Le T-64 est un char moyen soviétique (plus tard reclassé en char de combat) entré en service au milieu des années 1960. Conçu par le bureau de conception de Morozov de Kharkiv (situé alors en république socialiste soviétique d'Ukraine), le T-64 est considéré à l'époque comme révolutionnaire et provoque une rupture technologique avec la lignée des chars moyens T-54, T-55 et T-62 de la génération précédente, moins sophistiquée. Tous les chars soviétiques postérieurs (T-72 et T-80) s'inspirèrent du T-64 mais paradoxalement, sa complexité fut aussi son infortune, car elle rendit nécessaire la mise en service du T-72, plus facile à produire en grande série.

Historique Développement initial L'Objet 430 Les premières mentions de ce qui deviendra le T-64 apparaissent dès 1947 dans les notes de l’ingénieur soviétique Aleksandr Morozov. Mais, ce n’est que lorsqu’il fut muté de l’usine Uralvagonzavod de Nijni Taguil à l’usine Malichev de Kharkiv en que le projet commence à prendre réellement forme, sous le nom de , « nouveau char moyen ». Le projet fut approuvé le , sous le nom de « Objet 430 » ; l’objectif était de développer un char meilleur en tous points que le T-54, mais sans en augmenter le gabarit. L’Objet 430 présentait plusieurs caractéristiques innovantes : à l’inverse de tous ses prédécesseurs, son de calibre avait été conçu dès l’origine pour les chars. Il était également le premier char au monde à posséder un blindage composite d'acier et céramique. Enfin, il utilisait un moteur à cylindres opposés extrêmement compact, inspiré du Jumo 205 allemand.

Un premier projet fut présenté en au ministère des transports et directorat des véhicules blindés (GBTU), mais les responsables soviétiques demeurèrent partagés entre d’un côté les militaires, qui étaient très critiques quant au projet, perçu comme trop compliqué, en particulier au niveau de la motorisation, et de l’autre côté les partisans de l’innovation, menés par le Dmitri Oustinov, qui estimaient qu’il était vital pour l’URSS de maintenir l’avance technologique sur l’OTAN. Oustinov obtint finalement gain de cause, le Conseil des ministres donnant le feu vert à la poursuite du projet le . L’Objet 430 fut mis en concurrence avec l’Objet 140 développé par les équipes de Nijni Taguil et dont la conception était plus simple.

vignette|L’Objet 430 exposé au musée des blindés de Koubinka. Les prototypes étaient terminés en et furent livrés à l’armée pour essais en . Les problèmes révélés lors de ces tests, en particulier au niveau de la motorisation, furent corrigés dans une deuxième série de prototypes, nommée Objet 430M, qui passèrent à leur tour au banc d’essai à la fin de la même année. Parallèlement, l’apparition de nouveaux chars au sein de l’OTAN à la fin des années 1950, notamment le M60, inquiéta fortement le commandement soviétique, le canon D-54T ne pouvant les pénétrer de face. Le bureau de développement de Nijni Taguil résolut le problème en développant l’U5-T Molot (« marteau »), un canon de calibre équipant le successeur de l’Objet 140, qui entra en service dans l’Armée rouge en sous le nom de T-62. Morozov, bien que très critique à l’égard du véhicule de ses rivaux, n’eût d’autres choix que d’étudier l’adaptation du même canon sur son propre projet. Les essais d’un premier prototype, l’Objet 430A, commencèrent en , mais il apparut rapidement que la manipulation des munitions de grande taille de ce canon était particulièrement difficile dans la tourelle de dimension réduite de l’Objet 430. Le bureau de développement OKB-9 de Perm fut donc chargé de développer un autre canon de même calibre, mais dont la munition serait en deux parties, résolvant ainsi le problème de taille. Ce nouveau canon, nommé , fut installé dans un nouveau prototype modifié dans ce but, l’Objet 435.

