L'orthographe du breton est dans un premier temps le mode de transcription de cette langue dans l'alphabet latin. Elle a été ensuite l'objet de plusieurs normalisations et réformes successives et parfois concurrentes : au par les jésuites, puis au . Les orthographes proposées au tendent à répondre aux exigences parfois contradictoires d'une unique orthographe bien définie, et au respect des variantes dialectales de la langue.
Premières traces écrites
La transcription la plus ancienne en breton a été retrouvée à l'intérieur d'un sarcophage dans une chapelle près du village de Lomarec dans la commune de Crac'h, près d'Auray : irha ema in ri (soit en breton moderne : amañ emañ ar roueOn peut noter le remplacement du mot celtique ri (cf. le gaélique rí et le gaulois rix) par l'emprunt au français du mot roue.), ce qui signifie « ici repose le roi ». L'inscription étant datée du VIe siècle, celui du roi Waroch, cela interroge sur la possibilité qu'il soit enterré ici. Cette interprétation a été cependant remise en question par la découverte en 2000 de points entre les lettres INRI qui laissent penser à "Jesus de Nazareth, roi des Juifs" et ferait de cette inscription une dédicace chrétienneDavies Wendy, James Graham-Campbell, Mark Handley, Paul Kershaw, John T. Koch, and Gwenaël Le Duc (eds), The inscriptions of early medieval Brittany / Les inscriptions de la Bretagne du Haut Moyen Âge, Oakville, Connecticut, Celtic Studies Publications, 31 décembre 2000, 339 p. .
Les traces suivantes furent retrouvées sous deux formes différentes : les gloses dans des manuscrits latins : ce sont de courtes explications en breton de termes latins à l'usage des scribes et des copistes, des noms de lieux et de personnes, notamment dans les cartulaires des abbayes qui compilaient les actes des souverains, les actes de donation…
Les gloses furent particulièrement étudiées par Léon Fleuriot
De la même époque date le manuscrit de Leyde, en fait un fragment de traité de médecine et de botanique écrit en latin avec 30 mots bretons et qui est conservé à l'université de Leyde. Il est daté de 590Le manuscrit de Leyde () (), soit deux siècles et demi avant le serment de Strasbourg (842), considéré comme le premier texte en ancien français.
L'usage de la graphie latine
Comme la plupart des langues de l'Europe occidentale, la langue bretonne fut d'abord retranscrite avec l'alphabet latin.
Cependant, tout comme pour le français, les phonèmes du breton ne pouvaient pas tous être écrits avec les lettres latines. Les auteurs du Moyen Âge durent donc utiliser des digrammes ou trigrammes afin de représenter certains sons du breton. C'est ainsi que par exemple fut introduit la graphie -ff pour signaler une nasalisation ou la consonne quasi-muette aujourd'hui notée -v. Par exemple, le nom Henaff (orthographe moderne Henañ et signifiant Aîné) devrait être prononcé . Autre exemple, le nom Goff (orthographe moderne Gov et signifiant Forgeron) devrait être prononcé , comme il l'est parfois pour certains noms de lieux, tel le quartier brestois de Kerangoff.
À l'origine (en vieux breton et en moyen breton), les mutations du breton n'étaient presque jamais écrites.
La réforme des jésuites À partir du cependant, les jésuites lancèrent des campagnes d'évangélisation. Or, en Basse-Bretagne, la grande majorité de la population ne parlait pas français, à l'exception des ports de Brest et de Lorient. Aussi les jésuites durent-ils apprendre le breton. Afin de faciliter son enseignement, ils rédigèrent des grammaires, des méthodes, etc. À cette occasion plusieurs nouveautés sont introduites (attribuées à Julien Maunoir mais dont l'usage avait commencé à se répandre avant) : l'abandon de formes réfléchies tombées en désuétude (me em, ez em, en em, on em, hoz em, ho em) uniformément remplacée par en em, l'abandon des rimes internes et de la versification, la graphie -ff indiquant la nasalisation de la voyelle précédente est remplacée par -n, l'abandon des lettres amuïes dans divers mots, en particulier un certain nombre de z intervocaliques (hezre devient here, cazr devient caer…), l'écriture des mutations consonantiques...
