Laffaire Lip désigne le déroulement et les actions d'une grève qui eut lieu dans l'usine horlogère Lip de Besançon (Doubs). Débutée au début des années 1970, la lutte a duré jusqu'au milieu de l'année 1976 ; elle a mobilisé des dizaines de milliers de personnes à travers la France et l'Europe entière, notamment lors de la grande marche Lip du qui réunit plus de .
D'autres éléments ont également participé à l'ampleur de ce combat ouvrier, comme le mode de grève qui comprend pour la première fois de l'histoire, dans une entreprise, une « autogestion » prenant forme lorsque les ouvriers grévistes travaillent à leur propre compte et produisent des montres dans leurs usines, avant de les écouler lors de « ventes sauvages » ; mais aussi à cause de l'aspect politique de l'affaire qui prend un tournant national quand le gouvernement de l'époque .
L'affaire Lip marque un changement radical du ton syndical et la montée des mouvements « spontanés » largement relayés dans les médias. Elle suscite une abondante production journalistique et cinématographique présentant le chef d'entreprise et les actionnaires comme des « pourris« Lip strip pour les ouvriers horlogers », liberation.fr, 24 avril 2014.. »
Histoire Lip, d'une entreprise familiale à une usine
Vieille manufacture horlogère, l’entreprise Lip a été fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann, un horloger ayant ouvert une entreprise à Besançon. L’usine après-guerre assure l’une des plus importantes productions de montres à l’échelle mondiale. Fred Lipmann, son fils, devenu Fred Lip, ayant changé son nom après la guerre de 1939/1945,en raison des mesures antisémites de la France de Vichy, transforme le modèle de production. Devenu Lip, l’usine passe de l’artisanat au travail à la chaineSylvain Boulouque, Les usines Lip, miroir des seventies, nonfiction.fr, 7 septembre 2020.
L’entreprise voit dans les années 1960 sa situation financière se dégrader. Elle est confrontée à une nouvelle concurrence avec les montres à bas coût, notamment celles fabriquées dans les pays asiatiques. En 1967, Fred Lip décide d'ouvrir le capital de sa société et cède 33 % de ses parts à une société suisse, Ébauches SA (filiale de l'ASUAG, important consortium horloger qui deviendra le Swatch Group).
À la fin des années 1960, l’usine est confrontée à des mouvements sociaux. En 1970, après une nouvelle grève, le directeur accepte une augmentation des salaires nettement supérieure à celles accordées dans les autres entreprises du territoire national. Néanmoins, les mouvements sociaux se poursuivent.
En 1973, Lip fabrique les premières montres à quartz françaises. Mais les difficultés s'accentuent : la concurrence américaine et japonaise met déjà l'entreprise en péril. Le , Jacques Saint-Esprit, alors directeur général de l'entreprise, démissionne et la SA Lip dépose le bilan. Dans les semaines qui suivent, l'usine Lip devient alors le théâtre d'une grève qui va connaître une audience nationale.
Débuts de l'affaire Lip
Courant , un comité d'action (CA), hérité des idées et des méthodes de , se reconstitue.
Le , lors d'une réunion extraordinaire du Comité d'entreprise, au cours de laquelle on menace les ouvriers d'un dépôt de bilan, des ouvriers arrachent la serviette de l'un des administrateurs et apprennent dès lors que la direction prévoit (« 480 à dégager ») et qu'elle compte se défaire de l'industrie mécanique et des secteurs annexes, pour ne conserver que l'horlogerie. Les ouvriers séquestrent l'administrateur Laverny et d'autres membres du conseil d'administration, le temps d'une nuit, afin d'en savoir plus : ils les obligent à révéler les résultats des négociations à ParisHervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, 483-484.. Fouillant dans les bureaux,les ouvriers apprennent aussi que la direction compte supprimer l'échelle mobile des salaires et les bloquer.
