Le Massacre des Innocents est un tableau peint à Rome par Nicolas Poussin et conservé au musée Condé à Chantilly en France.

Probablement commandé par le collectionneur romain Vincenzo Giustiniani, il évoque un épisode du Nouveau Testament et était probablement destiné à rappeler le destin tragique d'enfants de la famille Giustiniani pris en otage par l'Empire ottoman en 1564. La date précise de son exécution n'est pas connue et les historiens de l'art hésitent généralement entre 1625 et 1632. Le tableau est conservé dans le palais Giustiniani jusqu'en 1804, date de son achat par Lucien Bonaparte. Après être passé entre plusieurs mains, il est acquis à Londres par le duc d'Aumale en 1854.

Poussin concentre sa composition sur le massacre d’un seul nourrisson innocent par un soldat et se focalise plus particulièrement sur le hurlement de la mère qui cherche à arrêter le meurtre de son enfant. Le peintre a tiré son inspiration d'œuvres de Raphaël, de Guido Reni et du Caravage. Il a aussi tiré certains détails d'œuvres antiques. Il s'inspire également de la littérature italienne de son époque comme les œuvres du cavalier Marin et de l'Arétin, et peut-être de ses souffrances personnelles. Resté longtemps dans l'ombre, jusqu'au , le tableau atteint la renommée dans le courant du : il inspire Pablo Picasso pour des personnages de son chef-d'œuvre Guernica, il influence aussi profondément Francis Bacon et de nombreux artistes contemporains qui reprennent sa composition ou certains de ses détails. Il est désormais considéré comme l'un des tableaux les plus célèbres de Nicolas Poussin.

Historique de l'œuvre Commanditaire Aucun document ne permet de connaître les circonstances précises de la commande du tableau, mais Vincenzo Giustiniani, noble italien originaire de Gênes, en est probablement à l'origine. Il s'agit d'un grand collectionneur, amateur notamment de l’œuvre de Caravage et qui possède à sa mort près de six cents tableaux. La présence du tableau de Poussin dans la collection Giustiniani n'est attestée qu'en 1638, date d'un inventaire réalisé après la mort de Vincenzo. Il était alors accroché au sein du palais Giustiniani à Rome et plus précisément dans une pièce appelée où se trouvent alors neuf autres tableaux parmi lesquels : Saint Antoine et saint Paul ermite de Guido ReniAutrefois conservés au Kaiser-Friedrich Museum, Berlin, détruits en 1945., Le Reniement de saint Pierre et Le Christ à la colonne de Hendrick ter Brugghen, La Mort de Sénèque de Joachim von Sandrart, La Mort de Cicéron de François PerrierChâteau de Bad Homburg, Bad Homburg vor der Höhe, Hesse. et La Mort de Socrate de Giusto Fiammingo. Ces trois derniers tableaux sont des dessus-de-porte, tout comme le tableau de Poussin, placé à du sol. Les Giustiniani possèdent par ailleurs au moins deux autres tableaux de Nicolas Poussin identifiés par les historiens de l'art : Paysage avec Junon et ArgusGemäldegalerie, Berlin. et L'Assomption de la ViergeNational Gallery of Art de Washington...

Les raisons de la commande d'un tableau sur ce thème sont liées au destin de la famille Giustiniani. Celle-ci a longtemps résidé sur l'île de Chios dans la mer Égée dont elle contrôlait le commerce. Le , l'île est envahie par l'armée ottomane et un groupe d'une vingtaine d'adolescents, dont plusieurs enfants de la famille Giustiniani, est pris en otage et envoyé à Constantinople. On tente alors de les convertir de force à l'Islam mais la plupart refusent et sont alors torturés puis tués. Cet événement, alors dénommé le , connaît un grand écho en Occident et principalement à Rome. Plusieurs ouvrages sont écrits sur le sujet et plusieurs peintres représentent cet épisode parmi lesquels Bernardo Castello, Francesco Solimena et Giandomenico Tiepolo. Le tableau de Poussin est probablement destiné à constituer un ex-voto rappelant l'épisode tragique pour la famille par le biais de l'épisode biblique décrit dans le Nouveau Testament.. Giustiniani a d'ailleurs commandé d'autres tableaux sur le même thème, dont une œuvre de Cornelis SchutAbbaye aux Dames, Caen...

