L’invasion dorienne est une hypothèse avancée par les historiens de la Grèce antique pour expliquer la discontinuité entre les dialectes et les usages pré-classiques du sud de la Grèce et ceux de la Grèce classique, appelés « doriens » par les auteurs de l'Antiquité.

Selon la tradition, en effet, le peuple des Doriens se serait emparé du Péloponnèse à la suite d'un coup de force interprété comme le « Retour des Héraclides ». Les érudits ont longtemps vu dans ce mythe l’interprétation d'un événement réel qu'ils ont appelé invasion dorienne. La portée de ce concept a beaucoup varié selon les auteurs, dans la mesure où historiens, philologues et archéologues s'en servaient pour expliquer les ruptures qu'ils rencontraient dans leur discipline propre. L'apparition d'une culture dorienne sur certaines îles de Méditerranée comme la Crète (les Doriens auraient colonisé plusieurs sites de Crète comme LatoC. Michael Hogan, « Lato Fieldnotes », The Modern Antiquarian, 10 janvier 2008) n'est d'ailleurs pas aisée à dater.

Malgré deux siècles de recherches, l’historicité d'une invasion dorienne n'a jamais pu être démontrée. Si les travaux inspirés par cette hypothèse ont permis d'écarter un certain nombre d'idées reçues, le concept initial s'est par ailleurs dissous en une multitude d'interprétations, mais l'existence de mouvements migratoires importants ne peut être écartée.

Le retour des Héraclides vignette|Héraclès et Athéna, Céramique attique à figures rouges. Selon la tradition antique, les descendants d’Héraclès (appelés Héraclides), exilés à sa mort, seraient revenus en force quelques générations plus tard, réclamant les terres que leur ancêtre détenait dans le Péloponnèse. Mais la Grèce archaïque de la tradition est une reconstruction largement mythique : si on identifie aujourd’hui ses héros avec des rois de la Grèce mycénienne, le thème du « retour des Héraclides » est né des mythes (voir l'article Évhémérisme), et du reste la généalogie varie d'un auteur à l'autre, le seul point commun étant qu'un clan historique se réclame d’Héraclès.

L'emploi du terme même de « retour » constitue un euphémisme tout à fait moderne ; car les connotations du grec ancien (les verbes katienai et katerchesthai) sont bien différentes : elles signifient, littéralement, « descendre, s'abattre » ou plus rarement « être projeté à bas de ». Elles peuvent traduire le fait de descendre des hauts plateaux dans la vallée, ou de la terre aux enfers, ou de s'abattre comme une vague ou un navire qui s'échoue balayant le rivage, ou enfin rentrer d’exil (ce qui supposait, en Grèce, toujours un retour en bateau!). Ces termes ne renvoient jamais à un simple retour, qu'on désignait plutôt par nostos (poussé par la nostalgie ou la lassitude, cf. le « retour de Troie »). Les Héraclides ne sont donc pas partis retrouver une contrée qu'ils regrettaient, ils se sont abattus sur le Péloponnèse comme un fléau, ce qui justifie l'emploi du terme d’invasion (dorienne).

Mais il y a une différence entre les Héraclides et les Doriens, que l’historien britannique George Grote résumait ainsi : .. Hyllos, un Perséide, fut à la mort d'Héraclès chassé de Mycènes par un autre prétendant au trône, Eurysthée, lui aussi Perséide : .. Les Pélopides prirent alors le pouvoir. Les Héraclides « tentèrent de reprendre les terres dont ils avaient été chassés » mais furent battus par les Ioniens aux Roches scironniennes, proches de l’Isthme de Corinthe. Hyllos, par un combat singulier contre Atrée, obtint la paix pour trois générations mais fut tué par Échémos d’Arcadie.

Les Héraclides jugèrent alors à propos de réclamer le pays des Doriens attribué à Héraclès : . Trois générations plus tard, les Héraclides alliés aux Doriens occupèrent le Péloponnèse, événement qualifié par Grote d’« invasion victorieuse ».

