Le Bokator ( , ) ou Kun L'Bokator (, , l'art de battre le lion) est un art martial cambodgien. Il est l'un des arts martiaux les plus anciens du monde et est reconnu comme patrimoine culturel immatériel par l'UNESCO.

Selon la tradition orale khmère, le Bokator (ou une de ses formes premières) était l'art martial utilisé par les anciennes armées cambodgiennes avant la fondation d'Angkor. L'art martial englobe des techniques de corps à corps, de lutte et la maîtrise d'armes diverses.

Étymologie Les arts martiaux khmers ont historiquement porté plusieurs noms, variant selon les régions et les maîtres, mais sont de nos jours communément désignés sous le terme Bokator. Le mot Bokator est mentionné dans le premier dictionnaire khmer élaboré en 1938 par l'érudit bouddhiste Chuon Nath. Le terme dériverait de l'expression bok tao () signifiant battre le lion. Selon le mythe fondateur, un lion attaquait un village lorsqu'un guerrier, armé uniquement d'un couteau, vainquit l'animal à mains nues, le tuant d'un seul coup de genou.

Histoire Le Bokator est considéré comme l'art martial le plus ancien encore pratiqué au Cambodge. Les origines de l'art martial remonteraient au , une époque où les Khmers, vivant au milieu de la nature, imitaient les mouvements des animaux pour survivre, donnant naissance aux techniques d'inspiration animale utilisées dans Bokator.

Les arts martiaux au Cambodge sont issus d'une longue tradition ; une inscription datant du (inscription K.367) découverte à Vat Phu fait l'éloge de la "science du combat" du roi Jayavarman :La pratique d'arts martiaux est mentionnée dans une inscription du de Thnal Baray (inscription K.282C) représentant le roi Yasovarman comme un lutteur habile :Plusieurs ordonnances de Yasovarman I () renseignent sur les règles régissant la police des temples et des couvents. Une ordonnance autorise les combattants à entrer dans les temples et révèle leur statut estimé au sein de la société de l'Empire Khmer :Deux imposantes statues de lutteurs ordonnées par le roi Jayavarman IV ont été découvertes à Koh Ker et sont estimées dater d'environ 930 de notre ère. La boxe était connue et pratiquée sous l'Empire Khmer, comme en témoignent de nombreux bas-reliefs et inscriptions. Une inscription datée de 966 du Prasat Ta Siu, dite inscription de Kok Samron, conte un match de boxe ordonné par décret royal, dont l'issue a abouti à l'octroi d'une rizière. Une autre inscription datée de 979 de Prasat Char (inscription K.257) mentionne l'achat d'un terrain à un boxeur par le prince Narapatindravarman, fils de Jayavarman IV. Il utilisa ensuite ces terres pour établir un temple dédié à la déesse Mahisasura en l'honneur de sa défunte mère, la reine Narapatindradevi. Dans la même inscription, les noms de trois boxeurs appelés à la cour du roi sont explicitement mentionnés : Dan, In et Ayak, tandis qu'un autre boxeur nommé Vit est décrit comme ayant emprunté une série d'objets. Ayak est présenté comme le maître des boxeurs de Gamryan, à présent identifié comme Phnom Mrech dans la province de Preah Vihear.

Le Bokator tel qu'il est pratiqué aujourd'hui représente une forme moderne de l'art martial utilisé par les soldats khmers pendant la période d'Angkor () et représenté sur les bas-reliefs des temples d'Angkor. De nombreux bas-reliefs représentent des groupes de soldats se livrant à des combats d'arts martiaux à l'entrée ou dans les dépendances des palais. Un grand nombre des clés de bras, de mains et de cou utilisées dans le Bokator sont représentées sur les murs du temple du Bayon.

