upright=1.6|thumb|alt=Dans un vaste paysage de prairies et de bosquets, Chatsworth tel qu'il était au |, peint par William Marlow, tel qu'a pu le voir Jane Austen lorsqu'elle imaginait Pemberley.
Pemberley est une propriété fictive citée dans le roman Orgueil et Préjugés, l'œuvre la plus célèbre de la femme de lettres britannique Jane Austen, paru en 1813. C'est le domaine et la résidence ancestrale () de Mr Darcy, le principal personnage masculin du récit. Ce domaine imaginaire, situé dans le Derbyshire, à cinq miles de la petite ville tout aussi fictive de Lambton, est considéré par ceux qui ont la chance de le fréquenter comme un endroit « délicieux » et un modèle inimitable. Il est décrit de façon beaucoup plus précise et détaillée que tous les autres domaines présentés dans ses six romans.
On considère habituellement que Jane Austen s'est inspirée de Chatsworth, le grand domaine des Cavendish, situé près de Bakewell dans le parc national de Peak District et propriété, au moment de la publication du roman, du , William Cavendish. Cependant, la manière dont est présenté Pemberley et la place particulière qu'il tient dans la diégèse font de cette grande propriété au luxe discret, en totale harmonie avec son cadre naturel, un espace essentiellement symbolique. Point d'aboutissement du roman et de la quête de l'héroïne, c'est un lieu de vie idéal qui reflète parfaitement la personnalité profonde de son propriétaire ainsi que ses qualités morales. La visite du domaine est une révélation pour Elizabeth Bennet et l'aide à se débarrasser de ses derniers préjugés ; l'arrivée, impromptue, du propriétaire lui permet, à elle, de rencontrer le « véritable » Darcy, et au lecteur d'anticiper le dénouement romanesque.
Première approche thumb|left|alt=Photo d'un château entouré de bois, avec, au premier plan le pont de pierre à deux arches permettant d'y accéder.|Le pont sur la Derwent, devant le château de Chatsworth.
Le lecteur dOrgueil et Préjugés apprend rapidement, dès l'arrivée de Mr Darcy au bal de Meryton, au troisième chapitre, qu'il a une très grande propriété dans le Derbyshire ; le nom de cette propriété est cité pour la première fois devant Elizabeth Bennet un soir, lors de son bref séjour à Netherfield, et dans des termes tels qu'elle en interrompt sa lecture : Pemberley est présenté par Miss Bingley comme un endroit « délicieux », à la beauté inimitable, et par son frère comme l'étalon à l'aune duquel il souhaiterait pouvoir construire sa propre résidence. Plus tard, c'est un sujet de conversations intarissables entre George Wickham, qui y a vécu toute son enfance, et Mrs Gardiner, qui a habité non loin, à Lambton, , et pour lui, ensuite, l'occasion d'exprimer devant Elizabeth une pointe de regret et de nostalgie, après avoir appris qu'elle l'a visité durant l'été : .
Le critique littéraire et spécialiste de Jane Austen, Donald Greene, ayant visité en 1979 Chatsworth House et son parc, affirme que la description de Pemberley lui correspond parfaitement : quand on arrive par Beeley Lodge à l'est, la route monte jusqu'au point de vue, avant de redescendre, côté sud-ouest, vers le pont sur la Derwent, construit par James Paine en 1762Carte en bas de page de ; les pièces que visitent les Gardiner, au rez-de-chaussée, le vaste palier et la galerie de peinture (l'actuelle bibliothèque) du premier sont faciles à identifier sur un plan du château. Et, à cinq miles en direction de Chesterfield, se trouve la petite ville d'Old Brampton, parfaite pour figurer Lambton.
thumb|alt=Gravure. Château, avec pelouses, arbres et cervidés alentour. Une voiture de poste et un cavalier sur le chemin d'accès|Godmersham Park, que Jane Austen connaissait bien, en 1779.