Le terme d'invasion L'emploi fréquent du terme d’« invasion » dorienne semble remonter aux années 1830. Un synonyme est « migration dorienne » ; par exemple, Karl Otfried Müller, dans sa monographie sur les Doriens (Die Dorier, 1824), évoque « die Einwanderung von den Doriern » (littéralement « l'immigration des Doriens »), et en 1831 Thomas Keightly employait encore cette expression dans Outline of history, mais dès 1838, dans The mythology of ancient Greece and Italy, il parlait d’invasion dorienne.

Pourtant aucune de ces deux expressions ne parvient à rendre exactement le terme grec. Elles impliquent un apport étranger ; mais les Doriens étaient-ils bien des étrangers ? William Mitford, dans son Histoire de la GrèceLa première édition en un volume remonte à 1784 ; les deux premiers volumes de la seconde édition parurent en 1789, et les huit autres en 1810. La troisième édition (1821) était encore plus monumentale, et il s'ensuivit 29 rééditions. Le premier volume de l'édition de 1823 comporte d'abondantes indications sur les Doriens. On y trouve de nombreuses notules marginales renvoyant aux sources antiques. (1784-1810), décrit un « soulèvement dorien » et les deux premiers volumes de l’Histoire de George Grote ne devaient pas paraître avant 1846, bien qu'il y travaillât depuis 1822.

Le terme d’Einwanderung utilisé par Müller est tantôt synonyme de Heraklidenzug (pérégrination des Héraclides), tantôt de Völkerwanderung, qui renvoie aux invasions barbares du haut Moyen Âge. L’argumentation de l'érudit allemand était principalement philologique : c'est en essayant d’expliquer historiquement les différences de dialectes des tribus qu'il fit l'hypothèse d'une origine hellène des aborigènes ou Pélasges. Dans l'exorde de son Introduction, on lit : .

Müller suggère par là que la langue originelle des Pélasges est l'ancêtre commun du grec ancien et du latin ; qu'elle évolua vers un proto-grec ; en Macédoine et en Illyrie, elle aurait été abâtardie par suite de l'invasion des Illyriens (notamment les BrigesD'après Hérodote, Histoires, VII, 73. (trad. Ph. –E. Legrand, 1951) : ). Ce sont ces mystérieux Illyriens qui auraient chassé les Grecs locuteurs de l'« achéen » (dont l’éolien serait un témoin), puis les locuteurs du dialecte ionien et enfin les locuteurs du dialecte dorien en trois vagues successives vers l'Attique et le Péloponnèse. Ainsi s'expliquerait, selon Müller, la distribution géographique des grands dialectes du grec ancien.

Les Illyriens, ne pouvant poursuivre leur expansion plus au sud à cause du relief de la péninsule grecque qui la rend plus facile à défendre que la Macédoine et la Thessalie, auraient néanmoins déclenché trois grandes migrations d'Hellènes à plusieurs siècles d'intervalle.

Des envahisseurs grecs : la thèse de Kretschmer Mais vers la fin du , le philologue Paul Kretschmer produisit des arguments convaincants en faveur de la persistance d'un substrat linguistique pré-grec, peut-être anatolien : le pélasgique, reprenant la thèse classique selon laquelle des populations isolées auraient vécu à l'écart des Grecs dans les régions rurales et montagneuses d’Arcadie ou le long de côtes rocheuses inabordables de l'extrême sud du Péloponnèse. Ce point de vue ne laissant plus aucune place aux proto-Grecs de Müller, Kretschmer n'avait plus besoin de faire venir les Héraclides ou leurs alliés doriens de Macédoine et de Thessalie. Il voyait dans les Grecs les transfuges d'une migration venue des plaines d’Asie, région d’où, selon lui, les Proto-indo-européens seraient partis vers 2500 av. J.-C. Le berceau des Hellènes se situerait quelque part entre la Grèce et l'Asie, berceau d’où seraient partis les Proto-Ioniens (vers 2000 av. J.-C.), les Proto-Achéens (vers 1600 av. J.-C.) et les Doriens vers 1200 av. J.-C. pour coloniser en trois vagues successives une Grèce en cours de repeuplementCf. Hall (2000) et également .