L'usine de Palente est alors occupée sur-le-champ. Dans la nuit, le stock de est mis à l’abri dans des caches. Le préfet du Doubs va à Paris pour essayer de joindre le ministre de l'Industrie, Jean Charbonnel. La grève est notamment menée par un membre du PSU et responsable CFDT, Charles Piaget, et par Jean Raguenès, qui éblouissent Benny Levy, le fondateur de la Gauche prolétarienne ; resté à Besançon tout l'été, il déclarera alors (en privé): « Je vois dans l'événement Lip l'agonie de notre discours révolutionnaire »Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, 490..
Le , une manifestation rassemble dans les rues de Besançon.
Le , une assemblée générale décide la remise en route de la production, sous le contrôle des travailleurs, pour assurer « un salaire de survie ». La lutte des ouvriers de Lip est alors popularisée avec le slogan : C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie (voir autogestion). L’intersyndicale CGT-CFDT demande à la revue Les Cahiers de Mai de les aider à faire un journal de grève : Lip-Unité, qui participe à la médiatisation du mouvement. Il est également décidé de mettre en vente toutes les montres à prix réduit au même rabais de 42 % que ce qui était accordé au réseau des horlogers-bijoutiersDonald Reid, L'affaire Lip 1968-1981, Rennes, PUR, 2020, p. 119-154.
Le , le ministre du Développement industriel, Jean Charbonnel, nomme un médiateur : Henry Giraud.
Le , début des négociations entre les syndicats, le Comité d'action et Henry Giraud.
Le , sur décision prise par le préfet agissant sur ordre du ministre de l'Intérieur, les C.R.S. investissent l'usine et chassent les ouvriers qui l'occupaient. Ils y restent jusqu'en . À l'annonce de cette nouvelle, . Des syndicalistes s'interposent pour empêcher l'affrontement. Ceci n'empêche pas des arrestations et des condamnations (une trentaine d'ouvriers condamnés en une semaineHervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. II, 1988, 519 et Xavier Vigna : « Le mot de la lutte ? L’autogestion et les ouvrières de PIL à Cerizay en 1973 », in Frank Georgi [dir.], L’autogestion, la dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 381-393) lors des manifestations qui se déroulent les jours suivants. La production clandestine reprend, tandis qu'à Cerizay, dans les Deux-Sèvres, quatre-vingt-seize ouvrières se mettent à fabriquer, en-dehors de leur usine, des chemisiers qu'elles nomment PIL.
La vente en direct au prix de gros a pour conséquence de créer une opposition au sein du réseau de l'HBJO (Horlogerie-Bijouterie-Joaillerie-Orfèvrerie). La fédération nationale des horlogers-bijoutiers porte plainte pour réclamer dommages et intérêts, déclarant que la vente de montres Lip est illégale ailleurs que dans leurs commerces. Face à cette plainte, les soutiens de Lip réagissent en imitant le modèle des militantes en faveur de la légalisation de l’avortement, et signent un « manifeste des receleurs » en .
Le soutien politique vignette|Affiche de l'Organisation révolutionnaire anarchiste en soutien à la lutte des LIP. Le est organisée une grande marche nationale sur Besançon. Près de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988, 541-542. (dont de nombreux participants venus de toute la France et même d'autres pays d'Europe) manifestent sous une pluie battante, c'est la « marche des ». Présent, Michel Rocard (PSU) s'est porté garant du bon déroulement de la manifestation devant le conseil municipal, socialiste, le PCF et la CGT. Les militants du Parti socialiste unifié, de la LCR, de la Gauche prolétarienne, de l'Organisation révolutionnaire anarchiste, les Paysans travailleurs de Bernard Lambert, les comités lycéens, etc., sont présents : l'extrême gauche forme un bon tiers de la manifestation, avec environ . Entre la CFDT et la CGT les tensions s'amplifient.
