Le dogme de l'inimitabilité du Coran (en arabe / iʿǧāz) est une spécificité religieuse dans l'islam selon laquelle le Coran, en tant que révélation divine, ne peut être imité par aucune autre œuvre littéraire. Cette qualité du Coran est généralement revendiquée à la fois pour l'esthétique du style d'écriture et pour la valeur du message qu'il porte à l'humanité. C'est à partir du de l'hégire que ce concept est devenu un dogme. C'est le dogme de l'inimitabilité du Coran.. droite|vignette|Manuscrit datant du , écrit sur du vélin en script hijazi.
Mention dans les versets coraniques
Les défis coraniques Les bases du dogme sont présentes dans le texte coranique où plusieurs versets évoquent l'incapacité des hommes à frustrer la volonté de DieuEncyclopaedia of the Quran, vol 2, article inimitability, et suiv.. Dans le texte coranique, l'inimitabilité du Coran est défendu par le fait qu'aucun homme ou esprit ne serait capable d'imiter le Coran. Cette affirmation crée une rhétorique du défi, présente dans les sourates 17 (v.88), 11(v.13), 2 (v.23)... Ces défis datent de la période mecquoise et sont absents de la période médinoise. Marie-Thèrèse Urvoy associe cette évolution à celle de Mahomet, de prophète à chef politique. Ce défi serait la preuve de l'aspect miraculeux du CoranMT Urvoy, « inimitabilité du Coran », Dictionnaire du Coran (Amir-Moezzi (ed.)), .. Ce défi coranique s'inscrit dans le contexte d'émulation et de compétition poétique de l'Arabie pré-islamique.
Les versets faisant référence à cette inimitabilité et appelant les non-musulmans à produire des versets semblables à ceux du Coran : Si les traditions évoquent plusieurs cas de personnes ayant tenté de relever le défi, les « révélations » conservées sont pour critiquer ou ridiculiser les auteurs attribués ; le but de ce défi et du dogme est de prouver l'aspect miraculeux du Coran et ainsi d'attester de Mahomet comme prophète mais aussi d'assurer une incontestabilité à la doctrine musulmaneEncyclopaedia of islam, article Idjaz, et suiv.. Voici un exemple de défi relevé : on peut retrouver ces sourates dans Internet Archive (cliquer sur chacune des douze sourates dans la référence en bas de page)..
La vérifiabilité comme rhétorique Concernant le contenu, le thème de l'inimitabilité du Coran est évoqué en lien avec l'histoire de Loth par Geneviève Gobillot pour qui la vérifiabilité est un aspect de la rhétorique du Coran. Le Coran, pour l'auteur, , fait preuve d'une cohérence prouvant la connaissance de la région évoquée. La volonté d’être vérifiable faisant partie de la rhétorique du Coran, Geneviève Gobillot, Histoire et géographie sacrées dans le Coran, L’exemple de Sodome, lire en particulier le paragraphe 8 mais aussi 143 en guise de conclusion, en ligne sur MIDEO.
Le concept de l'inimitabilité du Coran
Approche historique Si une auto-justification du Coran est présente dans le texte coranique, le terme iʿjâz utilisé pour définir l'inimitabilité de celui-ci n'est attesté qu'à partir du et aucun traité ne lui est consacré avant le . L'inimitabilité apparaît dans Andrew Rippin, Muslims - Their Religious Beliefs and Practice, .. Marie-Thérèse Urvoy cite trois étapes définies par Audebert de mise en place de ce dogme, allant d'une inimitabilité linguistique pendant la première, à une seconde privilégiant l'inimitabilité thématique tandis qu'à partir du , le dogme se positionnerait davantage dans le domaine stylistique. Plusieurs auteurs du , comme Al-Gâhiz, ont ainsi défendu la Claude Gilliot, Langue et Coran selon Tabari : I. la précellence du Coran, Studia islamica, No. 68 (1988), .
Pour Liati, . Le voit, en effet, des réactions contre une possible inimitabilité stylistique, qui ruinerait , chaque œuvre pouvant stylistiquement être dépassée. Selon l'historien Maxime Rodinson, ce dogme de la perfection du style coranique fut remis en cause, y compris dans l'islam : Maxime Rodinson, Mahomet, Essais Seuil, 1994, . Le caractère inimitable du Coran va permettre de fixer la langue arabe. Il n'encourage pas la traduction du Coran dans d'autres langues.