Kretschmer estimait que si le pays d'origine des Hellènes restait pour l'instant une énigme, l’archéologie finirait par l'identifier. Les manuels d'histoire grecque de l'époque affirmaient qu'ils avaient migré vers la Grèce. Encore en 1956, l’History of Greece de J. B. Bury () évoquait « l’invasion qui a imposé la langue grecque en Grèce ». Pendant près d'un demi-siècle, les recherches archéologiques en Grèce et dans les Balkans se sont efforcées de retrouver les traces des Doriens au nord de la Grèce. Cette hypothèse était alors liée à celle selon laquelle les « Peuples de la mer » et les Doriens étaient les manifestations historiques d’une même grande migration du nord vers le sud survenue vers 1200 av. J.-C.

Le point faible de cette théorieOn trouvera un inventaire complet des difficultés posées par l’historicité de « l’invasion dorienne » dans l'ouvrage de . est qu'elle suppose une Grèce soumise, mais où les dialectes pré-doriens continuent de s'épanouir çà et là. Or, si cette Grèce des Doriens est largement attestée par toutes sortes de témoignages, on ne dispose de rien de tel pour les hypothétiques régions non-doriennes de Grèce. De même, les Peuples de la mer ne sont connus que par les scribes égyptiens. Se fondant sur la théorie des trois vagues de peuplement posée par Müller et sur celle de la persistance de locuteurs isolés du pélasgien posée par Kretschmer, les historiens poursuivirent leur quête des Doriens dans d'autres disciplines. Mais, dès 1950, le parler proto-grec de Müller, ancêtre commun du grec ancien et du latin archaïque, n'était plus évoqué et, quoiqu'elle fît encore partie du bagage universitaire, vers 1960 la thèse d'Hellènes envahisseurs de la Grèce avait vécuSelon : ..

Une nation grecque autochtone Le déchiffrement du linéaire B, écriture syllabique d'une langue qui s'avéra être du grec, fit grandement progresser la question de l’« invasion dorienne ». La langue ainsi déchiffrée fut baptisée mycénien. En la comparant aux dialectes grecs postérieurs, les chercheurs purent prendre la mesure de l'évolution de la langue. Ainsi le mot grec classique anak-s (« roi »), que les comparatistes faisaient remonter à un *wanak- jusque-là hypothétique, se retrouvait dans le linéaire B sous la forme wa-na-ka.

Il n'en fallut pas davantage à Ernst Risch pour affirmer qu'il n'y avait eu qu’une migration à l'origine du proto-grec, langue qui, en Grèce, devait se ramifier ensuite en plusieurs dialectesC'est cette thèse que P. Lévêque développe dans La naissance de la Grèce, . Pour l'aspect linguistique, cf. . L’argument, attribué à Risch, est cité dans le livre de . Simultanément, les linguistes au fait des détails du déchiffrement de Michael Ventris commençaient à douter sérieusement de l'hypothèse d'un proto-grec. John Chadwick résumait ainsi l'état des recherches en 1976 : : Let us therefore explore the alternative view. This hypothesis is that the Greek language did not exist before the twentieth century B.C., but was formed in Greece by the mixture of an indigenous population with invaders who spoke another language (…). What this language was is a difficult question (…) ; the exact stage reached in development at the time of the arrival is difficult to predict.. En l'espace d'une décennie, « l’autre point de vue » s'est imposé. J. P. Mallory écrit en 1989 au sujet des différentes hypothèses relatives au proto-grec : : Reconciliation of all these different theories seems out of the question (…). The current state of our knowledge of the Greek dialects can accommodate Indo-Europeans entering Greece at any time between 2200 and 1600 BC to emerge later as Greek speakers.. Depuis la fin du , la théorie d'une invasion par des peuples parlant une forme de grec est oubliée, quoiqu'elle conserve encore la faveur d'une poignée d'auteurs. Ainsi, il n'y a jamais eu qu'une Grèce peuplée de locuteurs du grec : : Greek is now widely believed to be the product of contact between Indo-European immigrants and the speakers of the indigenous languages of the Balkans beginning c. 2,000 B.C..

Le mystère de la fin des royaumes mycéniens