Fela Kuti, également connu sous le nom de Fela Anikulapo Kuti, ou simplement Fela, est un chanteur, saxophoniste, chef d'orchestre, cryptarque et homme politique nigérian, né le à Abeokuta et mort le à Lagos.
Fondateur de l'organisation République de Kalakuta au Nigeria, il est considéré comme l'inventeur de l’afrobeat, fusion de musiques afro-américaines (jazz, funk), de musiques d'Afrique de l'Ouest (principalement le highlife du Ghana), et de musiques traditionnelles de son pays le Nigeria (dont essentiellement des rythmes de son groupe ethnique, yoruba).
Présentation Dans un Nigeria à peine sorti de la guerre du Biafra et propulsé en quelques mois au rang d'un des plus grands pays exportateurs de pétrole, Fela Kuti y faisait figure d'un artiste musicien engagé contre la corruption, la dictature et le pouvoir des multinationales.
Populaire auprès des laissés-pour-compte des ghettos de Lagos, le (l'un de ses surnoms) se sert de sa musique (comme d’une arme) pour brosser un sombre tableau des mœurs socio-politiques. Ses morceaux, qui durent en moyenne un quart d’heure, sont agrémentés de paroles (dans un pidgin local) ciblant la dictature militaire, la corruption qui gangrène les élites, et décrivant la misère de la rue. Au-delà de ces tableaux sombres, les textes de Fela Kuti suggèrent par ailleurs aux Africains de .
Fela Kuti allie le jazz et la soul aux rythmes africains (notamment le ju-ju nigérian et le highlife ghanéen), donnant ainsi naissance à l’afrobeat. Sa popularité s’étend au-delà des frontières du pays. Mais très vite, il s’attire les foudres du pouvoir militaire qui supporte très mal ses satires. Après la sortie de son album antimilitariste Zombie (1976), sa propriété baptisée Kalakuta Republic est entièrement rasée par un raid militaire au cours duquel sa mère, âgée de 78 ans, est défenestrée. Elle succombe quelques mois plus tard des suites de ses blessures. Fela Kuti est plusieurs fois jeté en prison et torturé.
Biographie vignette|La famille Ransome-Kuti. Fela est l'enfant au premier plan.|gauche Abeokuta et Lagos (1938-1958) Fela Hildegart Ransome naît le à Abeokuta, dans la colonie britannique du Nigeria. Issu d’une famille bourgeoise yoruba, il grandit dans un univers familial engagé. Son père, le pasteur Ransome-Kuti, l’initie très tôt au piano et sa mère Funmilayo Ransome-Kuti, une professeure et syndicaliste, influence son militantisme.
Jouant de la trompette, Fela Kuti fait son apprentissage musical à Lagos, la capitale économique du Nigeria, au son des Cool Cats, un groupe de highlife dirigé par Sir Victor Olaiya.
Études musicales à Londres (1958-1963) Destiné à devenir médecin, Fela s’envole en 1958 pour Londres.. Toutefois, au lieu d'étudier la médecine (comme ses deux frères l'avaient fait avant lui), il s'oriente vers la musique.
Au Trinity College of Music, il étudie le piano en plus de la trompette, et fait ses premières armes sur scène. En 1959, il forme son premier groupe, Fela Ransome Kuti and His Highlife Rakers, jouant un mélange de highlife ouest-africain et de calypso des Caraïbes, teinté de jazz américain. En 1962, il rencontre le musicien ghanéen Ebo Taylor, partisan comme lui d'un style de jazz plus africain...
Fela fait également, dans la capitale britannique, la rencontre d'une jeune métisse nigériano-américaine, Remilekun Taylor, avec qui il se marie et dont il aura un enfant : Femi Kuti.
Le highlife des Koola Lobitos Rentré au Nigeria en 1963, diplôme en poche, Fela Kuti met sur pied une nouvelle formation, les Koola Lobitos (« les petits loups cools », en hommage au groupe Cool Cats de Victor Olaiya), dans lequel il joue de la trompette et une musique totalement apolitique.