À ce stade, de nombreux changements avaient été intégrés à l’Objet 430, répartis entre différents prototypes. Afin de poursuivre le développement sur de bonnes bases, la décision fut donc prise de faire une synthèse de ces améliorations dans un nouveau projet, entraînant la fin du programme de développement de l’Objet 430 le .

L'Objet 432, ou T-64 vignette|L’Objet 432 exposé au musée des blindés de Koubinka. Le nouveau projet fut baptisé « Objet 432 » et incorporait le canon D-68 ainsi que toutes les améliorations effectuées sur le moteur et le train de roulement. Deux premiers prototypes furent livrés à l’automne 1962 ; s’ensuivit une grande démonstration en présence de Nikita Khrouchtchev sur le terrain d’essai de Koubinka, pendant laquelle le Premier Secrétaire fut tellement impressionné qu’il autorisa immédiatement la mise en production, avant même la fin des essais. Celle-ci ne commença cependant qu’à partir d’, et seulement dans des quantités limitées. L’Objet 432 souffrait en effet de nombreux problèmes : outre les pannes de moteur récurrentes, le blindage composite acier-céramique se révéla trop complexe à produire pour les capacités industrielles de l’Union soviétique et nécessita l’adoption d’un composite plus simple acier-aluminium.

À la fin de l’année 1964, deux-cent-dix-huit chars avaient été produits et furent attribués à la de la Garde pour être testés par les troupes. Celles-ci se montrèrent très critiques à l’égard du nouveau char en raison de son manque de fiabilité : la durée moyenne avant panne du moteur était évaluée à seulement cent-cinquante heures et le chargeur automatique quant à lui s’enrayait presque une fois sur trois. Les bureaux de développement rivaux et les opposants de longue date au projet de Morozov, en tête desquels se trouvait le GBTU, profitèrent de ces critiques pour enfoncer davantage le projet, dénonçant son coût exorbitant : comparé au T-62, l’Objet 432 coûtait plus du double ( contre ) et nécessitait quatre fois plus de temps de main-d’œuvre ( contre ), . Morozov bénéficiait toutefois encore du soutien d’Oustinov, qui parvint à faire arrêter à l’automne 1966 les dirigeants du GBTU par le KGB à la suite de la découverte « fortuite » de failles de sécurité. Les critiques ayant été réduites au silence, l’Objet 432 fut reconnu bon pour le service et adopté par l’Armée rouge le , sous le nom de T-64.

La mise en service ne signifiait pour autant pas la fin des problèmes, notamment moteur, qui ralentirent considérablement la production. Ainsi, à l’arrêt de la production du T-64 standard en 1968, seulement avaient été produites, qui ne furent par ailleurs pas déployées en dehors de la république socialiste soviétique d'Ukraine, le char ayant été considéré trop peu fiable pour servir dans les unités de premières lignes en Allemagne de l’Est.

Évolutions ultérieures vignette|T-64B exposé au musée des blindés de Koubinka. Parallèlement à la mise en production du T-64 se posa la question de son évolution. Notamment, le canon D-68 n’ayant jamais été vu que comme un pis-aller en attendant quelque chose de mieux, les études pour lui trouver un remplaçant avaient commencé dès 1961. Un nouveau projet, l’Objet 434, fut lancé en pour intégrer sur le T-64 un canon D-81 de développé par l’OKB-9. Les premiers prototypes furent livrés lors de l’été 1966. La production du T-64A débute en 1969, cependant le char (ainsi que sa version de commandement T-64AK) ne sera accepté en service dans l’Armée soviétique que 4 ans plus tard conformément à l’ordre No. 021 du Ministère de la Défense (Union soviétique) daté du . Au cours de la production du T-64A, d’autres améliorations furent intégrées, tandis que la fiabilité augmentait également. À l’arrêt de la production en 1981, T-64A standards et de commandement avaient été produits.