Des divergences dans sa définition Ce caractère d'inimitabilité (iʿjâz) du Coran a été sujet de beaucoup de divergences d'opinions au sein même de la doctrine musulmane. Le Coran en tant que parole de Dieu doit-il être mis à l'épreuve face aux autres genres littéraires ? Le philosophe Ibn Hazm y voit un danger spirituelDominique et Marie-Thérèse Urvoy, Les Mots de l'islam, Presses Universitaires du Mirail, coll. « Les mots de », 2004, , . Voir en page 57 de l'ouvrage.. Le théologien Fakhr ad-Dîn ar-Râzî, pour sa part, affirmait que ce miracle linguistique se situe, non pas au niveau de la qualité stylistique du texte, mais au niveau des significationsRoger Arnaldez, Fakhr al-Dîn al-Râzî: commentateur du Coran et philosophe, Vrin, 2002, , . Voir en page 67 de l'ouvrage.. Ce dogme a aussi été avancé par certains arabophones pour interdire la traduction du Coran. Ils s'appuient sur le lien entre religion, langue et écriture sacréeCaroline Moricot, Multiples du social : Regards socio-anthropologiques, Éditions L'Harmattan, 2010, , page 210..
Pour Qatâda, ce défi concerne la vérité du texte coranique tandis que pour Tabari, celui-ci concerne le style, les thèmes du Coran étant pour lui inimitables par essence. Tabari cite ainsi comme spécificités de la langue arabe et du texte coranique, la concision, l'usage de l'atténuation ou parfois de l'amplification, de la litote, de l'itération…
Critique de l'inimitabilité du Coran Gilliot voit dans la défense de l'inimitabilité du Coran un raisonnement circulaire. « La conclusion du raisonnement est déjà contenue dans les prémisses, ou mieux les prémisses sont puisées dans la conclusion. En effet, on peut déconstruire le raisonnement, et il apparaît alors que l'on passe « de la conviction à la raison ». La conviction initiale est que le Coran révélé en arabe est la forme exemplaire de l'expression claire ; cette certitude devient les prémisses du raisonnement… ».
Trois éléments sont apportés afin de critiquer le dogme de l'inimitabilité du Coran :
Éléments d'histoire de la rédaction du Coran L'histoire de la rédaction du Coran fait débat dans le monde de la recherche islamologique. Pour Dye, deux principaux modèles se dégagent : celui traditionnel d'une "collecte" précoce du texte coranique sous le calife Othmân ibn Affân, que Gilliot appelle « historiographie optimiste » à côté de celui qu'il défend d'une "rédaction" collective et progressive tout au long du ayant abouti à une forme quasi-définitive sous le califat d'Abd Al-Malik (646-705)Guillaume Dye, Pourquoi et comment se fait un texte canonique ? Quelques réflexions sur l'histoire du Coran, .. Les courants peuvent être divisés différemment. Dans son ouvrage Revelation and Falsification, Amir-Moezzi présente tout d'abord les thèses de la date reculée (N. Abbott, F. Sezgin, Nicolai Sinai"Pourquoi et comment se fait un texte canonique : quelques réflexions sur l'histoire du Coran", in G. Dye, A. Van Rompaey & C. Brouwer (Eds.), Hérésies : une construction d'identités religieuses, Bruxelles, 2015, et suiv....) et de la date tardive (J. Wansbrough, J. Schacht, R. Blachère...)Voir la partie consacrée à l'hypercritisime.. « Entre ces deux courants extrêmes se tiennent les tenants de la proposition médiane, celle d'une approche critique neutre. »"Kohlberg Etan, Amir-Moezzi Mohammad Ali: Revelation and Falsification. The Kitāb al-qirā'āt of Aḥmad b. Muḥammad al-Sayyārī. Critical Edition with an Introduction and Notes", recensé par L. Daaif, BCAI 26 (2011)
Ces auteurs soutiennent une "rédaction" longue jusqu'à la canonisation du texte lors de la réforme d'Ibn MujâhidMohammad Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont (2007) (9-782221-099568). pages 735-739.. A.-L. de Prémare parle de « révélation partagée » et Cl. Gilliot interroge l'idée d'un Coran comme « fruit d'un travail collectif »Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Le Coran: idées reçues sur le Coran, Le Cavalier Bleu Editions, juillet 2015 , lire en ligne archive), . Pour Van Reeth, si la rédaction du Coran commença du temps de Mahomet, « Le Coran est ainsi le produit d'un processus rédactionnel long et complexe ; il est le fruit d'un travail scribal, à partir d'un grand nombre de bribes de textes oraculaires, rassemblés et transmis par les premières générations de musulmans et que la tradition attribuait à Muḥammad »Jan M. F. Van Reeth, « Le Coran silencieux et le Coran parlant : nouvelles perspectives sur les origines de l'islam », Revue de l'histoire des religions, , septembre 2013, , , , (lire en ligne, archive).
