Camus, philosophe pour classes terminales est un essai sous forme pamphlétaire de l'écrivain Jean-Jacques Brochier, publié en 1970 et réédité en 1979.
Présentation Jean-Jacques Brochier se présente en digne successeur des existentialistes dans la querelle qui les a opposés à Albert Camus lors de la parution de L'Homme révolté. Il a d'ailleurs écrit un autre essai intitulé Pour Sartre : le jour où Sartre refusa le NobelPour Sartre : le jour où Sartre refusa le Nobel, J.-C. Lattès, 1995. où il montre toute son admiration pour le philosophe. Ce qui le trouble, c'est cette espèce de consensus autour de l'œuvre de Camus, c'est que, contrairement à la plupart des grands écrivains juste après leur mort, il n'ait connu aucune période de purgatoireCamus, nouveau philosophe ?, Grégoire Leménager et Baptiste Touverey, Le Nouvel Observateur, 20 novembre 2009, mis à jour le 13 janvier 2012.
La seconde question n'est pas nouvelle non plus puisqu'il s'agit de savoir si Camus, au moins pour une partie de son œuvreDe toute façon, n'a-t-il pas écrit dans ses Carnets « Si tu veux être philosophe, écris des romans », Carnets, tome I, 1936, peut être ou pas classé parmi les philosophes« Aujourd'hui encore, écrit Julie Rieth dans Camus philosophe ?, l'enseignement secondaire s'empare de l'œuvre de Camus comme l'illustration d'une pensée nietzschéenne, et oublie trop souvent de montrer que si L'Étranger ou La Chute subissent de toute évidence l'influence des lectures philosophiques de l'auteur, il n'en reste pas moins que c'est une pensée à l'œuvre qui se dégage du texte par la forme même de la fiction et s'autonomise dans un style qui lui est propre. ». C'est en fait dans le langage courant qu'on a pris l'habitude de parler de pour désigner la trilogie camusienne sur le thème de l'absurde Dans Le Mythe de Sisyphe, il écrit qu'il n'est « ni le successeur de Nietzsche ou de Kierkegaard. ».
L'Homme révolté Il remet en cause « l'invraisemblable succès de Camus dans l'enseignement secondaire », Jean-Marie Benoist, par exemple, redécouvrant L'Homme révolté dix ans après la parution de ce livre-pamphlet. Jean-Jacques Brochier se réfère aussi à Pierre-Henri Simon dans sa critique et son approche de CamusDe Pierre-Henri Simon, voir : L'homme en procès: Malraux, Sartre, Camus, Saint-Exupéry et Présence de Camus. Dans l'œuvre de Camus, il s'intéresse d'abord à l'aspect philosophique — étiquette que Camus a toujours récuséeVoir en particulier Acuelles, tome II — soutenant qu'il n'apporte qu'une version modernisée de Descartes
Paradoxe apparemment : les soviétiques l'aimèrent beaucoup alors qu'il était plutôt anti-soviétique, les chrétiens s'y reconnaissaient alors qu'il était athée. On répugne même à l'attaquer franchement à propos de La Chute où il se serait largement inspiré d'un livre de Jean Lorrain Monsieur de BougrelonPour plus d'informations, voir : Jean Lorrain. Que lui reproche donc avec cette véhémence Jean-Jacques Brochier ? D'abord, il ne gêne personne, contrairement à un Gide qui « contestait réellement la société. » Jean-Paul Sartre depuis leur brouille a la dent dure, lui reprochant de ne rien entendre à Heidegger, Brochier traitant de son côté L'Homme révolté de « canular ». En fait ses références sont les mêmes qu'au temps de la grande polémique avec Sartre et Francis Jeanson.