La seconde grande évolution du T-64 débuta en 1967, le projet visait à équiper le T-64A avec un système de missile anti-char tiré par le canon et d’une nouvelle conduite de tir. Ce projet aboutira 9 ans plus tard avec l’adoption du décret No. 733-244 du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique et du Conseil des ministres de l'URSS autorisant l’entrée en service des T-64B (Object 447A) et T-64B1 (Object 437A, version simplifié dans la possibilité de tirer des missiles anti-char). Les améliorations se concentraient sur l’électronique embarquée avec la conduite de tir 1A33 «Ob » permettant d’améliorer la précision du tir, ainsi que sur l’intégration du missile pouvant être tiré avec le canon. Néanmoins l’augmentation du coût était également importante, ce qui amena une partie des T-64B à être produite sans le système Kobra pour faire des économies, prenant alors le nom de T-64B1. Environ , dont , furent produits.

Diverses améliorations furent également introduites à la fois sur les T-64A et B : en 1983, certains chars reçurent ainsi un nouveau moteur et prirent alors le nom de T-64AM ou BM. De même, d’autres furent équipés à partir de 1985 d’une couche de blindage réactif, devenant alors des T-64AV ou BV. Les premiers T-64 produits ne furent pas en reste, ceux subsistant en 1977 recevant certaines améliorations du T-64A ; ces exemplaires furent désignés T-64R, pour , « reconstruits ».

Malgré toutes ces améliorations et l’augmentation de sa fiabilité, le T-64 conserva toujours une mauvaise réputation au sein de l’Armée rouge et l’opposition ne fit que croître au cours des années 1970. Le bureau de développement de Nijni Taguil parvint à faire forte impression sur les militaires en 1969 avec son Objet 172, qui allait devenir le T-72 en 1973. Peu de temps après, le T-64A perdit contre ce dernier la compétition visant à choisir le remplaçant du T-55 dans les armées du pacte de Varsovie. La situation se compliqua encore davantage avec l’émergence de l’Objet 219, futur T-80, conçu par le bureau de développement de Leningrad. En 1976, Oustinov cessa de soutenir le T-64, conduisant les Soviétiques à avoir simultanément en production trois chars aux performances similaires, mais utilisant des composants différents. Morozov fut mis à la retraite la même année et mourut peu de temps après en 1979, privant effectivement le T-64 du peu de soutien qui lui restait. Cela entraîna l’abandon des projets d’amélioration du T-64B, certains éléments devant à terme être intégrés dans le T-80 pour donner naissance au T-80U. Celui-ci aurait dû être produit à Kharkiv en Ukraine, mais les retards répétés liés aux conflits entre les différents bureaux de développement firent que le T-64B était encore en production au milieu des années 1980. La production du T-64BV prendra fin le .

Après la dislocation de l'URSS en 1991, le nouveau gouvernement russe décida de ne conserver en service actif que les T-72 et T-80, les T-64 étant soit démolis, soit mis en réserve. Beaucoup furent également transférés aux armées des nouveaux États indépendants issus des républiques soviétiques, comme le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou encore l’Ukraine. Cette dernière en ayant reçu plusieurs milliers, elle investit à partir de 2005 dans leur amélioration avec le T-64U, qui reprenait certains composants du T-80U. Elle présenta également en 2010 le T-64E, incluant une nouvelle motorisation et un système de protection active.

Modernisations en Ukraine (le T-64BM Boulat) vignette|T-64BM Boulat ukrainien de la blindée ukrainienne en 2008. vignette|gauche|T-64BM2 Boulat en 2021 lors du jour de l'indépendance.

Après la dissolution de l'URSS, l'Ukraine mène un programme de modernisation dans ses usines : l'armement principal est le canon de calibre à âme lisse et la motorisation passe à . En 1999. : Vanchor T-64BM2 pouvant tirer le missile 9M119 (code OTAN "AT-11 Sniper"). Vanchor T-64U .

Variantes protégées par le blindage réactif Kontakt-5. Vanchor T-64BM Boulat avec blindage réactif Nizh (couteau) et pouvant tirer le missile Kombat. Vanchor T-64BM2 Boulat T-64BV model 2017

Histoire opérationnelle vignette|Un T-64 du groupement des forces armées soviétiques en Allemagne au début des années 1980.