Le soulèvement d' (en géorgien : , ) est une insurrection infructueuse contre la domination soviétique en république socialiste soviétique de Géorgie. Elle s'est déroulée de fin à début .
Ayant pour objectif de restaurer l'indépendance de la Géorgie , le soulèvement est mené par le « Comité pour l'indépendance de la Géorgie » (DAMKOM), un groupe d'organisations politiques antisoviétiques présidé par le Parti ouvrier social-démocrate géorgien, héritier des mencheviks. L'insurrection est l'aboutissement de trois années de révoltes contre le régime bolchevique, régime établi au début de 1921 par l'Armée rouge de la Russie soviétique après une offensive militaire contre la république démocratique de Géorgie. Elle sera étouffée par l'Armée rouge et les troupes de la Tchéka opérant sous les ordres de Joseph Staline et Grigory OrdjonikidzéAnton Ciliga, Au pays du mensonge déconcertant, 1938., et sera suivie par une vague de répressions massives durant lesquelles plusieurs milliers de citoyens géorgiens sont éliminés. Le soulèvementLa sensibilité nationale-démocrate du mouvement utilise plus facilement le terme de gapitsebouli (conjuré), la sensibilité sociale-démocrate le terme adjanrebouli (insurgé). d'août se révèle être l'une des dernières rébellions majeures contre le gouvernement soviétique et sa défaite marque l'établissement final de la domination soviétique en Géorgie.
Contexte
La Géorgie est proclamée république socialiste soviétique le après la prise de Tiflis (Tbilissi), la capitale de la Géorgie, par l'Armée rouge, qui contraint le gouvernement de la république démocratique de Géorgie à l'exil.
La légitimité du nouveau régime se révèle difficile à établir. Durant les trois premières années de pouvoir, les Bolcheviks ne parviennent pas à recruter plus de , alors que le Parti ouvrier social-démocrate géorgien reste populaire et compte plus de . L'indépendance de 1918-1921, même éphémère, a joué un rôle crucial pour le réveil national de la Géorgie, déclenchant un large soutien en faveur du Parti ouvrier social-démocrate géorgien. La soviétisation forcée et la perte d'une partie importante de territoire pré-soviétique au profit de la Turquie, de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de la Russie contribuent à la naissance d'une opposition au nouveau régime. Le gouvernement bolchevique dirigé par le Revkom (Comité révolutionnaire) géorgien, jouit d'un si insignifiant soutien parmi la population qu'il doit envisager de se préparer à faire face à une insurrection ou même à une guerre civileKnight, p. 26.. Les Bolcheviks avaient limité leurs rapports avec la paysannerie géorgienne, qui est majoritairement opposée à la collectivisation et est mécontente du manque de terres libres ainsi que des troubles économiques. La situation dans le pays est en outre aggravée par un début de famine et par l'apparition durant l'été 1921 d'une épidémie de choléra dans plusieurs régions, causant plusieurs milliers de victimes. Le manque de nourriture et la disparition des services médicaux se traduisent par un fort taux de mortalité, le Catholicos-Patriarche Léonide faisant partie des morts de cette périodeLang, p. 238. Dans ce contexte de graves difficultés, la classe ouvrière de Géorgie - fortement politisée - est hostile au nouveau régime, tout comme l'intelligentsia nationale et la noblesse qui avaient juré allégeance à la république démocratique de Géorgie. Une transition retardée du pouvoir du Revkom vers le système des soviets, la subordination des organisations de travailleurs et des syndicats de commerce aux comités du Parti communiste, et la politique de centralisation de Moscou créent un mécontentement général, y compris parmi les travailleurs multi-ethniques de Tiflis qui pourtant sympathisaient avec les doctrines communistes.