Datation vignette|redresse|alt=Homme nu allongé sur un banc ; des bourreaux dominés d'une statue de dieu, extraient ses viscères à l'aide d'un rouleau.|Le Martyre de saint Érasme, vers 1628, Pinacothèque vaticane. vignette|alt=Femme agenouillée portant une dague saisissant la tête d'un soldat couché les yeux fermés dans un paysage.|Renaud et Armide, vers 1630, Dulwich Picture Gallery. Il n'existe aucun consensus chez les historiens de l'art quant aux dates précises de la commande et de l'exécution du tableau. Poussin est un peintre français né en 1594, formé à Rouen et à Paris mais arrivé à Rome en . Il cherche à se faire connaître auprès de la clientèle romaine mais doit attendre plusieurs années pour y parvenir. Les historiens hésitent à placer la commande Giustiniani parmi les premières œuvres du peintre dans la cité papale ou bien, à l'inverse, lorsqu'il est bien installé parmi les commanditaires romains, après 1630. Les correspondent à une période pendant laquelle son style change à plusieurs reprises, ouvert à de nombreuses influences, alors qu'à la décennie suivante, son style est affirmé et ne change qu'à la marge. Les hypothèses varient donc considérablement en fonction des analyses du tableau..

Denis Mahon. puis Walter Friedlaender. et Anthony Blunt ont proposé de le dater des , proche dans le style, selon eux, de ses grands retables à grandes figures, comme Le Martyre de saint ÉrasmePinacothèque vaticane, Rome. qu'il a peint pour Saint-Pierre de Rome ou de L'Apparition de la Vierge à saint Jacques le MajeurMusée du Louvre, Paris... Erwin Panofsky y voit une œuvre plus précoce, vers 1626-1627., et Jacques Thuillier le date encore plus tôt, vers 1625-1626., voire 1624-1625, soit des tout débuts du peintre à Rome. Pour Thuillier, l'œuvre est proche des trois tableaux de bataille attribués au peintre normand : La Bataille de Gédéon contre des MadianitesPinacothèque vaticane, Rome., La Victoire de Josué sur les AmoritesMusée des beaux-arts Pouchkine, Moscou. et La Victoire de Josué sur les AmalécitesMusée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.. Il s'agit selon lui de la première tentative de peinture grand format de Poussin destinée à s'imposer auprès de la clientèle romaine..

L'Américaine Elizabeth Cropper y voit au contraire une œuvre plus tardive, vers 1632 : en effet, selon elle, le tableau a été commandé en même temps que les trois tableaux représentant des morts de philosophes, conservés dans la même pièce du palais Giustiniani.. Par ailleurs, à cette même date, est publié à titre posthume un poème de Giambattista Marino, un poète italien ayant eu une profonde influence sur Poussin, intitulé et consacré au même sujet que le tableau. Cette date est confirmée par Charles Sterling. et même décalée encore deux ans plus tard par Doris Wild., ou 1634-1635 selon l'Allemand Henry Keazor.. Cependant, cette hypothèse de 1632 reste fragile car il n'existe pas de lien direct entre les tableaux de la mort des trois philosophes et le tableau de Poussin si ce n'est leur localisation et nul ne peut affirmer qu'ils ont été commandés en même temps. Par ailleurs, concernant le poème de Marino, le peintre français a pu avoir connaissance du poème bien avant cette date, la parution en 1632 étant posthume..