Longvek, la capitale cambodgienne au , servait de centre militaire pour le pays. Elle représentait un point de rassemblement pour les savants, notamment les érudits et les pratiquants d'arts martiaux. Selon le maître de Bokator Om Yom, le district de Svay Chrum, Kraing Leav et Pungro dans le district de Rolea B'ier de la province de Kampong Chhnang étaient autrefois connues pour être des lieux d'entraînement aux arts martiaux. Les Forces armées royales cambodgiennes continuent aujourd’hui de s’entraîner dans cette zone. Un poème siamois de 1773 mentionne la boxe khmère, décrivant un combat entre un combattant khmer et un serviteur vietnamien. Dans les années 1800, le roi Norodom organisait et assistait à des combats d'arts martiaux traditionnels au sein du palais royal et entouré exclusivement de sa cour. L'explorateur français Auguste Pavie fut responsable d'un bureau télégraphique de 1876 à 1879 dans le port cambodgien de Kampot. Durant son séjour au Cambodge, il s'est immergé dans la culture cambodgienne et a adopté le mode de vie local. Dans l'introduction de son livre Au royaume du million d'éléphant, Pavie décrit avec vivacité les arts martiaux khmers tels qu'ils étaient pratiqués lors des grandes fêtes. Les combats au bâton se pratiquaient dans le respect, l'ordre et la discipline, captivant les foules alors que les hommes s'affrontaient devant leur fiancée. Les frappes forcées suscitaient généralement la désapprobation du public, tandis que les frappes précises et contrôlées étaient suivies d'applaudissements. Les perdants étaient réconfortés par le public. Les boxeurs enveloppaient leurs mains de chiffons sur lequel du sable ou même du verre brisé pouvaient être saupoudrés lors de matchs échauffés. Pavie fournit également le récit détaillé d'un match de lutte entre un lutteur Khmer et un lutteur Cham. Les lutteurs se livraient à des préliminaires jovials : le Cham initiait en examinant avec humour les muscles du Cambodgien, incitant le Khmer à riposter en imitant un piège autour de ses poignets. Les deux lutteurs jouaient ainsi joyeusement avant de commencer le combat, gagnant l'admiration et les encouragements des hommes tout en suscitant les cris des femmes inquiètes. vignette| La pagode Kampong Tralach Leu, dans la province de Kampong Chhnang, contient des peintures murales de 1850 représentant les arts martiaux khmers. vignette| Boxeurs khmers en 1910 vignette| Un combat de Bokator en 1920 La boxe, le combat au bâton et la lutte, éléments essentiels du Bokator, ont été décrits par les archives françaises en 1905 comme parmi les passe-temps favoris des Khmers. L'édition de 1907 de la Revue internationale de sociologie notait l'inclusion habituelle de tournois d'arts martiaux durant les grandes célébrations, mettant souvent en vedette des matchs entre champions Khmers et Chams. Ces compétitions étaient caractérisées par le respect mutuel, le public restant impartial envers les deux partis rivaux. Pendant la colonisation française, les moines bouddhistes ont joué un rôle essentiel dans la contestation de l’administration française au travers de leur activisme. En réponse, l'administration coloniale française a interdit en 1920 aux moines bouddhistes d'enseigner et de participer aux arts martiaux khmers dans le but d'empêcher leur contribution potentielle aux mouvements de révolte sociale. Sappho Marchal, experte en art khmer et collaboratrice pour la Revue des arts asiatiques, détailla en 1927 la danse cérémonielle connue sous le nom de Tvay Bangkum Romleuk Kun Kru, exécutée avant chaque combat. Ce rituel, qui perdure encore aujourd'hui, est une composante phare du Bokator. En , le roi Sisowath Monivong invita le résident supérieur Fernand Marie Joseph Antoine Lavit à assister à des matchs d'arts martiaux traditionnels khmers au sein du Palais Royal dans le cadre des célébrations du Nouvel An khmer. Avant la Seconde Guerre mondiale, Phnom Penh accueillait divers événements sportifs, notamment des compétitions d'arts martiaux khmers. Autrefois, le sport se pratiquait à même le sable plutôt que sur un ring. Les tournois étaient généralement organisés pour de grands festivals et jouissaient d'une extrême popularité. Chaque ministre et personnalité éminente avait sa propre écurie de combattants qui leur servaient également de garde rapprochée. Le roi était le saint patron du sport et l'aristocratie était particulièrement impliquée dans les compétitions. Il est dit que le roi Sisowath aurait souvent remporté des compétitions. Les tournois étaient en grande partie organisés pour la gloire, n'impliquant aucune compensation financière.

