La démocratisation tibétaine est un processus qui s'est développé en Inde après l'exil en 1959 d'une communauté tibétaine ayant suivi le dalaï-lama. Née sous son impulsion, elle n'est pas le résultat d’un mouvement populaire, à la différence d'autres nations.
Ayant été intronisé chef temporel et spirituel du Tibet le peu après l'intervention de l'armée populaire de libération chinoise à l'est du Tibet, le dalaï-lama hérita d'un gouvernement théocratique. Il nomma un comité de réformes en 1952 afin de moderniser le fonctionnement et les institutions du Tibet. S'il put mettre en place un certain nombre de réformes quand il était encore au pouvoir, d'autres furent contrecarrées par l'arrivée des communistes à Lhassa. Il confirma sa volonté de modifier le système politique tibétain dans ses discours et ses actions en exil, et s'impliqua fortement dans la démocratisation du gouvernement tibétain en exil.
Le dalaï-lama a œuvré pour que les Tibétains s'émancipent, en leur apportant une éducation à la démocratie à l'aide du Centre tibétain pour les droits de l'homme et la démocratie et en quittant le devant de la scène politique. Il renonce à sa fonction de chef du gouvernement tibétain en exil en 2011, laissant place au premier ministre tibétain Lobsang Sangay et se concentre sur sa fonction spirituelle. Il conserve cependant une influence politique et envisage de se retirer définitivement de la vie politique quand un accord sur le Tibet sera conclu avec la Chine.
Selon le Groupe interparlementaire d'amitié - France-Tibet du Sénat, la politique des Tibétains en exil préfigure un Tibet démocratique, .
Origine du mot et évolution du concept démocratie en langue tibétaine Selon Xinhua, la langue tibétaine n'avait pas de termes signifiant « élection » et « démocratie ». Ils ne firent leur apparition qu'avec le lancement des réformes démocratiques et l'organisation des premières élections dans la région autonome du Tibet Tibetans live with democracy for half century, China Tibet Information Center, Xinhuanet, 10 mars 2005. qui n'eurent lieu qu'en 1965, les seuls candidats étant, selon Warren W. Smith Jr., ceux ayant fait allégeance au PCC, ils étaient approuvés unanimement par le peuple et ainsi « élus » Warren W. Smith Jr., China's Tibet?: Autonomy Or Assimilation, AltaMira Press, U.S, 2008, , : ..
Selon Julien Cleyet-Marel, le mot mangtso, signifiant démocratie, a été introduit dans la langue tibétaine en 1960 à l'initiative du dalaï-lama. Sa signification s'est enrichie en 1992 à la suite de l'adoption de la Charte des Tibétains en exil. Mangtso signifie littéralement « gouvernement du peuple », expression équivoque en tibétain. En 1992, l'écriture en tibétain est modifiée et marque une rupture avec le mot chinois minzu utilisé pour créer le mot en tibétain en 1960. Au début des années 1990, le concept de démocratie a été débattu, le Congrès de la jeunesse tibétaine ayant organisé un concours pour les étudiants sur la question « Qu'est-ce que la démocratie ? ». Des revues tibétaines comme Tibetan Review, Sheja et Mangtso ont publié un article intitulé « Connaissance de la démocratie » pour définir le concept de démocratie de façon comparative pour l'adapter à la culture tibétaine. Ce débat reçut un écho dans l'Assemblée des députées qui s'est réunie en pour traduire de la meilleure façon le terme démocratie et ses différentes facettes et l'introduire dans la charte. Jusqu'en 1992, on rencontre deux façons différentes d'écrire le mot mangtso avec deux sens différents. Mangtso est formé de deux mots adornés, tso signifie gouvernement et le terme mang diffère selon qu'il comporte une lettre préfixe et une lettre suffixe qui ne se prononcent pas (da ད et sa ས), écrits différemment, ils ont la même euphonie. Dans la version de la charte, dmangs tso དམངས་གཙོ་ est utilisé alors que dans la version de 1992, c'est mang tso མང་གཙོ qui est employé, sans explication pour le lecteur. Comme indiqué dans le procès verbal de la Assemblée, Dhugkar Tsering ouvre le débat durant la session de . Il s'ensuit un long débatrésumé par Péma Bhum mang'las-mchod-pa'i dmangs dans Mangtso, 31 octobre 1995, p. 2-3, indiquant que le mot, dmangs, évoque la notion de « peuple » signifiant « les masses », avec une connotation vulgaire et péjorative. Il se réfère dans les textes du bouddhisme tibétain aux basses castes de l'Inde, induisant que « les masses populaires gouvernent ». Le terme, mang, se traduit par « grande quantité » « beaucoup », ou « le plus », pouvant signifier le « gouvernement de la majorité ».