Le , le Premier ministre, Pierre Messmer, annonce : « Lip, c'est fini ! » En coulisse, quelques chefs d'entreprises du CNPF (Antoine Riboud, Renaud Gillet et José Bidegain) s'activent pour trouver une solution. C'est finalement Claude Neuschwander, alors numéro deux du groupe Publicis et membre du PSU, qui est envoyé par Michel Rocard (secrétaire national du PSU, qui prône l'autogestion mais pense que l'entreprise ne peut survivre sans l'apport de capitaux) pour négocier avec les syndicats, les fournisseurs et des financiers dans le but de reprendre l'entreprise Lip.
Le , la délégation de Lip signe les accords de Dole qui prévoient de reprendre l'ensemble du personnel contre la restitution de de documents et de matériel, entre , ainsi qu'un chèque de de francs, correspondant au reliquat de la vente d'un stock de montres, ce qui avait tant exaspéré les horlogers concurrencés par cette vente sauvage. La Compagnie européenne d’horlogerie, dirigée par Claude Neuschwander, reprend alors les activités d'horlogerie de Lip, étant progressivement réintégrés à partir du . C'est la fin de la grève.
La gestion Neuschwander Claude Neuschwander ainsi que ses appuis veulent montrer qu'une nouvelle gestion dans l'esprit de est possible. Antoine Riboud met à sa disposition un journaliste du Nouvel Observateur pour illustrer cette expérience dans le livre Patron, mais... (1975). Néanmoins, il échoue à véritablement relancer l'activité.
Un nouveau conflit Au cours des deux années qui suivront, la nouvelle équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues : les interlocuteurs ont changé : départ de Jean Charbonnel avec arrivée au pouvoir du nouveau président de la République, Valéry Giscard d'Estaing : les fournisseurs n'honorent pas les commandes passées ; le tribunal de commerce demande à Lip d’honorer les de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs (contrairement à ce que stipulaient les accords de Dole). thumb|Un cendrier de l'usine LIP Dans le contexte économique du premier choc pétrolier, Valéry Giscard d'Estaing et son Premier ministre Jacques Chirac auraient délibérément, selon Jean Charbonnel (ministre de l’industrie en 1973), « assassiné Lip », symbole du bras de fer remporté par les syndicats, qui à leurs yeux risquait de contaminer le champ social et politique : le ministère de l’Industrie suspend la subvention liée au plan Quartz et l'entreprise nationalisée Renault annule ses commandes de pendulettes de tableau de bord...
Le , Claude Neuschwander est révoqué par Antoine Riboud : « Jusqu’à Lip, nous étions dans un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie. Après, nous nous sommes trouvés dans un capitalisme où la finance et l’intérêt de l’argent ont remplacé l’entreprise. »Les LIP, l'imagination au pouvoir, documentaire de Christian Rouaud, édition les films du paradoxe. Michel Rocard, qui est, avec José Bidegain et Antoine Riboud, l'un des instigateurs de la nomination de Claude Neuschwander, conteste d'abord cette thèse. : « Neuschwander a remis Lip en faillite, un point c'est tout. » C'est aussi , auquel Claude Neuschwander se réfère constamment dans son livre Patron mais... (Le Seuil, 1975). Claude Neuschwander avait usé de son droit de réponse dans Le Monde des 8 et Une lettre de Claude Neuschwander, Le Monde du 8 avril 2007., notamment en citant ce que dit Jean Charbonnel dans le film LIP L'imagination au pouvoir : .
En , la Compagnie européenne d’horlogerie dépose le bilan.
Le , les Lip entament une nouvelle occupation de l'usine et relancent la production de montres. Libération titre « Lip, c’est reparti ! ».
Suite et fin de Lip Face à l’absence de repreneurs, Lip est définitivement liquidée le . Le , après de longs débats, les Lip créent six coopératives (des SCOP) dont Les Industries de Palente, perpétuant sous forme d'acronyme le nom de LIP jusque dans les années 1980. La SCOP Les Industries de Palente est transformée en SARL en 1983, rachetée en 1986 par la Société Mortuacienne d'Horlogerie, SMH Kiplé, qui est à son tour mise en liquidation en 1990.
Œuvres sur le sujet Films Monique, Lip I et La marche de Besançon, Lip II