Le Bokator était pratiqué par les membres du mouvement anticolonial Khmer Issarak fondé en 1945, qui lutta pour l'indépendance du Cambodge. Au cours de la période tumultueuse de la République khmère de 1970 à 1975, la pratique du Bokator suscitait des soupçons de mutinerie à la fois dans les zones contrôlées par les Khmers rouges et celles contrôlées par le gouvernement. Ainsi, les pratiquants de Bokator ne s’entraînaient pas publiquement et étaient contraints à recourir à des entraînements secrets. Pendant le régime dictatorial de Pol Pot (1975-1979), les pratiquants d'arts traditionnels ont été systématiquement exterminés par les Khmers rouges. Ils ont ainsi été contraints à fuir en tant que réfugiés ou à arrêter l'enseignement et à vivre cachés. Le régime des Khmers rouges a ensuite laissé place à l’occupation vietnamienne du Cambodge durant laquelle les arts martiaux indigènes ont été totalement interdits. Le maître San Kim Sean est souvent considéré comme le père du Bokator moderne et est largement reconnu pour avoir impulsé un regain d'intérêt pour cet art martial au Cambodge. Après le régime des Khmers Rouges, San Kim Sean a dû fuir le Cambodge, accusé par les Vietnamiens d'enseigner l'hapkido et le Bokator (ce qu'il faisait) et de commencer à former une armée, accusation dont il était innocent. Une fois en Amérique, il commença à enseigner l'Hapkido à Houston, au Texas, puis déménagea à Long Beach, en Californie. Après avoir vécu aux États-Unis et promu l'Hapkido pendant un certain temps, il constata un oubli croissant à l'égard du Bokator. En 1995, il prit la décision de retourner au Cambodge dans le but de réintroduire le Bokator et d'accroître sa visibilité dans le monde entier.

En 2001, San Kim Sean retourna à Phnom Penh et, après avoir obtenu la permission du nouveau roi, commença à enseigner le Bokator à la jeunesse locale. La même année, dans l'espoir de rassembler tous les maîtres de Bokator ayant survécu aux purges, il commença à parcourir le pays à la recherche de lok kru (maîtres). Les quelques maîtres qu'il trouva étaient âgés (de soixante à quatre-vingt-dix ans) et accablés par trente ans d'oppression ; beaucoup avaient peur d’enseigner ouvertement le BokatorGraceffo, A. (n.d.). Bokator Khmer: The Ancient Form of Cambodian Martial Arts. Tales of Asia. Retrieved April 4, 2022. Après beaucoup de persuasion et avec l'approbation du gouvernement, les anciens maîtres ont cédé. Accompagnés par San Kim Sean, ils ont réintroduit avec succès le Bokator au Cambodge. La première compétition nationale de Bokator a eu lieu à Phnom Penh au Stade olympique en 2006, réunissant .

Le Bokator a été inscrit en 2022 (17.COM) sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Le Bokator compte environ au Cambodge et à l'étranger. Des grands maîtres dévoués, dont Ith Pen, Sen Sam Ath, San Kim Sean, Ros Serei, Am Yom, Suong Neng, Ponh Keun, Voeng Sophal, Ke Sam On, Kim Chiev, Chet Ay et Kao Kob, travaillent sans relâche pour préserver et transmettre cette tradition. Des écoles de Bokator ont ouvert dans treize provinces cambodgiennes, où ces grands maîtres enseignent et reçoivent le soutien des communautés locales.