Situation avant 1959 De 1643 à 1959, le gouvernement du Tibet (Ganden Phodrang) était un « gouvernement théocratique », où le pouvoir n'était pas représentatif Samten G. Karmay, , septembre 2008 : Fabienne Jagou, « Le contrôle des marches sino-tibétaines à l'époque de la Chine républicaine », in Géographie et cultures, No 34, L'Harmattan/Cnrs, été 2000, p. 5-24, p. 6 : . Selon Lhalu Tsewang Dorje, cité par Xinhua, il n'y avait pas, dans l'ancien Tibet, d'élections d'aucune sorte ni de démocratie. Cependant, Per Kværne signale l'existence de votes pour désigner les abbés du monastère de Menri fondé en 1405 Per Kværne, Tibet Bon Religion: A Death Ritual of the Tibetan Bonpos, p. 5. De même, selon Robert Barnett, le Ganden Tripa, chef de l'école gelugpa du bouddhisme tibétain depuis le début du était un moine du monastère de Ganden choisi par élections tous les trois ans Robert Barnett, Lhasa: Streets with Memories.
Pour Subramanya Nagarajarao, la société tibétaine et sa gouvernance avant 1959, bien que non conforme aux concepts de démocratie en comportaient des éléments Subramanya Nagarajarao, Human Rights and Refugees, APH Publishing, 2004, , p. 97-98 : . De même, pour Charles Bell qui, dans les années 1900, administra la vallée de Chumbi occupée par les Britanniques, le Tibet à cette époque était à bien des égards un pays démocratique dans la mesure où l'administration locale était laissée aux chefs de village Charles Bell, Tibet Past and Present, Motilal Banarsidass Publ., 1992 , p. 73 : .. Le même auteur qualifiait toutefois le dalaï-lama d'« autocrate absolu » tant dans le domaine de la religion que dans celui du gouvernement séculier du Tibet Charles Bell, Portrait of a Dalai Lama : the Life and Times of the Great Thirteenth, Wisdom Publications, 1987 (publié initialement sous le titre de Portrait of the Dalai Lama, Londres, Collins, 1946), et 198 : , . Pour le tibétologue Alex McKay, Charles Bell fait référence ici à l'étendue de son pouvoir, et non à son usage Alex McKay, The History of Tibet: The modern period : 1895-1959, p. 33 : .
Évolution de 1950 à 1959 Le dalaï-lama est intronisé chef temporel et spirituel du Tibet le peu après l'intervention de l'armée populaire de libération chinoise à l'est du Tibet. Il hérite d'un gouvernement théocratique.
Maintien de la théocratie Selon Melvyn Goldstein, après l'arrivée de l'armée populaire de libération chinoise au Tibet en 1951, la structure théocratique du gouvernement, l'organisation monastique et les formes traditionnelles de propriété foncière restent presque inchangées Gerard Postiglone, Ben Jiao, Melvyn C. Goldstein, Education in the Tibetan Autonomous Region: Policies and Practices in Rural and Nomadic Communities, in Janet Ryan, ed. Changing Education in China (Tentative Title) Routledge (in press) : Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, , 152 p., en part. : . Le texte de l'Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, signé le à Pékin par des représentants du dalaï-lama et ceux de la république populaire de Chine, prévoit le maintien du système politique et du statut du dalaï-lama (point 4), la liberté religieuse et le maintien des revenus du clergé bouddhiste (point 7) Melvyn C. Goldstein, A history of modern Tibet, vol. 2 : the Calm Before the Storm, 1951-1955, Berkeley, University of California Press, 2007 , p. 105 : .Hugues-Jean de Dianous, Le Tibet et ses relations avec la Chine, in Politique étrangère, vol. 27, année 1962, No 1, pp. 38-72, p. 49 : ..