De la critique de L'Homme révolté sourd cette critique que Camus n'est pas compétent pour parler philosophie. Il chercherait aussi « désespérément une inexistante troisième voie. » Derrière les critiques d'un Camus refusant autant la dialectique qu'une certaine vision de l'Histoire ou « la politique du tout ou rien, » c'est surtout 'l'homme de la mesure' qui est visé, celui qui écrit que la « logique extrême de l'histoire la mène à se transformer en crime objectif. »Voir Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, Ceci permet de ranger Camus parmi les réactionnaires qui, dans la nostalgie de sa terre natale, veut s'élever vers une "pensée solaire"Camus emploiera aussi les expressions « pensée méditerranéenne » et « pensée de midi » qu'il pense pouvoir constituer un équilibre entre la condition humaine et sa communion avec la nature« Brochier se base en particulier sur cette citation de Camus : « Jetés dans l'ignoble Europe où meurt, privée de beauté et d'amitié, la plus orgueilleuse des races, nous autres méditerranéens vivrons toujours de la même lumière. ». Pour lui, l'aspiration à cet équilibre ne constitue pas une solution de facilité mais « l'intransigeance exténuante de la mesure. » Brochier nous renvoie alors à Sartre, contestant, matois, supérieur, les compétences de Camus« Nous aurons au moins, écrivait Jean-Paul Sartre, quelque chose en commun, Hegel et moi, c'est que vous ne nous aurez lu ni l'un ni l'autre. ».
Camus et la politique Dans ce chapitre, il n'est plus seulement question de l'œuvre mais de l'homme lui-même. Jean-Jacques Brochier, fidèle à ses idéesLe 24 novembre 1960, alors qu'il est vice-président de l'AG des étudiants de Lyon, il est arrêté pour avoir soutenu la lutte en faveur de l'indépendance de l'Algérieet à ses objectifs, considère Camus comme un 'mou', rappelant en quelques phrases son action dans la Résistance ou à la tête de Combat, insistant sur son refus de signer la pétition en faveur de Henri Martin et sur son attitude 'neutraliste' sur l'Algérie. Il lui reconnaît quand même quelques mérites, passant rapidement sur la lutte constante de Camus contre toutes les formes de dictaturesQue ces dictatures soient de type fasciste, communiste, et c'est bien le sujet de discorde avec Jean-Jacques Brochier, ou franquistes. Voir ses prises de position dans Actuelles II. Citant toujours Sartre disant à Camus « vous vous prenez pour la morale», il soutient que sur l'affaire algérienne Camus était contre l'indépendance, loin d'être aussi déchiré qu'il le laissait paraître. Il lui dénie d'être « une belle âme écartelée », lui le pied-noir qui rejetait la violence radicale de chaque bord, et d'être un homme de gauche qui faisait ainsi le jeu de la réaction.
Brochier lui reproche surtout de « confondre morale et politique », ce que Camus revendiquait hautement et a toujours défendu dans ses éditoriaux, que ce soit dans Combat ou plus tard dans L'Express. Ce refus de choisir qu'il lui reproche, pour Camus de renvoyer dos à dos idéologies communiste et libérale, serait une manifestation de sa morale kantienne« Considérer les autres comme un moyen et non comme une fin, » écrit-il et à une certaine morale chrétienne du "tu ne tueras point." Il est vrai que pendant la guerre d'Algérie Camus cherche une solution politique problématique alors que Brochier fait partie « de ces intellectuels de gauche qui se rangent du côté du FLN. » Ce qui les oppose, c'est le recours à la violence que Camus ne peut admettre, lui qui luttera avec constance contre la peine de mort alors que pour Brochier la politique est violence et toute révolution se fait dans le sang« Camus passe son temps à prêcher cette non-violence masturbatoire » écrit-il page 73. Camus opposerait ainsi morale et politique avec une grande naïveté, Marx et Descartes, refusant un manichéisme que Brochier défend volontiers« Il est vrai qu'attaquer systématiquement le parti communiste pendant la guerre froide revenait à soutenir en France le parti néo-américain. ». Pour Camus, le totalitarisme, c'est quand l'idéologie tient toute la place, qu'elle occupe toutes les sphères de la société« Contre l'idéologie, il y a l'histoire et il y a autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres, la beauté naturelle. ( phrase de Camus reprise dans le livre) ».
