vignette|Intérieur de la synagogue de la Ghriba.

L'histoire des Juifs à Djerba remonterait à des temps très anciens, bien qu'il n'existe de preuves tangibles de son existence qu'à partir du Moyen Âge. Il s'agit aussi de l'une des dernières communautés juives à subsister en Afrique du Nord.

Elle est traditionnellement répartie entre deux villages de l'île de Djerba situés à proximité des côtes du Sud de la Tunisie. Malgré sa petite taille — elle n'a jamais dépassé les et n'en compte pas plus de 700 au —, elle est l'une des plus connues d'Afrique du Nord, en raison de sa longévité exceptionnelle, du pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba rassemblant des visiteurs de l'étranger et de la force de ses traditions. À partir du milieu du , la communauté a été touchée par un net déclin démographique en raison du départ de nombre de ses membres et du contexte économique et politique. L'attentat de 2002 puis la fusillade de 2023, visant tous les deux la Ghriba, affectent la communauté.

Histoire Fondation de la communauté Les traditions orales des Juifs de Djerba et des autres populations autochtones de l'île sont unanimes quant à l'ancienneté et à la continuité de la présence juive locale. Il existe plusieurs légendes fondatrices qui font toutes remonter l'arrivée des Juifs à l'Antiquité, sans que la recherche historique permette de valider l'une ou l'autre de ces hypothèses, faute de preuve historique.

Certains éléments arguent en faveur d'une présence très ancienne, parmi lesquelles l'existence de coutumes liturgiques spécifiques comme la récitation d'un long kiddouch (prière sanctifiant le vin) à Pessa'h (Pâque juive) ou la lecture de passages des Prophètes lors de shabbattot spécifiques. Ces coutumes, nécessairement survenues après l'époque des Maccabées, sont antérieures à l'unification des pratiques liturgiques juives réalisée à l'époque du Talmud. Par ailleurs, ces traditions juives de Djerba sont communes aux communautés du Yémen et du Tafilalet, aux confins du Sahara, aussi réputées pour leur ancienneté.

La version la plus courante au sein de la communauté de Djerba veut que des Cohanim (membres de la classe sacerdotale israélite) se soient installés à Djerba après la destruction du Temple de Salomon par l'empereur Nabuchodonosor II en 586 av. J.-C... Ils auraient emporté une porte du Temple détruit et des pierres de l'édifice, incorporées dans la Ghriba de Djerba.., et en auraient fait un lieu de pèlerinage et de vénération jusqu'à nos jours. Selon cette même tradition, Dighet, l'autre nom de Hara Sghira, la localité juive se trouvant à proximité de cette synagogue, serait une forme altérée de delet, en hébreu. Par ailleurs, ce village était jusqu'au exclusivement peuplé de Cohanim. Il semble que la forme orale de cette légende soit ancienne ; on la retrouve pour la première fois rapportée à l'écrit dans un livre du rabbin Abraham Haim Addadi de Tripoli paru à Livourne en 1849.

Il existe des légendes qui font remonter l'installation des Juifs à une période encore plus reculée, antérieure ou contemporaine à l'existence du Temple de Salomon. L'une relate que l'implantation des Juifs sur l'île serait le résultat de l'épopée d'un général du roi David, Joab, qui après avoir pourchassé les Philistins jusqu'aux rivages de Djerba y aurait fondé une communauté. Selon une autre tradition, c'est à la suite d'une expédition de la tribu de Zebulon du temps du roi Salomon, qui à la manière des Phéniciens auraient fait cap vers l'Occident, que les Juifs seraient arrivés sur place. Enfin, une version indique que les Juifs locaux seraient les descendants de rescapés ayant fui Jérusalem après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70.

L'aspect symbolique est important dans l'élaboration et la transmission de ces récits. Cette filiation antique et illustre a permis aux Juifs de Djerba d'asseoir la réputation de leur communauté parfois désignée comme l'« antichambre de Jérusalem ».

Moyen Âge La première preuve historique concrète de la présence juive à Djerba ne date que du . Elle se présente sous la forme d'une lettre de commerce provenant de la Guéniza du Caire d'où sont tirés d'autres documents mentionnant les Djerbiens au Moyen Âge. Écrite vers 1030, elle fait référence à un certain Abū al-Faraj al-Jerbī (Le Djerbien) demeurant à Kairouan et commerçant avec l'Orient, soit l'Égypte et l'océan Indien.. D'autres lettres d'affaires datant de cette époque évoquent des Juifs djerbiens et démontrent leur participation au grand commerce méditerranéen : l'une d'elles, antérieure à 1060, est adressée à un certain Khalaf ibn Farah al-Zerbi se trouvant en Égypte mais attendu à Kairouan et en Sicile. Dans une autre, un marchand de Tunisie indique à son correspondant basé à Fostat qu'il lui adresse 70 dinars d'or confiés à un Djerbien en échange de lin vendu. Le nom d'un Juif originaire de l'île apparaît en 1107 dans une liste d'indigents bénéficiant de l'aumône de la communauté du Caire. Tous les documents datant du milieu du font référence au raid normand sur Djerba de 1135, à l'occasion duquel de nombreux Juifs sont capturés. Une lettre de 1136 indique l'arrivée d'un navire à Alexandrie transportant les captifs dont la liberté a été rachetée par la communauté locale. L'un d'eux, , ainsi qu'il se présente dans une lettre qui constitue le premier document connu écrit par un Juif djerbien, livre un témoignage intéressant. Écrivant depuis Tripoli à son bienfaiteur égyptien, il y décrit les tourments de sa captivité.