Jane Austen a vu Chatsworth House en 1811, lorsqu'elle révisait le manuscrit de , mais elle brouille soigneusement les pistes : elle le cite parmi les « célèbres beautés » que les Gardiner comptent visiter ; le parc de Pemberley, avec ses dix miles () de circonférence est plus vaste que celui de Chatsworth et elle n'évoque ni « folies », ni statues, ni cascades, insistant au contraire sur la mise en valeur naturelle des paysages. L'élégante décoration intérieure de Pemberley n'évoque en rien non plus l'éblouissante collection d'œuvres d'art dont le de Devonshire a rempli son château. Mavis Batey, dans , suggère que, si Pemberley s'inspire de Chatsworth House, c'est seulement parce que Jane Austen a choisi d'installer son héros dans le Derbyshire : Fitzwilliam Darcy, même s'il a quasiment l'âge de William Cavendish et, comme lui, une sœur appelée Georgiana, n'est pas duc de Devonshire. Certes, sa fortune le place dans les couches supérieures de la , mais il n'a pas de titre de noblesse, bien qu'il soit lié à l'aristocratie par sa mère ; et ses annuelles ne suffiraient pas à entretenir un domaine comme ChatsworthLe revenu annuel du duc de Devonshire était alors de ; au début du le coût de l'entretien de Chatsworth House tourne aux alentours de de livres (Voir Chatsworth House).. Elle est aussi persuadée que Jane Austen avait clairement en tête le plan de Pemberley House, même si la description en reste assez succincte. Le domaine pourrait aussi s'inspirer en partie de Godmersham Park, la propriété de son frère Edward qu'elle connaissait bien pour y avoir plusieurs fois séjourné, en particulier en , évoquant à cette occasion, dans sa correspondance avec Cassandra, un séjour de rêve, dans l'élégance, l'aisance et le luxe.
Les toponymes fictifs liés à Pemberley ont plusieurs origines. D. Greene, a suggéré que le nom de est inspiré de celui du village de Brampton. Le nom de vient peut-être de , un lieu cité dans (1779), roman épistolaire attribué à la duchesse de Devonshire, Georgiana Cavendish, mais aussi de , qui est le patronyme de Cecilia, l'héroïne éponyme du roman de Fanny Burney dont la phrase finale a donné son titre à .
Les lieux
Pemberley Woods
Alors que Jane Austen en fait peu en général, le parc de Pemberley bénéficie de deux descriptions, toutes les deux dans le premier chapitre du tome et intégrées au récit. Elles encadrent la visite de la demeure qui culmine avec la contemplation par Elizabeth du portrait de Darcy dans la galerie de peinture.
Mise en situation thumb|alt=Photo de deux coupes, l'une petite, l'autre grande, en pierre fine, jaune rayée de bleu-violet.|Coupes en de la collection de Georgiana Cavendish à Chatsworth House.
Au plan narratif, la venue d'Elizabeth à Pemberley est subtilement préparée longtemps à l'avance : Mrs Gardiner et a vu Pemberley ; des contraintes professionnelles imprévues de son mari les empêchent de faire à loisir le voyage prévu jusque dans la Région des Lacs, d'où ce nouveau programme, annoncé par lettre à Elizabeth : et terminer leur circuit raccourci par quelques jours à Lambton, Mrs Gardiner ayant appris (sans doute grâce à Wickham) qu'y vivaient encore d'anciennes connaissances. Bien que (), Elizabeth ne s'attarde pas en regrets inutiles, mais « entreprend » de se satisfaire du nouveau projet car elle est douée d'un , (). Et même si le mot « Derbyshire » lui remémore immédiatement « Pemberley et son propriétaire », elle estime qu'elle peut .
La visite de Pemberley n'est cependant envisagée qu'au dernier moment (dans la dernière page du tome ), la veille de l'étape qui doit mener le petit groupe à Lambton, alors qu'il séjourne à Bakewell. Elle n'était pas programmée, le domaine n'étant pas directement sur leur route, mais résulte d'une envie () de Mrs Gardiner : un léger crochet, d'un mile ou deux, lui permettra d'en revoir les « délicieux paysages ». Elle n'a probablement jamais vu l'intérieur de Pemberley House dans sa jeunesse, mais a pu se promener dans le parc paysager : elle se souvient qu'il (). Sa visite est donc présentée à une Elizabeth très réticente comme particulièrement attirante : le substantif utilisé ici, qui sera plusieurs fois répété dans le chapitre suivant, a des connotations de mystère qui s'ajoutent à la notion de plaisir connotée par l'adjectif .