Il fait la rencontre du batteur Tony Allen, qui devient le pilier du groupe. Au Kakadu Club de Yaba, le groupe joue un mélange de highlife ghanéen, et de jazz et rhythm and blues américain, tout en étant en quête d'une sonorité typiquement africaine.
Les Koolas Lobitos accompagnent l'américain Chubby Checker et la Jamaïcaine Millie Small lors de leurs tournées nigérianes.
À Accra et Lagos, Fela assiste aux débuts du Sierra-Léonais Geraldo Pino, qu'il côtoie ensuite en 1967, pendant une année passée au Ghana.
Africa 70 et la création de l'afrobeat En 1969, il part tenter sa chance aux États-Unis. Il débarque à New York, et après plusieurs mois sur place, repart de Los Angeles. Sur place, il rencontre et sort avec Sandra Izsadore, une militante noire qui lui expose les idées de Malcolm X et Eldridge Cleaver. Il est particulièrement fasciné par le charisme de Huey P. Newton, leader des Black Panthers. De retour au pays, l’homme n’est plus le même. vignette|Fela Fela Fela (1970), premier album de Fela avec les Africa 70. Il change le nom de son groupe de Koola Lobitos pour Africa 70. De même, il ne chante plus en yoruba, mais en pidgin, langue véhiculaire mêlant anglais et termes nigérians, de manière à être accessible à une plus grande partie du public du pays. Il se convertit à l'animisme et prend le patronyme d'Anikulapo — — Kuti — .
Musicalement, il théorise un nouveau genre qu'il baptise afrobeat, au rythme moins jazz, plus proche du funk, de la soul et de rythmes africains. Ses concerts marathoniens, ponctués de discours enflammés, se déroulent sous une impressionnante orchestration rythmique assurée par de puissantes percussions et des cuivres envoûtants (très souvent ponctuée de grandes envolées au saxophone).
Dans ses textes, il chronique la vie de tous les tous les jours sous l'emprise du régime militaire du général Gowon. Avec les morceaux Shakara et Yellow Fever, il dénonce la manière dont les femmes nigérianes s'occidentalisent, par leurs tenues et par l'usage de crèmes blanchissantes. Sur (1973), il s'adresse aux hommes africains en leur demandant de ne pas s'habiller à l'occidentale, et dans (1975) ou No Bread (1976), il critique le néo-colonialisme, appelant à une meilleures répartition des ressources, notamment le pétrole nigérian.
Bien que censuré par les médias d’État, il collectionne les succès en même temps que grandit sa popularité. Les pochettes de ses albums, aux motifs engagées, sont signées pour la plupart du peintre nigérian .
Toute une génération d'artistes locaux le suivent dans ce mouvement afrobeat : Sir Victor Uwaifo & his Melody Maestroes, , Smahila & the S.B.'s, Black Children ou Sir Patrick Idahosa.
Suivant les conseils de son manager J.K. Braimah, Fela s'installe dans un club, baptisé Afro-Shrine, dans l'enceinte de l'Empire Hotel de Lagos. En 1973, il y reçoit la visite de Ginger Baker, Paul McCartney, et même James Brown en personne.
La « Kalakuta Republic »
En 1974, il se retranche dans son habitation du quartier de Mushin, en plein ghetto de Lagos, qu'il transforme en véritable forteresse nommée Kalakuta, terme swahili signifiant « voyou », et qu'il déclare « république libre » et indépendante.. Par la suite, tout le quartier rejoint ce phalanstère qui comprend une clinique gratuite, une prison et un marché. Fela y tient un rôle de chef traditionnel, consultant et donnant des audiences quotidiennes, entouré de ses femmes, de ses fils, de ses ânes, son babouin et son berger allemand.
Dans son bastion, Fela continue de composer et d'enregistrer des pamphlets, qui paraissent pratiquement chaque mois, se rendant tous les soirs à son club à dos d'âne. Alors que le pays connaît un véritable boom pétrolier, une fracture sociale s'amorce entre, d’un côté une élite citadine corrompue, et de l’autre une grande majorité d’anciens paysans qui, attirés par le mirage pétrolier, ont déserté les régions rurales pour tenter leur chance à Lagos. La musique de Fela devient alors le cri du cœur de ces millions d'exclus sociaux.