Le mécontentement constaté au sein de la société géorgienne se reflète au sein des Bolcheviks : un conflit existe sur les moyens à utiliser pour que la transformation sociale et politique soit achevée en Géorgie. Les partisans de la ligne dure dirigés par Grigory Ordjonikidzé, chef du Comité régional transcaucasien (Zakkraïkom) du Parti communiste russe, et Joseph Staline, Commissaire du Peuple pour les Nationalités de la RSFS de Russie, lancent une série de mesures visant à l'élimination des derniers restes de souveraineté de la Géorgie. Ils s'opposent à un groupe de Bolcheviks géorgiens - décrits comme des « déviationnistes nationalistes » et menés par Philippe Makharadzé et Boudou Mdivani - qui préconisent la tolérance envers l'opposition sociale-démocrate, une plus grande démocratie au sein du parti, une approche modérée envers les réformes terriennes et, plus que tout, une plus grande autonomie vis-à-vis de Moscou : ils refusent obstinément le projet de Joseph Staline consistant à unifier les trois républiques transcaucasiennes économiquement et politiquement. La crise, connue sous le nom d'« Affaire géorgienne », dure jusqu'à la fin de 1922 et s'achève avec la victoire des partisans de la ligne dure. La Géorgie est unie de force aux républiques arménienne et azerbaïdjanaise pour former la RSFS de Transcaucasie, une décision qui bafoue la fierté nationale géorgienne. Avec la défaite des « déviationnistes nationalistes », la politique des Bolcheviks devient de plus en plus agressive ; toute forme d'opposition est sévèrement étouffée ; les partis gardant un statut légal sont forcés d'annoncer leur dissolution et déclarent leur loyauté officielle aux autorités soviétiques entre et . Ceux continuant à opérer doivent le faire secrètementNodia et Scholtbach, p. 93. L'Église orthodoxe de Géorgie est également persécutée ; plus de et monastères sont fermés ou démolisSourgouladze, p. 253 et plusieurs membres du clergé sont mis en prison, dont le Catholicos-Patriarche Ambrose qui est arrêté pour avoir essayé d'envoyer une lettre de protestation à la Conférence de Gênes de 1922 dans laquelle il décrit les conditions dans lesquelles vit la Géorgie depuis l'invasion de l'Armée rouge et implore l'« aide du monde civilisé »Lang, p. 241.
Préparations vignette|Le prince Koté Andronikachvili, président du Damkom (1923-1924). En 1921, lors de l'invasion de l'Armée rouge, une partie des forces géorgiennes vaincues s'était retirée dans les montagnes et s'était organisée en plusieurs petits groupes partisans. De 1921 à 1922, des guérillas éclatent dans certaines régions de Géorgie. En , les hauteurs de Svanétie (nord-ouest de la Géorgie), dirigées par Mosestro Dadéchkéliani, Nestor Gardapkhadzé et Bidzina Pirvéli se soulèvent ; après une résistance de six mois, la révolte est étouffée et ses chefs sont éliminés. Au début de 1922, une rébellion contre le pouvoir soviétique éclate en Khevsourétie, une autre région montagneuse au nord-est du pays, mais les troupes soviétiques, utilisant l'aviation, parviennent à empêcher sa généralisation, sans pouvoir la vaincre entièrement. Le colonel Kakoutsa TcholokhachviliBiographie de Kakoutsa Tcholokhachvili., qui la menait, parvient à se réfugier en Tchétchénie voisine et lance plusieurs incursions en Géorgie, empêchant les Bolcheviks de constituer un bastion dans les montagnes de Géorgie orientale. Le chef de milice local Lévan Razikachvili est arrêté et plus tard exécuté pour avoir aidé la rébellion.
