La Nausée est un roman philosophique et partiellement autofictionnel de Jean-Paul Sartre, publié en 1938.

C'est avec ce premier roman que Sartre obtient une renommée qui s'avère ensuite grandissante. En 1950, ce roman est inclus dans la liste du Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle.

Résumé Antoine Roquentin, célibataire d'environ , vit seul à Bouville, cité imaginaire qui rappelle Le Havre. Il travaille à un ouvrage sur la vie du marquis de Rollebon, aristocrate de la fin du , et vit de ses rentes après avoir abandonné un emploi en Indochine, par lassitude des voyages et de ce qu'il avait cru être de l'aventure. Cette prise de conscience marque l'une des premières réflexions importantes du narrateur dans le livre.

Roquentin tient son journal et c'est le texte de celui-ci qui constitue le roman, écrit à la première personne. Petit à petit, il constate que son rapport aux objets ordinaires a changé et se demande en quoi. Tout lui semble désagréable et une nausée le prend à plusieurs reprises, durant laquelle il ne peut plus se voir ni se sentir sans éprouver un profond dégoût. Il n'a plus d'affection pour personne, malgré la « rencontre » de l'Autodidacte à la bibliothèque, ce « type sans importance sociale », avec qui il entamera un dialogue opposant l’humanisme à son individualisme désengagé. Roquentin sent un profond éloignement avec tout ce qui l'entoure.

Roquentin ne supporte plus la bourgeoisie de Bouville, ni M. de Rollebon qui lui semble vite bien terne et sans intérêt, Aussi arrête-t-il son livre. C’est alors que, dans l’un des passages les plus philosophiques du livre, il raconte vertigineusement comment il se rend compte de l’existence, qu’il existe, comme tout ce qui l’entoure. Ses nouvelles visions changent tout son être.

Après avoir revu son ex-compagne, Anny, et partagé avec elle ses impressions, il apprend qu’elle part pour Londres : il se retrouve alors véritablement seul et n’existe plus aux yeux de qui que ce soit. Seul l'imaginaire parviendra peut-être à l'arracher à la nausée et l'écriture d'un roman, à accepter l'existence.

Genèse de l'œuvre vignette|gauche|Melancholia de Dürer. La rédaction du roman se fait de 1932 à 1936. Le livre est soumis à La Nouvelle Revue française, qui le refuse dans un premier temps. Né d'abord du désir de produire une méditation philosophique sur la conscience et la contingence, le jeune professeur alors en poste au Havre élabore le projet d'une analyse agressive d'une approche philosophique. Elle se transforme en œuvre romanesque sous l'influence des lectures de Georges Duhamel François Ouellet, « Georges Duhamel : Salavin, précurseur », Nuit blanche, le magazine du livre, , 1992, . (en particulier le cycle Vie et aventures de Salavin), de CélineLa couverture de la première édition (la première page des éditions suivantes) porte en épigraphe une citation de L'Église de Céline : « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu »., de Kafka et de Queneau. Plus précisément, le livre prend graduellement, au cours de sa rédaction, l'aspect d'une enquête policière, Sartre suivant les conseils de Simone de Beauvoir.

Sartre approfondit également l'aspect philosophique de l'œuvre en étudiant de près Edmund Husserl et la phénoménologie allemande, en particulier durant son séjour d'une année à la Maison académique française de Berlin en 1933-1934. Il rédige plusieurs versions successives, annotées par Simone de Beauvoir, mais le livre est refusé par les éditions Gallimard en 1936 malgré l'aide de Paul Nizan et l'appréciation de Jean Paulhan. Il reprend et retravaille son texte qui est finalement accepté au printemps 1937 ; il devra cependant encore le modifier pour supprimer une cinquantaine de pages, trop provocantes (jugées populistes et touchant souvent à la sexualité), afin d'éviter un procès. Le titre initial choisi par Jean-Paul Sartre était Melancholia, par référence à la gravure du même nom de DürerLa couverture de l'édition de La Nausée du 30 mars 2010 est d'ailleurs illustrée par cette même gravure., mais Gaston Gallimard impose finalement, avec son accord, le titre définitif La Nausée.

