La Tragédie de Salomé, opus 50, est un drame muet en deux actes et sept tableaux, sur une musique de Florent Schmitt composée en 1907, d'après un poème de Robert d'Humières. Sa durée est d'environ une heure.
Schmitt en tira une suite symphonique en 1910, version de concert pour grand orchestre, avec voix de soprano ou hautbois, dont la durée fut réduite de moitié. De cette version, il fit également une transcription pour piano.
Créations et réception La première audition du mimodrame eut lieu le au Théâtre des Arts à Paris, l'orchestre était dirigé par Désiré-Émile Inghelbrecht.
Distribution des rôles : Loïe Fuller, Salomé ; J. Zorelli, Hérodias, M. Gorde, Hérode, Lou van Tel, Jean-BaptisteLe Figaro, 9/11/1907, Gallica.bnf; . L'accueil du public et de la critique fut favorable Le Figaro, 10/11/1907, Gallica.bnf; , compte-rendu de la soiréeAnnales du Théâtre et de la Musique (1908/T33), Gallica.bnf; vues 500-01-02=.
La suite symphonique pour grand orchestre a quant à elle été créée aux Concerts Colonne le par Gabriel PiernéAnnales du Théâtre et de la musique, Édouard Noël, Edmond Stoullig :1912 (T37) , vues 556-557, Gallica, Bibliothèque numérique. Elle est dédiée à Igor Stravinsky. Une nouvelle fois, le public et la critique accueillirent favorablement cette œuvre de Schmitt remaniée, qui eut même un écho supérieur à l'œuvre initiale Le Figaro, 9/1/1911, , vue , Robert Brussel, Gallica, Bibliothèque numérique.
Origines de l'œuvre
Le poème de Robert d'Humières thumb|left|upright=0.8|Salomé dansant dite "Salomé tatouée", Gustave Moreau, 1876 thumb|Loïe Fuller, créatrice du rôle de Salomé. Quelques mois après la première représentation de Salomé de Richard Strauss, donnée au Théâtre du Châtelet en , Robert d'Humières, traducteur de Kipling et nouvellement nommé directeur du Théâtre des ArtsAujourd'hui, théâtre Hébertot, décidait de monter un spectacle chorégraphique, librement inspiré du personnage biblique de Salomé et écrit pour la danseuse Loïe Fuller. D'Humières, qui avait entendu peu auparavant le Psaume XLVII de Florent Schmitt et s'était enthousiasmé, sollicita naturellement le compositeur durant l'été 1907, par l'intermédiaire de Jean Forestier, un ami de SchmittCatherine Lorent, Texte de présentation du cd La Tragédie de Salomé, version originale de 1907, Orchestre Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, dir. Patrick Davin ; éd. Naxos, coll. Patrimoine, NAXOS 8.550895, 1991-93 .
Florent Schmitt avait notamment découvert la musique de la Turquie orientale durant son séjour à la Villa Médicis et devait par la suite composer plusieurs partitions inspirées de personnages de l'Antiquité et de la mythologie (Antoine et Cléopâtre, Salammbô). Il accepta aussitôt la proposition, et composa la Tragédie de Salomé en deux mois, durant l'automne 1907.
Schmitt devait cependant se heurter à un obstacle majeur : il fut contraint de réduire l'effectif orchestral à une vingtaine d'instrumentistes, compte tenu de l'infrastructure exiguë du théâtre des Arts, ce qui représentait un défi pour lui qui avait récemment prouvé son goût pour les grandes orchestrations (Psaume XLVII). Par ailleurs, la création parisienne de Salomé de Richard Strauss venait d'avoir lieu quelques mois auparavant, et même s'il s'agissait ici d'un genre musical différent, Schmitt n'aurait pu supporter une comparaison qui aurait tourné à son désavantage. Il sut contourner cet obstacle de taille par une subtile orchestration, qui maniait habilement les contrastes de la partition, et mettait en valeur une grande diversité sonore.