Toutefois, ces révoltes ne sont que locales et spontanées et n'attirent guère de larges masses. Entre 1922 et 1923, 33 des 57 milices de guérillas actives sont dissoutes ou se rendent aux autorités soviétiques. La situation difficile de l'opposition antisoviétique oblige les plus importants groupes secrets à rechercher une meilleure coopération. Les négociations se déroulent lentement : ce n'est pas avant la mi-1922 que le Parti ouvrier social-démocrate géorgien arrive à un accord avec son ancien rival (le Parti national-démocrate géorgien) et d'autres groupes politiques afin de coordonner leurs efforts contre les Bolcheviks. Bientôt, les partis d'opposition s'unifient au sein d'un mouvement secret connu sous le nom de Comité pour l'indépendance de la Géorgie ou « Damkom » (abrégé de damooukideblobis komiteti, « Comité pour l'indépendance »). Soutenu par l'ancien gouvernement social-démocrate géorgien en exil, le Damkom commence à se préparer pour un soulèvement général en Géorgie. L'organisation met en place un « Centre militaire » et nomme le général Spiridon Tchavtchavadzé comme commandant en chef de toutes les forces rebelles. Plusieurs membres du Parti ouvrier social-démocrate géorgien en exil reviennent clandestinement en Géorgie, dont l'ancien ministre de l'Agriculture Noé KhomérikiBiographie de Noé Khomériki., l'ancien commandant de la Garde populaire Valiko DjoughéliBiographie de Valiko Djoughéli. et l'ancien maire de Tiflis Bénia TchkhikvichviliBiographie de Bénia Tchkhikvichvili.. Les organisateurs, encouragés par les émigrations géorgiennes d'Europe, ont toujours l'espoir d'une aide des puissances occidentales. Ils espèrent également qu'une révolte géorgienne inciterait à la rébellion d'autres peuples caucasiens, mais les négociations secrètes avec les nationalistes arméniens et azerbaïdjanais s'achèvent sans résultat ; des pourparlers encore plus engagés avec le chef musulman tchétchène Ali Mitaïev sont finalement avortés en raison des arrestations massives et des répressions au Nord-Caucase.
La branche géorgienne de la police soviétique secrète, la TchékaUn important nombre des membres de celle-ci sont arrivés avec la Armée rouge, conquérante de la Géorgie, qui avait été dissoute en juin 1921 (Knight, p. 30)., avec un chef-adjoint récemment nommé - Lavrenti Béria qui jouera un rôle majeur -, parvient à pénétrer l'organisation et mène des arrestations massives. Le célèbre militant social-démocrate David Saguirachvili est arrêté, puis déporté en Allemagne en avec 62 autres sociaux-démocrates Knight, p. 237. Une lourde perte affaiblit l'opposition géorgienne en lorsque quinze membres du Centre militaire sont arrêtés. Parmi ceux-ci, se trouvent les principaux chefs du mouvement de résistance dont les généraux Koté Abkhazi, Alexandre Andronikachvili et Varden Tsouloukidzé ; ils sont tous exécutés le . En , la Tchéka découvre une imprimerie sociale-démocrate secrète et arrête plusieurs opposants. Les chefs sociaux-démocrates Noé Khomériki, Bénia Tchkhikvichvili et Valiko Djoughéli tombent à leur tour dans les mains de la Tchéka, respectivement les , et .
En ces circonstances, certains Géorgiens doutent du succès de l'éventuel soulèvement. Le chef rebelle capturé Djoughéli demande alors aux dirigeants de la Tchéka de l'autoriser à aller informer ses camarades de la découverte de leurs plans et de leur conseiller d'abandonner la révolte projetée, mais la Tchéka refuseKnight, p. 32. Le message de Valiko Djoughéli parvient tout de même aux rebelles : les conspirateurs décident que ce message pourrait être une provocation tchékiste et continuent à élaborer leurs plans de soulèvement.
Plusieurs indications prouvent que le renseignement soviétique a été, à un certain niveau, impliqué dans la provocation du soulèvement. La Tchéka, employant des agents secrets dans les cercles sociaux-démocrates locaux, est très informée de la conspiration et du mécontentement populaire envers la domination bolchevique. Instruit par Joseph Staline et Grigory Ordjonikidzé, Lavrenti Béria et son supérieur Kvantaliani encouragent de fait la rébellion, dans le but de trouver un prétexte à l'élimination de toute opposition politique et à atteindre des buts personnels contre leurs anciens rivaux de GéorgieSouvarine, p. 372.
Révolte et réaction vignette|Serment de Fidélité ()