes chez vous mais nous sommes aussi chez nous car nous avons tous ici notre place dans un destin commun : Mélanésiens, Caldoches venus de la vieille Europe mais aussi Wallisiens, Tahitiens ou Asiatiques. Oui, nous sommes chez nous car nous sommes en France ! ». Jacques Lafleur mène la liste dans le Sud, le sénateur et président du gouvernement territorial sortant Dick Ukeiwé dans le Centre, Robert Frouin dans le Nord et Goïne Ferdinand Wamo dans les Îles. De plus, si la liste officielle du RPCR de Robert Frouin dans le Nord est destinée essentiellement à rassembler derrière elle l'électorat des éleveurs d'origine européenne, minoritaires dans cette province, le parti décide également de monter une deuxième liste, baptisée « Rassemblement Paix et Coutume » (RPC), dirigée par le kanak Henri Wetta (beau-frère de Jean-Marie Tjibaou mais membre depuis sa création du RPCR), destinée à canaliser les voix des mélanésiens anti-indépendantistes S. Hennigham, « A Dialogue of the Deaf : Attitudes and Issues in New Caledonian Politics », Pacific Affairs, éd. University of British Columbia, 1988.

La FNSC et le PFK partent unis pour ces élections à travers des listes communes présentées dans le Sud, le Nord et le Centre (malgré les appels du RPCR à une alliance dans cette dernière, région charnière, afin d'éviter un trop grand éclatement de l'électorat non-indépendantiste qui favoriserait le FLNKS). Ces listes sont baptisées « Organisation politique d'alliances d'Opao » (O.P.A.O.), renvoyant au nom que prendrait la République fédérale indépendante mais associée à la France que ces formations veulent créer. Elles sont menées dans le Centre par Jean-Pierre Aïfa, dans le Sud par Gabriel Païta et dans le Nord par Issaca Poarairiwa. Un nouveau petit parti, Calédonie nouvelle, uniquement présent dans le Sud et mené par l'avocat Jean Leder (ancien membre dans les années 1970 de clubs giscardiens), fait son entrée dans le jeu politique néo-calédonien le . Il tend à reprendre le rôle délaissé par la FNSC (depuis qu'elle s'est prononcée pour une « indépendance-association ») en tant que « troisième voie » mais clairement anti-indépendantiste. Cette petite formation, où se retrouvent beaucoup de Wallisiens et Futuniens, espère capter l'électorat le plus progressiste du RPCR.