Günter Lüling s'est attaché a démontrer qu'une partie du Coran provient d'hymnes chrétiennes qui circulaient dans un milieu arien avant Mahomet et qui ont été remaniés par l'intégration de motifs arabes anciensClaude Gilliot, « L'origine syro-araméenne du Coran », le Nouvel Observateur Hors-série, avril/mai 2004, .. Pour Édouard-Marie Gallez, des études récentes mettent en évidence le caractère judéo-chrétien des origines du Coran(Edouard M. Gallez, Le messie et son prophète : Aux origines de l'Islam; Éditeur : Éditions de Paris; ..
Éléments philologiques Dans le domaine de la linguistique coranique, il y a un sérieux désaccord entre des savants musulmans et des orientalistes non musulmans; les érudits occidentaux depuis Theodor Nöldeke, mettent en doute la notion d’origine divine du Coran en invoquant des « défauts linguistiques ». Nöldeke décrit la syntaxe comme «very unusual» et «very hard». Mais, pour Jacques Berque, tout ce que Theodor Nöldeke imputait à un vice rhétorique n'est, à la lumière d'une analyse critique bien menée, que spécificités stylistiques propres au discours coraniqueJacques Berque, Le Coran: Essai de Traduction, Albin Michel, 1995, . Michel Cuypers récuse ainsi l'affirmation de Nöldeke selon laquelle le fait de passer d'un sujet à un autre avant de revenir au premier sujet est une faiblesse. Il reconnait une structure non linéaire que l'on appelle la « rhétorique sémitique ». Cette rhétorique n'est pas non plus une spécificité qui est propre au Coran comme le pensait Jacques BerqueMichel Cuypers, La composition du Coran, Éditions J. Gabalda et Cie, 2011, en ligne sur Académia.edu, : bien qu'il pourrait être un représentant éminent des textes composés sous cette forme particulièreMichel Cuypers, Structures rhétoriques des sourates 92 à 98 en pdf dans le site de l'Institut français d’archéologie orientale (IFAO) http://www.ifao.egnet.net/anisl/034/06/.
Pour ce qui est des irrégularités grammaticales ou ce que l'on pourrait prendre comme telles, il en admet quelques-unes comme « incontestables » mais préfère plutôt les nommer « spécificités grammaticales »Jacques Berque, Le Coran : Essai de Traduction, Albin Michel, 1995, . Un ouvrage islamique de résolution des « erreurs grammaticales » du Coran a été écrit par Fahr ad-Din ar-Razi. Pour Michel Lagarde, l'argumentation dogmatique et idéologique, dans celui-ci, l'emporte « sur les faits », les arguments étant . Des passages coraniques, parfois qualifiés de , ont fait l'objet de recherches particulières. C'est le cas par exemple du verset 36 de la sourate 24 dont la construction est . L'erreur grammaticale étant supposée impossible par les grammairiens musulmans, ceux-ci ont donc supposé la présence d'un verbe sous-entendu et ce de manière . Ils présentent ainsi cette erreur, alors qu'elle est , comme possible.
Éléments historiques Au , en Arabie, plusieurs personnes, dont Musaylima, se sont proclamées prophètes et ont écrit des . Plusieurs poètes, dont Bachhâr ben Bourd (†784), Abū al-ʿAtāhiyya (†828), Al-Mutanabbi (†965) et Abu-l-Ala al-Maari (†1058), ont proclamé que leurs écrits dépassaient le Coran en éloquence Kermani, Naved (2006). The Blackwell companion to the Qur'an. Blackwell.. Ce dernier point met en lumière la difficulté de comparer des écrits sans critère objectif.