En rédigeant son livre, il a trente-trois ans, se trouve gorgé de fougue critique et ses notes dans La Nouvelle Revue française annoncent un polémiste aux idées neuves et fortes. Pas tout-à-fait roman, il passe plutôt pour un récit à intentions philosophiques. On ne remarque pas immédiatement sa portée et, pour beaucoup, les intentions de l'auteur demeurent obscures. On est sensible aux qualités très particulières du monde qu'il a créé. C'est celui d'un philosophe. C'est aussi celui d'un romancier, hermétiquement clos, où s'agitent en aveugles des prisonniers de diverses espèces, aux actes englués dans une matière collante, visqueuse. On y trouve le climat d'une petite bourgeoisie provinciale : mesquin, conventionnel et étouffant. Il ne s'y passe rien, l'évènement étant aspiré avant que de naître par la pâte gluante qu'il tente de soulever. Le héros qu'il met en scène est piètre : timide, velléitaire, écrasé par la vie des autres comme par la sienne, toujours au bord d'un dégoût lui faisant rejeter les apparences parmi lesquelles il déroule les fastes médiocres de sa triste existence. S'il songe à se tuer, il découvre que son suicide lui-même serait dépourvu de sens. Il se sent « en trop » dans un monde « trop plein ».

Selon le critique littéraire Maurice Nadeau, Roquentin prend une revanche idéale sur ce monde qui lui est imposé, sur son existence qu'il n'a pas désirée. En décrivant son mal, il ne peut s'empêcher d'en discerner les causes, et ces apparences qui l'oppriment, il se voit obligé de les passer en revue. Ainsi s'institue à travers l'ouvrage et du fait de l'auteur, le procès philosophique, social, voire politique, d'un monde qui est le nôtre, tel que nous ne l'avions pas encore vu. Ce n'est pas tant le monde de l'intérêt que celui de la mauvaise foi. S'est instituée une sorte d'entente tacite entre les « salauds », ceux qui estiment avoir trouvé leur place dans la société, qui l'occupent avec bonne conscience, et la masse innombrable des victimes de cette société, de ceux acceptant « l'ordre établi » bien qu'il les broie. Chacun joue son rôle, le bourgeois comme le prolétaire, l'exploiteur comme l'esclave. Et la pièce dont ils figurent les acteurs inconscients se déroule entièrement sous d'aimables apparences. Il suffit qu'un d'eux, tel que le héros du roman, sorte brusquement du jeu et essaie de le tenir sous le regard, pour que les apparences s'effondrent, découvrent l'âpreté sordide d'une lutte animale et organique. Le tissu continu d'une existence qu'on pensait pleine recouvre des trous, des gouffres, des abîmes et du vide. Les décors eux-mêmes ne sont que des apparences.

L'humain, qui a remarqué cette « facticité » du monde, de cette irréalité de l'existence à laquelle il est condamné, tente de les fuir, s'évadant vers le haut, vers Dieu, qui se révèle sourd à ses appels. Les cieux vides lui renvoient les échos de sa plainte. Aucun secours n'est à attendre de personne. L'individu est renvoyé à lui-même, sa conscience, condamné à réaliser sa liberté et assumer sa condition. Jeté dans la déréliction, il n'a d'autre recours que cette déréliction elle-même. Il lui reste à en explorer les limites et en prendre conscience. S'il ne trouve pas les fondements de sa dignité, en tous cas, il y gagne la lucidité et l'authenticité. Le héros n'accomplit qu'une partie du chemin : celui du refus. Il découvre le monde et, dans une certaine mesure, lui-même. C'est pour sentir son « étrangeté » et son inadéquation ; d'où son envie de suicide, nourrie par le sentiment d'une solitude essentielle. Son refus du monde, des autres et de la vie qui s'exprime par les diverses nuances d'un dégoût organique et nauséeux le condamne à une solitude encore plus grande : qu'il s'extraie de ce monde ou qu'il y demeure ne change rien à l'affaire, ni au train du monde. Si, lors de brèves illuminations, il perçoit son «existence », c'est pour retomber plus profondément dans une « facticité » le submergeant et l'engluant.