Recherche d'exotisme et mythe de Salomé En France, la Belle Époque manifeste un engouement musical marqué pour un exotisme plus ou moins orientaliste, qui influença nombre de compositeurs pendant plusieurs décennies, tant en France qu'à l'étranger. Hérodiade de Jules Massenet (1881) est l'une des premières œuvres d'envergure qui va chercher son inspiration dans une atmosphère "orientalisante", avant Pagodes, première pièce des Estampes (1903) de Claude Debussy ou Shéhérazade de Maurice Ravel qui lui est contemporaine. En Allemagne, le personnage de Salomé inspira Richard Strauss, avec son opéra homonyme, (1907), puis Antoine Mariotte (1908). Plus de quarante ans après Hérodiade de Massenet, Puccini composa Turandot, son ultime œuvre dans laquelle on peut encore parler "d'atmosphère orientale".
L'année musicale 1907 thumb|upright=0.8|Salomé, Henri Regnault, 1870 Au moment où Schmitt accepte la proposition de Robert d'Humières, il a déjà composé son monumental Psaume, et entrepris l'écriture du Quintette pour piano et cordes, commencé deux ans plus tôt à Rome. Il terminera celui-ci en 1908, soit après sa Tragédie de Salomé. Debussy travaille à son second livre des Images : Cloches à travers les feuilles, Et la lune descend sur le temple qui fut, Poissons d'Or, qui sera publié l'année suivante. Ravel, quant à lui, écrit sa Rapsodie espagnole. Le printemps musical en France a été marqué par la création à Paris de Salomé de Richard Strauss, donné le au Théâtre du Châtelet, et seulement deux jours plus tard, celle dAriane et Barbe-Bleue de Paul Dukas à l'Opéra Comique. C'est aussi l'année de la création des ballets russes de Serge de Diaghilev.
L'œuvre
L'effectif orchestral Instrumentation de la version originale (1907)Instrumentation de la suite symphonique (1910)Éditeur : A. Durand & fils, Paris, 1913 CordesCordesun quintette de cordes, 1 harpeun quintette de cordes, BoisBois1 flûte jouant le piccolo, 1 hautbois jouant le cor anglais, 1 clarinette, 1 basson, 1 piccolo, , , , , , 1 sarrusophoneCuivresCuivres2 cors en fa, 1 trompette en ut, 2 trombones, , , PercussionsPercussionstimbales, grosse-caisse, cymbales, tam-tam, tambour de basque, triangletimbales, caisse claire, triangle, cymbales, grosse caisse, tam-tam, jeu de timbre, célesta (absent du conducteur)VoixVoixUne voix derrière la scène (ré♯3-la♭4)Voix de femmes derrière la scène (3 ou 6)
Présentation sommaire de l'œuvre Un premier tableau d'exposition nous dévoile un décor somptueux, le Palais d'Hérode, et sa terrasse, surplombant la Mer Morte. Puis, nous assistons à six danses, soit autant de visages de la personnalité de Salomé : de l'insouciance de sa jeunesse jusqu'à l'effroi, en passant successivement par l'orgueil, la sensualité, la cruauté et la luxure, on observe une progression dramatique que l'on retrouve étayée par la partition de Schmitt, qui, fasciné par l'Orient, a composé une œuvre intense et envoûtante, se prêtant parfaitement à la représentation scénique. La musique envoûte par ses différentes palettes de couleurs tantôt sombres, tantôt éclatantes, et par son audace tant harmonique que rythmique. Certains musicologues ont décelé dans les rythmes saccadés de la danse de l'effroi, les prémices du futur Sacre du Printemps de Stravinsky. Dans le poème de Robert d'Humières, la tension se joue non pas entre Salomé et Jean-Baptiste, mais entre elle et son beau-père Hérode, qu'elle tente de séduire à tout prix par ses danses provocantes. C'est dans ce duel que sont perceptibles la sensualité et la tragédie du livret, et l'issue fatale de l'œuvre, qui se veut avant tout morale, fait disparaître Salomé, finalement engloutie dans une véritable apocalypse.