Elizabeth, prise à l'improviste, est très perturbée, voire angoissée (), estimant (). Elle ne s'abandonne à la curiosité, à de Darcy, qu'une fois assurée, par une discrète enquête à l'auberge, de l'absence du propriétaire. Le volume II de l'édition originale se clôt alors sur un paragraphe formé d'une seule phrase isolée, un vers blanc aux sonorités poétiques : un décasyllabe ou plutôt un pentamètre iambique, faisant glisser le récit vers un autre contrat de lecture, qui ne relève plus du pacte réaliste, mais le relie aux genres littéraires du conte et de la romance :
. (À Pemberley, donc, ils allaient se rendre.)
Le panorama
La première description ouvre le premier chapitre du volume de l'édition originale. C'est la vue d'ensemble, ou plutôt la succession des points de vue qui s'offrent aux visiteurs empruntant la route conduisant au château. Après la traversée d'une belle forêt, une montée d'un demi-mile (environ ) conduit sur une hauteur d'où se révèlent brusquement les bâtiments, dans la plus pure tradition de l'esthétique pittoresque définie par Gilpin : la grande et belle demeure est bâtie sur un « terrain en élévation », dans un écrin de « hautes collines boisées », sur l'autre rive d'un « cours d'eau assez important, encore élargi » avec naturel. La route dévale ensuite la colline en serpentant, et franchit la rivière pour mener au château :
vignette|alt=Photo. Cours d'eau bordé d'arbres à gauche. Une allée le longe à droite, avec un banc| : les abords de la rivière à Wilton House. La description commence par un rythme ternaire en (), renforcé par l'allitération entre et , qui traduit la sérénité et l'harmonie qui se dégagent de Pemberley, et son ancrage aussi bien dans le sol que dans la tradition. Le terme qualifie la pente ascendante du terrain, mais, au sens figuré, évoque un avenir prometteur : la Maison Darcy, à la différence de la lignée des de Bourg, ne sera pas stérile, parce que, tout en respectant l'ordre ancestral, elle saura s'adapter aux mutations sociales.
Dans les romans de Jane Austen, la présence des bois implique en général une notion de valeur. Valeur matérielle, car les bois de haute futaie ont une importance économique (pour la construction navale en particulier)Voir dans , en particulier, les remarques d'Edward Ferrars sur les bois pleins de beaux arbres de Barton et celles (plus mercantiles) de John Dashwood sur les riches futaies de Delaford Hanger. et valeur morale : les arbres suggèrent la croissance organique et symbolisent la continuité. Ici, ils sont en quelque sorte l'incarnation des racines de la dynastie dont Darcy est l'héritier respectueux. D'ailleurs, Lady Catherine reprochera violemment à Elizabeth de vouloir « souiller » () « les ombres de Pemberley » (), au double sens d'ombrages et d'ombres tutélaires, avant de condescendre, un certain temps après le mariage, à revenir à Pemberley, .
Pemberley est irrigué par un cours d'eau . Ni canal de jardin classique, ni rivière « artistique » de jardin paysager, il symbolise une pureté qui n'a pas été « dénaturée » par des aménagements coûteux ()Les grands propriétaires terriens faisaient remodeler à grands frais leurs parcs et jardins par des architectes-paysagistes comme Capability Brown ou Humphry Repton qui créaient des décors d'aspect naturel souvent agrémentés de constructions ornementales., au contraire : la nature y est harmonieuse, fertile, mise en valeur avec intelligence. L'adjectif qualificatif revient deux fois ( et ), renforcé par le substantif , pour bien marquer que cet espace, et son propriétaire par conséquent, sont soumis à une loi naturelle parfaitement justifiée, comme l'a souligné Alistair Duckworth dans : .