Alain Mérot propose une datation médiane vers 1630., de même que Konrad Oberhuber, qui y voit une œuvre proche de Renaud et Armide datée de 1630Dulwich Picture Gallery, Londres.. Il s'agit pour ce dernier d'une œuvre déjà empreinte d'une expérience de la peinture romaine.. Pierre Rosenberg penche pour sa part pour une datation vers 1627-1628, rejoint par Olivier Bonfait., car il ne correspond ni aux tableaux de jeunesse du peintre, ni à ses réalisations des , mais au contraire à cette période entre les deux, peu après La Mort de Germanicus (1627-1628)Minneapolis Institute of Art, Minneapolis. qui l'a fait connaître auprès des grands mécènes romains. Il voit aussi une grande proximité entre le dessin préparatoire de Lille et les deux dessins du Martyre de saint Érasme (vers 1627-1628)Bibliothèque Ambrosienne, Milan et Musée des Offices, Florence., ce qui conforte l'idée d'une réalisation des deux tableaux à la même époque.

Destinées du tableau Au palais Giustiniani vignette|alt=Dessin d'un homme branissant une épée sur un enfant et retenu par une femme.|Le dessin de Joachim von Sandrart d'après le tableau de Poussin, sanguine sur papier, vers 1635. La collection de Vincenzo Giustiniani, selon le testament de ce dernier, fait l'objet d'un fidéicommis. Il s'agit d'une disposition légale qui empêche les descendants de pouvoir vendre et disperser les œuvres qui composent cette collection et qui les oblige à la conserver au sein du palais familial. Le tableau reste presque à la même place jusqu'en 1804, bien que les rares visiteurs, au cours du , décrivent un bâtiment délabré et à l'abandon. Il est simplement placé dans une autre salle du palais, ainsi qu'il est signalé dans un inventaire de 1793, peut-être à l'occasion d'une restauration qui intervient en 1788..

Seuls quelques auteurs et artistes ont accès au tableau pendant cette période. Joachim von Sandrart, qui visite Rome entre 1629 et 1635, décrit pour la première fois le tableau alors qu'il est hébergé au sein du palais Giustiniani. Il en réalise une copie partielle sous la forme d'une esquisse dessinéeBibliothèque d'État de Bavière, Munich.. Plusieurs erreurs dans ce dessin semblent indiquer que le tableau ne devait pas être facilement visible. Richard Symonds, un antiquaire anglais, visite le palais à l'occasion d'un voyage à Rome et y décrit le tableau en 1649-1650, toujours du vivant de Poussin.. L'architecte suédois Nicodème Tessin le Jeune le décrit de nouveau de manière enthousiaste en 1687-1688.. Le tableau est cependant ignoré par les deux premiers biographes de Poussin que sont André Félibien et Giovanni Pietro Bellori. Il est ensuite signalé dans de nombreux guides de visite de Rome au cours du . Plusieurs artistes tentent de visiter le palais pour faire des copies des œuvres qui y sont présentes mais l'accès en est fortement restreint par la famille Giustiniani, car le fidéicommis les contraint aussi à interdire toute copie de leurs tableaux..

Les diverses ventes vignette|alt=Reproduction du tableau de Poussin de couleur noire, entouré d'un cadre blanc.|La gravure du tableau par Giovanni Folo, épreuve ayant appartenu au duc d'Aumale, coll. musée Condé. À l'occasion de la République romaine (1798), la loi sur les fidéicommis est abrogée et les familles romaines désargentées peuvent alors se séparer de leurs collections d'œuvres d'art. C'est le cas des Giustiniani. Lucien Bonaparte, brouillé avec son frère, s'est réfugié dans la capitale des États pontificaux en 1804 auprès de son oncle le cardinal Fesch, lui-même grand collectionneur. Il fait l'acquisition de six tableaux de la collection Giustiniani avant le mois de mai de cette même année, dont Le Massacre des Innocents. Il le conserve longtemps dans le palais Nuñez-Torlonia qu'il achète en 1806. Le tableau est décrit sur place par la femme de lettres Félicité de Genlis., le dramaturge allemand August von Kotzebue., ainsi que par Maria Graham en 1820 qui publie la première monographie sur Poussin en langue anglaise.. Dès 1805, Bonaparte en fait tirer une gravure, par Giovanni Folo d'après un dessin de Stefano Tofanelli. Après la chute de son frère, Lucien se retrouve fortement endetté à son tour et doit vendre le tableau, avec les cinq autres peintures provenant de la collection Giustiniani, en ..