Argument tableau Le soleil se couche. Jean apparaît et traverse lentement la terrasse. Autour de lui, tout le scandalise : l'atmosphère de soupçon et de luxure, l'odeur de harem et de bourreau. thumb|left|The Dance of Salome, Robert Fowler, 1885 tableau Des flambeaux éclairent la scène. Leur lumière arrache des étincelles aux étoffes et aux joyaux qui se répandent hors d'un coffre précieux. Danse des Perles tableau Hérode est assis sur le trône, Hérodias à ses côtés. Des femmes apportent des coupes de vin. Danse du Paon tableau La danseuse a disparu. Hérode, d'abord surpris, laisse entrevoir un sentiment de curiosité où affleure le désir naissant. Danse des Serpents tableau Les ténèbres enveloppent Hérode perdu dans les pensées de luxure et de crainte, tandis qu'Hérodias, vigilante, l'épie. Alors, sur la mer maudite, des lumières mystérieuses semblent naître des profondeurs, les architectures de la Pentapole engloutie se révèlent confusément sous les flots, on dirait que de vieux crimes renaissent et invitent Salomé. Enchantements sur la mer, Danse de l'Acier, Chant d'Aïça. thumb|upright=0.8|L'Apparition, aquarelle, Gustave Moreau (1875) tableau Le ciel s'est obscurci. Un tonnerre lointain roule. Salomé commence à danser. Les ténèbres envahissent la scène et le reste du drame ne s'entrevoit que par éclairs. C'est la danse lascive, la poursuite d'Hérode. Salomé saisie, ses voiles arrachés par la main du tétrarque. Elle est nue un instant. Mais Jean s'avance et la recouvre de son manteau. Mouvement de fureur d'Hérode vite interprété par Hérodias dont un signe livre Jean au bourreau qui l'entraîne. Le bourreau réapparaît. Il tient la tête sur un plateau d'étain. Salomé s'empare de son trophée. Puis, comme touchée d'une inquiétude soudaine, elle court jusqu'au bord de la terrasse et précipite le plateau sanglant dans la mer. Celle-ci apparaît soudain couleur de sang. Salomé s'abat évanouie. tableau Salomé revient à elle. La tête de Jean apparue la fixe puis disparaît. Elle se détourne : la tête en un autre point de la scène la regarde de nouveau. Épouvantée, elle tourne sur elle-même pour fuir les visions sanglantes qui se multiplient, et c'est la danse de la Peur. Un vent furieux enveloppe la danseuse ; l'ouragan laboure la mer. Les hauts cyprès se tordent tragiquement, se brisent avec fracas. La foudre s'abat. La chaîne entière de Moab s'embrase. Le Mont Nébo jette des flammes. Tout s'abat sur la danseuse qu'emporte un délire infernal.
Indications scéniques de la partition originale Prélude [= Premier tableau] Le rideau se lève sur la scène vide. Le soleil se couche sur les monts de Moab. Le précurseur [Jean] apparaît et traverse lentement la scène. Deuxième tableau Hérode et Jean sont appuyés sur la balustrade de la terrasse, regardant la mer. Paraît Hérodias sortant du palais. Mouvement d'arrêt à la vue des deux hommes. Elle reprend sa marche. Entre Salomé. Rentrée d'Hérodias, qui presque aussitôt remonte l'escalier. Salomé la suit peu après, suivie de nègres porteurs d'un coffre. Troisième tableau Hérodias ouvre le coffre. Entre Salomé. Salomé retire d'un grand coffre en cuir de rhinocéros des bijoux, des tissus et des voiles lamés d'or. Première danse (joyeuse) [= Danse des Perles]. À l'idée de paraître si belle devant le Tétrarque elle se met à danser. Hérodias ravie prend passionnément Salomé dans ses bras. Quatrième tableau La nuit. Rideau. Les esclaves vont offrir à Hérode et à Hérodias des rafraîchissements. Salomé apparaît sous le portique. Danse du Paon (introduction). Elle salue le Roi. Danse du Paon (proprement dite). Sortie de Salomé. Salomé disparaît. Hérode se lève. Cinquième tableau Hérode, un coude sur le genou, se couvre les yeux de la main. Jean l'interroge du regard. Ses yeux rencontrent ceux d'Hérodias pleins de haine. Danse des Serpents (introduction). Salomé réapparaît avec dans chaque main deux grands serpents de l'espèce des cérastes. Danse des Serpents (proprement dite). Salomé disparaît comme emportée dans un tourbillon d'écailles bruissantes et de replis convulsés… Sixième tableau