Ainsi, alors qu'autrefois on écrivait systématiquement tat (« père ») même si la prononciation de ce mot changeait selon le contexte, désormais la forme mutée est écrite : ma tat « mon père », prononcé // puis //, est désormais écrit ma zad, da tat « ton père », prononcé //, est désormais écrit da dad.
Parfois (généralement pour les noms propres), on écrit la lettre mutée devant la lettre non mutée afin de faciliter la reconnaissance du mot. Ex. : Itron vMaria « la vierge Marie », emaon o vont da gKemper « je vais à Quimper ».
C'est à cette époque que l'on fait habituellement commencer la période du breton moderne, et que l'on voit les graphies diverger : alors que l'ancienne graphie (réformée par les jésuites) devient le standard de fait pour les trois évêchés de Cornouaille, Trégor et Léon, une autre graphie apparaît à la fin du pour retranscrire le dialecte vannetais du breton (qui a une grammaire et surtout une prononciation relativement éloignées des autres).
Il y avait donc deux langues véhiculaires écrites, le léonard et le vannetais.
Dom Le Pelletier Dom Louis Le Pelletier écrit en 1716 son Dictionnaire de la langue bretonne (publié en 1752) où il propose de standardiser w dans gw et k devant les voyelles e et i.
La réforme de Le Gonidec Quand Jean-François Le Gonidec élabore dans les années 1800 à 1840 sa Grammaire celto-bretonne et son Dictionnaire français-breton, il rénove également l'orthographe. Son objectif est de noter phonétiquement la langue (plus exactement le dialecte de Léon), de s'affranchir au possible de l'influence du français, et d'être simple et cohérent. Ainsi, il généralise la lettre k pour noter le son // auparavant noté par c ou qu, il utilise la lettre g pour noter le son // y compris devant i et e…
Cette démarche axée sur la phonétique exclusivement léonarde a pour conséquence d'enlever à l'orthographe certaines marques étymologiques : c'est ainsi que le z est utilisé pour noter tous les sons //, alors que préalablement il ne notait que les // provenant d'anciens // ou // (sons correspondant au th anglais dans thin et this respectivement, conservés en gallois où ils s'écrivent th et dd), la lettre s notant les autres sons // provenant d'anciens // intervocaliques, et les graphies ss ou c ou ç notant les sons // intervocaliques de la langue moderne, comme en français.
Au cours du , l'orthographe de Le Gonidec, puis sa version revue par le dictionnaire Troude, va être utilisée parallèlement à l'orthographe classique : d'abord timidement, puis majoritairement, une fois que l'aura acceptée l'Église. Des mélanges anarchiques vont aussi être utilisés.
Vers une graphie représentant les variantes dialectales Au cependant, les graphies utilisées divergeaient assez fortement, selon le lieu d'origine de l'écrivain (et donc sa couleur dialectale), selon que l'auteur ait été scolarisé ou pas… D'une part, un même mot voit plusieurs graphies apparaître. D'autre part, certains textes sont écrits de manière phonétique ; la retranscription variant d'un auteur à l'autre, selon qu'il sache également le français ou non. L'absence d'une autorité centrale arbitrant les choix orthographiques, comme il en existe pour le français, laisse toute liberté à cette multiplicité des graphies.
Aussi, régulièrement, les écrivains tentèrent-ils de remédier à cet état de fait en affinant la graphie afin de permettre à toutes les couleurs dialectales de s'exprimer via la même norme écrite. Le but étant de parvenir à exprimer le maximum de variantes dialectales avec la même graphie. Ces efforts finiront par réussir au début du en ajoutant progressivement des « indices » concernant la prononciation dialectale.