À nouveau arrêté, pour consommation de stupéfiants, il ingurgite l'objet du délit. Il est alors battu jusqu'à la libération de la drogue par les voies naturelles. L'épisode donnera son nom à l'un de ses plus fameux morceaux, Expensive Shit..
En , les autorités nigérianes organisent à Lagos un Festival mondial des arts nègres (FESTAC 77). Pour des raisons idéologiques, Fela Kuti boycotte l'événement et organise de son côté une série de concerts gratuits qui attirent l’attention sur lui. Les journalistes et autres artistes présents dans la ville n’ont alors de mots que pour cet artiste musicien rebelle qui critique ouvertement l'establishment corrompu. Il chante notamment Zombie, un morceau dans lequel il se moque de l'armée et de la mentalité militaire en vigueur. Le titre devient son hymne, ainsi que le chant de protestation des ghettos de Lagos et d'une bonne partie de l'Afrique. Pour le Conseil militaire d'alors, sous la direction du général Olusegun Obasanjo, Fela Kuti est un agitateur.
vignette|redresse|Funmilayo Ransome-Kuti, mère de Fela Kuti blessée mortellement par les militaires lors de l'attaque de Kalakuta.
Le , quelques jours après la fin du festival, tout un bataillon militaire prend d'assaut et détruit Kalakuta, brûlant les bandes magnétiques, violant des choristes de Fela et défenestrant sa mère Funmilayo Ransome-Kuti du deuxième étage. Elle meurt de ses blessures quelques mois plus tard. Fela engage plus tard une action en justice contre les autorités mais celle-ci se solde par un non-lieu, les faits étant imputés à « des soldats inconnus au bataillon ». Il décrit notamment l'événement dans — le soldat inconnu, et la pochette de l'album Kalakuta Show représente la scène. À la suite de cette attaque, la musique de Fela devient plus sombre, avec des paroles plus acerbes et des accents free jazz dans son jeu de saxophone.
L'album Coffin For Head of State (Un cercueil pour le chef de l'État) raconte comment Fela est venu déposer le cercueil de sa mère décédée devant la présidence militaire.
Harcelé par la police, Fela s’exile au Ghana. Mais il en est expulsé une année plus tard pour avoir soutenu une violente manifestation d’étudiants (qui, en passant, avaient trouvé en « Zombie, oh zombie… » leur cri de ralliement contre la junte au pouvoir dans le pays).
En 1978, de retour au Nigeria, Fela épouse les choristes de son groupe, et se remarie avec sa première épouse, dans une cérémonie vaudou dirigée par un prêtre ifa.
Cette année-là, il part jouer au Festival de jazz Berlin avec les d'Africa 70. Toutefois, plusieurs défections entament la solidité du groupe, avec notamment le départ de Tony Allen à l'automne pour poursuivre sa carrière solo.
Fela Kuti croit en l'idéal de l'unité africaine et tente de prêcher la paix entre les Africains. Panafricaniste et socialiste, il soutient en particulier Kwame Nkrumah (président du Ghana) et Thomas Sankara (président du Burkina Faso). Le Black Power (mouvement américain) le compte également parmi ses sources d'influences politiques. Fela a en revanche une position très critique à l'égard du gouvernement américain d'alors, auquel il reproche, d'une part de discriminer les Noirs, et d'autre part d'orchestrer des coups d'État dans des pays africains non-alignés.
Tentative politique
1979 voit le retour d’un gouvernement civil au Nigeria. Fela fonde alors son parti politique, le MOP (Movement of the People), et se déclare candidat aux élections présidentielles de 1983. Mais la route vers le pouvoir est barrée lorsqu’en 1981, les autorités l’enferment pour possession de cannabis et interdisent dans la foulée son parti ainsi que la branche culturelle de ce dernier : YAP (Young African Pioneers). À défaut d'être élu, il reprend le surnom de Black President, qui donne son titre à un album qui devient son premier grand succès international en 1981.
Dans la foulée, les albums et dénoncent l'exploitation des richesses naturelles du continent par les multinationales occidentales.