Toutefois, selon le dalaï-lama, l'Accord en 17 points n'a pas été respecté par la partie chinoise et il l'a rejeté en 1959 pour cette raisonDalaï-lama, Ma terre et mon peuple, p. 225 .
Projets de réformes du dalaï-lama et réformes « démocratiques » chinoises Dès 1950Mary Craig, Kundun: une biographie du dalaï-lama et de sa famille, préface du dalaï-lama, traduction François Vidonne, Presses du Châtelet, 1998, , p. 190, à un jeune âge, l'actuel dalaï-lama souhaitait mettre en place une approche plus moderne de gouvernement Helen R. Boyd, The Future of Tibet: The Government-in-exile Meets the Challenge of Democratization, Peter Lang, 2004, , p. 24.. En 1952 , 25 août 2011 : , il prit des initiatives pour créer une société plus démocratique en nommant un comité de réformes Tsering Tsomo, Parliament in Exile, in Exile as Challenge: The Tibetan Diaspora, eds Dagmar Bernstorff et Hubertus von Welck, Orient Blackswan, 2003, , p. 151. : . Cette commission des réformes comprenait 50 membres parmi les fonctionnaires monastiques et laïcs, ainsi qu'une commission permanente pour étudier les projets de réformes et faire un rapport pour l'assemblée nationale et pour le dalaï-lama. La réforme la plus simple mise en œuvre concernait la collecte des impôts, dont le montant nécessaire à chaque district était fixé par le gouvernement, auquel les administrateurs de districts ajoutaient une taxe supplémentaire pour leurs propres dépenses, ce qui avait conduit à des abus. En accord avec le conseil des ministres et la commission des réformes, le dalaï-lama modifia radicalement ce système. Les administrateurs de districts n'étaient plus autorisés à prélever de taxe supplémentaire, mais uniquement l’impôt à reverser à Lhassa qui leur allouait en retour un salaire fixe. Cette réforme fut bien accueillie par la population, au contraire des administrateurs de districts qui avaient abuséMichael Harris Goodman, Le Dernier Dalaï-Lama ?, .. Pour le dalaï-lama, ces réformes justes, comme celles qui devaient suivre, avaient pour but de faire entrer les Tibétains dans une ère moderne et plus équitable, mais ce projet fut contrecarré par les communistes arrivés au TibetTerre des dieux, malheur des hommes : Sauver le Tibet entretiens de Gilles van Grasdorff avec le dalaï-lama, traduction du tibétain Oan Vovan, Jean-Claude Lattès, 1995, , p. 36.
Selon Julien Cleyet-Marel, les Chinois considéraient que la société tibétaine était arriérée, ce qui appelait à des réformes « démocratiques ». Les autorités chinoises mirent une restriction aux garanties accordées au gouvernement local du dalaï-lama explicitées dans l'accord en 17 points sur l'établissement de réformes progressives et « démocratiquement » décidées, entraînant une résistance tibétaine. Pour engager des réformes, le dalaï-lama souhaitait s'appuyer sur l'article 11 de l'accord qui spécifiait que pour toutes réformes au Tibet, il n'y aura pas ajoutant même que le gouvernement local du Tibet, toujours dirigé par le dalaï-lama selon l'article 4, pourra , et que devront être . Pourtant, les réformes souhaitées par le dalaï-lama furent ajournées sine die, car jugées incompatibles avec le programme de collectivisation des terres décidée par la Chine.