Moïse Maïmonide (1138-1204) brosse un portrait de la communauté de Djerba : il s'agit du seul témoignage sur la culture de ces Juifs au Moyen Âge. S'adressant à son fils, il indique : Sois averti sur certaines gens qui vivent dans la région occidentale appelée al-Zirbi qui désigne des localités des pays de Barbarie, car ils sont stupides et rudes […] Dieu m'est témoin et juge qu'ils me paraissent semblables aux Karaïtes qui récusent la loi orale. La clarté d'esprit leur fait totalement défaut, qu'il s'agisse de traiter de la Bible et du Talmud ou d'exposer des aggadot et halakhot. Certains d'entre eux sont juges, mais leurs croyances et leurs actes en matière d'impureté rituelle sont comme ceux des enfants de l'abomination, qui sont une nation parmi les nations qui séjournent dans les terres des Ismaélites. Ils se refusent à voir la femme rituellement impure, ne regardent pas son visage ni ses vêtements, ne lui parlent pas et ne foulent pas le sol sur lequel elle a posé le pied. Ils ne mangent pas la partie postérieure de l'animalMoïse Maïmonide, Iggarot u-Sh'elot u-Techubot, Amsterdam, 1712, p.3a, cité dans et dans ..

Au-delà des préjugés très défavorables qui transparaissent dans cette description, apparaissent des traits marquants de ce qui va ultérieurement constituer des caractéristiques de la communauté de Djerba : l'existence de nombreux rabbins-juges (dayyanim) et l'étude de textes rabbiniques avancés.. Ceux qu'ils désignent sous le terme d' sont les ibadites, une obédience musulmane à laquelle la majorité des musulmans de Djerba appartiennent à cette époque. Le géographe arabe Al Idrissi, contemporain de Maïmonide, note chez ces derniers la même propension à l'exagération des exigences de pureté rituelle que ce que la description de Maïmonide laisse entrevoir chez leurs voisins juifs.

Peu d'informations filtrent sur les évènements historiques auxquels la communauté est confrontée au Moyen Âge. Les persécutions des Almohades sont évoquées brièvement dans un poème médiéval en hébreu où il est indiqué que les communautés d'El Hamma, Gafsa et Djerba sont .

Il existe au une communauté de Juifs djerbiens implantée à Palerme en Sicile, alors sous domination normande. Ils y constituent en 1239 une communauté distincte de celle des autres Juifs. Le droit de cultiver l'indigo et le henné leur est octroyé par le roi Frédéric II.

Durant les siècles suivants, on retrouve la trace des Juifs de Djerba dans les responsa de plusieurs rabbins du Maghreb. Ainsi, Salomon Duran d'Alger (1361-1444) se prononce sur la validité d'un divorce établi à Béjaïa et dont l'une des parties vient de Djerba. Beaucoup de ces documents portent sur des questions économiques ; il est ainsi demandé à un rabbin de se prononcer sur la validité d'une coutume de Djerba consistant à confier la garde du bétail aux musulmans pendant la durée du shabbat, une situation qui illustre les échanges économiques entre juifs et musulmans sur l'île.

Époque moderne À la suite de la bataille de Djerba en 1560, qui oppose une flotte européenne aux troupes de l'Empire ottoman, la première représentation cartographique détaillée de Djerba est créée. Sur celle-ci, les deux seules bourgades qui sont nommées sont les deux haras appelées Zadaïca et Giudei..

Avec la découverte des Amériques et le développement du commerce atlantique, Djerba se retrouve hors des circuits commerciaux et ses Juifs ne font guère parler d'eux. On les retrouve au dans les registres fiscaux du gouvernement beylical auquel les Juifs de Djerba payent la djizîa, un impôt spécial que doivent acquitter dans le droit musulman les dhimmis, les non-musulmans vivant en terre d'islam. Parmi les autres obligations auxquelles sont tenus les dhimmis en échange de la protection du souverain musulman, on sait que les Juifs de Djerba respectaient la règle spécifiant que les gens du Livre doivent porter des vêtements différents de ceux des musulmans et celle voulant qu'ils ne puissent monter à cheval. Un récit relate comment un rabbin local, Shaul Ha-Cohen, tombe en larmes après avoir pris connaissance de l'affranchissement des esclaves tunisiens en 1846, puis indique à ses fidèles avoir fait un rêve prémonitoire annonçant que l'émancipation des Juifs suivrait la libération des Noirs. Quelques années plus tard, en 1857, le Pacte fondamental promulgué par Mohammed Bey abolit les mesures discriminatoires à l'égard des Juifs.

Un renouveau religieux se fait jour au à Djerba, Tripoli et Tunis. La légende attribue cette renaissance intellectuelle à trois rabbins venus du Maroc et cherchant à se rendre à Jérusalem. Voyant l'état de délabrement des communautés d'Afrique du Nord, ils auraient décidé de dispenser leur enseignement sur place.. Ces hommes sont Messaoud-Raphaël El-Fassi à Tunis, Shimon ibn Lavi à Tripoli et Aharon Perez à Djerba. Bien que l'histoire ne soit pas exacte, ces hommes n'étant pas exactement des contemporains, il est établi que Perez est d'origine djerbienne. Elle symbolise bien cette renaissance simultanée de ces centres du judaïsme maghrébin et le fait que le mouvement ait été insufflé par le contact avec des communautés extérieures, les Juifs expulsés d'Espagne et les académies rabbiniques de Palestine avec lesquelles les liens se resserrent.

Aharon Perez (mort en 1766) est connu pour avoir instauré de nombreuses règles religieuses encore en vigueur de nos jours chez les Juifs suivant le minhag (coutume) djerbien. Il interdit ainsi la consommation de sauterelles jusqu'alors considérées comme casher à Djerba et instaure la sonnerie du chophar à Roch Hachana (nouvel an)..

Refus de l'éducation séculière