Romans L'Étranger L'Étranger, « ce roman pour sous-alimentés » écrit-il, croule sous les sentiments, la morale qu'il considère comme « un divertissement de salon passablement réactionnaire, » un roman psychologiqueRoman psychologique qu'il oppose à un Dostoïevski métaphysique et à un Kafka réaliste alors que Sartre lui-même en a dit grand bienVoir Situations I, « Sartre admirait L'Étranger pour ce qu'il était pensait-il, un roman du comportement » concède l'auteur page 105. Brochier n'y voit aucune forme de vraie communication, Meursault confronté à lui-même, l'omniprésence de la nature, « la plage, le rocher, le soleil... les ruines de Djemila écrasées sous le soleil. »Est-ce une confusion de l'auteur : des ruines écrasées de soleil renvoient plutôt à Tipasa qu'à Djemila (la première nouvelle de Noces et non la deuxième Il y décèle un complexe de supériorité d'un Camus qui ne livrerait de son héros que ce qu'il voudrait bien livrer, plus subtil en ce sens que ceux qu'il considère comme ses alter ego Mauriac et Saint-Exupéry.
La Chute La Chute est pour Brochier le meilleur livre de Camus par le souffle tragique qui le traverse et de par sa structure respectant les 3 unités de temps, de lieu et de styleLes 5 récits des 5 journées de Jean-Baptiste Clamence pour le temps, la ville d'Amsterdam pour le lieu et le monologue du héros pour le style. Clamence parvient à se couler dans le moule de la société pour mieux exercer cette espèce de domination morbide qui lui permet de continuer à vivre. Cette passion des apparences, pour mieux nier ceux qu'il oblige, a longtemps été le moteur de sa vie. Mais cette construction est fragile, affaiblie par des signes avant-coureurs comme cet éclat de rire inextinguible qui retentit en pleine nuit.
Sa solution, c'est de s'accuser, de se frapper la poitrine pour mieux assurer sa domination, dominer ceux qui s'illusionnent et n'ont pas ce courage, pour mieux les juger à son tour ainsi il sera un « juge-pénitent » trouvant son salut dans une volupté masochiste. Il rêve de finir ainsi sa « carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d'en sortir »À rapprocher de la nouvelle Le Renégat ou un esprit confus du recueil L'Exil et le Royaume, long monologue là aussi, d'un missionnaire chrétien au Sahara qui va vivre le martyre infligé par ceux qu'il voulait sauver.dans une apothéose de martyre. C'est ainsi que Brochier analyse l'itinéraire de Clamence à qui il reproche la possibilité d'être sauvé, enlève au roman sa cohérence, même s'il en reconnaît la rigueur et la maîtrise« cette réserve faite, et elle est capitale, reconnaissons que La Chute est remarquablement écrit et que le personnage a une force de conviction certaine. ». Pour lui, la réussite de La Chute tient à ce que Camus ait évité ici deux écueils qui grèvent L'Étranger : la morale et la psychologie.
La Peste Pour Brochier, La Peste n'est qu'une accumulation de bons sentiments réalisant au moment où il paraît en 1947 un consensus sur la dénonciation de la symbolique fasciste. Les principaux personnages, le docteur Rieux, Tarrou, manquent d'épaisseur, pleins de bons sentiments comme le bon docteur, ce « médecin au grand cœur », et les situations sont plaquées comme des scènes de théâtre. Il considère Camus « plus un écrivain de la réflexion qu'un écrivain de la description. » Il trouve le révérend père Paneloux trop lisse et trop net, lui qui rencontre la paix dans la souffrance et la mort, suivant son propre chemin de croix dans sa lente évolution.