En 1908, le grammairien François Vallée et le linguiste Émile Ernault créent l'Entente des écrivains bretons qui proposa une orthographe commune à partir de l'écriture de Léon telle qu'améliorée par Le Gonidec. La majorité des écrivains s'accordent sur une norme (qui sera plus tard appelée KLT en référence aux trois évêchés de Bretagne qu'elle concerne : en breton Kerne, Leon, Treger). L'accord n'ayant pu être conclu avec les écrivains vannetais, la grande majorité de ces derniers continua à transcrire leurs textes avec l'ancienne graphie vannetaise. Les innovations introduites en 1908 consistent en : la généralisation de l'usage de y pour la semi-consonne // : ainsi écrit-on désormais Yann au lieu de iann (cf Emgann Kergidu), ya au lieu de ia ( auraient désiré que l'on étende cet usage aux pluriels en -ien, iou, ce qui aurait été cohérent) l'usage de gw au lieu de gu pour noter la combinaison //, permettant ainsi de la différencier de // (comparer par exemple gouel « fête » et gwell « meilleur ») l'usage de ilh pour le son // (« l mouillé ») la transcription des consonnes finales pose un problème particulier en breton, car elles varient selon le contexte phonétique : elles sont durcies en finale absolue (fin ou coupure de la phrase) et adoucies en liaison (ex. : Mad eo (« c'est bien ») se prononce // tandis que Se zo mad (« cela est bien ») se prononce // ou //). Il fut décidé de transcrire les substantifs avec une finale douce et les adjectifs avec une finale dure (ex. mad : le « bien » (contre le mal) ~ mat : l'adjectif « bon », mais les deux se prononcent de la même manière)La raison est que le pluriel du nom en est " madoú " ( les biens ), alors que les adjectifs finissent en " -t " pour être consistant avec le comparatif " -toc'h " ( plus… que ) et le superlatif " -tañ " ( le plus… ). Aussi de même pour " -g "(nom) devient "-k " (adj.)> " -koc'h " et " -kañ ", et "-b " devient "-p "> "-poc'h " et "-pañ "..
Dans les années 1910 à 1930 de nouvelles propositions furent faites afin de rapprocher les orthographes KLT et vannetaises.
En particulier, en 1911, le chanoine Pierre Le Goff, grammairien vannetais, proposa une orthographe de synthèse à François Vallée et Émile Ernault à Saint-Brieuc. La principale innovation en était le digramme zh employé là où les dialectes KLT prononçaient // (ou rien) et où les vannetais prononçaient // ; ainsi Breizh « Bretagne » se prononce-t-il comme Breih en vannetais et Breiz ailleurs. (Le zh correspond normalement à un ancien //) Cette proposition n'aboutit pas à cause d'un différend sur la transcription c'h du phonème //.
La Bodadeg veur Emglew ar Brezhonegerien (Grande assemblée de L'Entente des bretonnants) eut lieu le à l'Hôtel Terminus de Lorient, à l'initiative de Xavier de Langlais, secrétaire de Emglew ar Brezhonegerien KLTG (Entente des Bretonnants KLTG) et sous le patronage d'Ar Brezhoneg er Skol (Le Breton à l'École) « afin d'apporter des améliorations à l'orthographe unique pour toute la Bretagne ».
Ces principes seront résumés dans une proposition de Xavier de Langlais en 1936. Ils consistent en l'emploi des graphies suivantes : -v pour le son // là où le Goëlo prononce // ou // quand les autres dialectes prononcent généralement // ou un son proche (ex. : piou est désormais écrit piv, brao devient brav, etc.). Cette notation a également pour avantage de mettre en évidence de quel radical dérive un mot (ex. : brav → bravañ alors qu'auparavant brava dérivait de brao). C'est enfin une marque indiquant une prononciation vannetaise différente. (La proposition initiale suggérait d'employer la graphie w là où on utilise désormais -v.) le digramme zh proposée en 1911.
Ces propositions furent initialement rejetées par la plupart des écrivains, notamment Roparz Hemon.
En 1938, à Lorient, l'accord échoua une fois encore, cette fois sur de nouvelles innovations proposées par les écrivains vannetais, notamment Auguste Guillevic, Loeiz Herrieu et Xavier de Langlais.
Les trois orthographes du breton Le peurunvan ou orthographe unifiée