Thèmes abordés vignette|Le Havre, années 1920. La ville imaginaire de Bouville s'en inspire.

Histoire Outre la dimension philosophique du roman (autour de l'existentialisme), Sartre fait de nombreuses allusions à l'histoire. Le personnage d'Antoine Roquentin est un historien de métier, écrivant un livre sur M. de Rollebon (personnage fictif) ; il exploite ses sources en appliquant la méthode historique. Aussi, le journal qu'il constitue sert lui-même de source à l'historien. Un autre aspect de l'histoire apparaît : celui du contexte socio-historique dans lequel Sartre évoluait à l'époque. En effet, Roquentin écrit entre janvier et , période de la montée des régimes autoritaires en Europe. Les conséquences économiques et sociales de la crise de 1929 sont implicitement abordées, en plus de la Première Guerre mondiale racontée par le personnage de l'Autodidacte (adhérent de la SFIO, celui-ci a été interné dans un camp de prisonniers en 1917).

Toutefois, la position de Roquentin dans La Nausée exprime explicitement un rejet de l'histoire. Plus précisément, ce sont les prétentions à la vérité de l'historiographie qui sont mises en cause par Roquentin, notamment lorsqu'il constate le flou factuel qui entoure la vie de M. de Rollebon : « Je me sens plein d'humeur contre ce petit fat [M. de Rollebon] si menteur ; [...] J'étais ravi qu'il mentît aux autres, mais j'aurais voulu qu'il fît une exception pour moi [...] et qu'il finirait bien par me dire, à moi, la vérité ! » Ce rejet de l'histoire considérée comme enchaînements de faits déterminés, n'est pas étranger à la réflexion sur la contingence omniprésente dans le roman. C'est en effet la contingence de l'existence, considérée comme l'absence de toutes raisons rationnelles dans la détermination de ce qui existe ou non, qui mène Roquentin à finalement rejeter la notion même de passé.

Philosophie Le titre La Nausée est un terme médical qui renvoie, dans le cadre du roman, à l'étude des symptômes qui accompagnent un certain mal-être existentiel. Si la structure du roman n'adopte pas, à proprement parler, la forme du genre policier, il s'agit tout de même d'une investigation à laquelle s’adonne Roquentin, des origines et causes de ce mal-être que traduit la nausée. Cette « maladie » existentielle n'est autre chose que la prise de conscience de la contingence qui prend les allures d'une névrose dans La Nausée. De fait, le déroulement du récit est un processus philosophique qui n'est pas étranger à l'approche phénoménologique, comprenant notamment l'épochè ou la réduction, de Husserl. Ce processus aborde successivement les notions d'existence, de contingence, de cogito et d'ego.

Contingence Initialement, La Nausée devait être un traité philosophique sous le nom de « Factum de la contingence ». Le philosophe allemand Leibniz, dans sa Conversation sur la liberté et le destin, définissait ce qui est nécessaire comme étant « ce qui ne saurait ne pas être » et le contingent comme « ce qui peut ne pas être » et il avance que « tout l'univers et tout ce qui s'y trouve est contingent et pourrait être autrement. » C'est cet état de fait, que n'importe quoi puisse être n'importe quoi d'autre, qui induit l'état maladif chez Roquentin lorsqu'il réalise que rien ne justifie ni n'explique son existence, qu'il est non-nécessaire au même titre que les objets qui l'entourent.

C'est la séquence du jardin public, vers la fin du roman, qui constitue l'ultime prise de conscience par Roquentin de la contingence des choses existantes. Cette réalisation, qui va de pair avec celle de la nature de l'existence, correspond à la compréhension et l'ultime détermination de ce qu'est la nausée pour le narrateur :

Phénoménologie