Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, dit Volney, né le à Craon et mort le à Paris, est un voyageur, historien, philosophe, orientaliste et homme politique français.
Hôte dans sa jeunesse des salons du baron d’Holbach et de madame Helvétius, il se fit connaître en 1787 avec son Voyage en Égypte et en Syrie. Au début de la Révolution française, il siégea aux États généraux puis à l’Assemblée nationale constituante. Il publia en 1791 une réflexion sur l'histoire de l'humanité, Les Ruines, où était prophétisée la création d'une « Assemblée générale des peuples ». Ce fut l'un des premiers livres à défendre la thèse mythiste sur Jésus Christ.
Volney fut emprisonné pendant la Terreur. Il partit en 1795 pour les États-Unis d’Amérique, où l’accueillit son ami Thomas Jefferson. Le Président John Adams le soupçonna d’être un espion et le fit chasser du pays en 1798. À son retour en France, il participa aux préparatifs du coup d'État du 18 brumaire et conseilla Napoléon Bonaparte au début du Consulat, avant de prendre ses distances à la suite du concordat avec l'Église catholique. Tout au long de l’Empire, ce sénateur « idéologue », élevé à la dignité de comte en 1808, fit partie des rares et discrets opposants tolérés par Napoléon I. Il se rallia en 1814 à Louis XVIII, qui le nomma à la Chambre des pairs.
Membre de l’Académie française, de la Société américaine de philosophie, de la Société asiatique de Calcutta et de l’Académie celtique, il publia des travaux sur la chronologie antique et la linguistique. Il créa notamment un « alphabet universel ».
Premières années Constantin-François ChassebœufCette version avec un « œ » s'est progressivement substituée à l'orthographe originelle « Chassebeuf ». de La Giraudais naquit le 3 février 1757 à Craon. Son père, Jacques-René Chassebœuf (1727-1796), était un avocat issu d'une lignée d'hommes de loiD'origine paysanne, les Chassebœuf s'étaient enrichis au fil des générations, aux , jusqu'à compter parmi les familles notables de Craon. Le trisaïeul de Volney était huissier royal, son bisaïeul notaire et son grand-père magistrat, maire de la ville en 1741.. Sa mère, Jeanne Gigault (1728-1759), était la fille de Joseph Gigault (1688-1771), sieur de La Giraudais (un domaine situé près de la baronnie de Candé). Les Gigault habitaient un manoir et entretenaient des relations avec des parlementaires de Rennes et de riches négociants de Nantes.
Après son mariage en 1756, la mère de Volney s'installa à Craon, dans la maison paternelle de la rue des Juifs. Elle y mourut à l'été 1759, alors que son unique fils avait deux ans. D'une santé fragile, l'enfant fut élevé par deux gouvernantes superstitieusesPréface de Jules Claretie à l'édition de 1868 des Ruines., qui lui transmirent la « terreur des revenants ». Ses relations avec son père étaient froides et distantes ; elles le restèrent jusqu'au bout.
À l'âge de sept ans, il fut placé dans un petit internat religieux d'AncenisLe pensionnat était doté par le duc de Charost., où il subit les châtiments corporels de ses maîtres, comme beaucoup d'écoliers de son temps. Il se rapprocha de sa famille maternelle, en particulier de son oncle Louis, père de sa cousine Charlotte (1766-1864) qu'il épousa un demi-siècle plus tard.
À douze ans, Constantin-François fut inscrit chez les Oratoriens d'Angers, qui lui inculquèrent une solide culture latine. Il passa aussi par le Collège des Jésuites de RennesLucien Decombe, " Les rues de Rennes. Ruelles, Boulevards, Quais, Ponts, Places et Promenades. L'Amateur Averti. La Découvrance " , réédition de 1892, classement alphabétique des noms des voies.. Connu sous le nom de BoisgiraisSainte-Beuve (qui s'intéressa à Volney dans le tome des Causeries du lundi, les 14 et 21 février 1853) regrettait « qu'au lieu de ce nom qui siérait aussi bien à un personnage de roman, il n'eût point gardé ce premier nom pittoresque de Chassebœuf, qui rappelait un chevalier et haut baron poursuivant dans la plaine le vilain et piquant les troupeaux de sa lance : mais le commun du monde y voyait naturellement le vilain et le bouvier encore plus que le chevalier. » – toponyme d'une métairie de son père. –, il manifesta une défiance précoce à l'égard de l'enseignement historique et religieux qui lui était professé. Il s'intéressa aux origines des livres de l'Ancien Testament et se mit en tête d'apprendre l'hébreu pour en réaliser ses propres traductions.
Son tempérament studieux et solitaire lui valut le sobriquet d'« ermite » de la part de ses condisciples. L'un d'eux, François-Yves Besnard (qui demeura son ami jusqu'à sa mort), lui aussi pensionnaire chez un libraire angevin, témoigna à son sujet : .
À l'approche de ses dix-huit ans, il s'inscrivit à la Faculté de droit d'Angers et sollicita son indépendance, qui fut entérinée lors d'un conseil de famille réuni à Craon. Disposant d'une rente de 1 100 livres sur la succession de sa mère, il quitta ses terres natales pour Paris à l'été 1775.
Paris et les Lumières À son arrivée dans la capitale, sa santé délicate l'incita à délaisser le droit pour la médecineLettre de Volney à Bonaparte du 26 frimaire an VIII (17 décembre 1799).. Il approfondit pendant trois ans sa formation pratique à l'Hôtel-Dieu – au pied de la cathédrale Notre-Dame – et se lia d'amitié avec Delamétherie et Proust.
En 1777, il fit la connaissance de Cabanis à l'École de médecine. Celui-ci, introduit par Turgot chez le baron d'Holbach, l'y présenta à son tour. Dans les salons d'Holbach, rue Royale Saint-Roch, Boisgirais croisa notamment Chamfort, Marmontel et Saint-Lambert, ou encore Diderot, d'Alembert et Buffon. Le jeune homme fut inspiré par l'athéisme et le matérialisme du baron, exposés dans son Système de la nature. L'idée d'une morale rationaliste, procédant de la nécessité sociale plutôt que de la superstition, eut une influence durable sur sa pensée.
À partir du printemps 1778, au moment du retour triomphal de Voltaire et de sa mort à Paris, Cabanis et Boisgirais fréquentèrent aussi le salon de madame Helvétius, rue d'Auteuil. Ils eurent même le privilège d'être logés chez elle. Veuve depuis 1771, madame Helvétius avait perdu son unique garçon (né comme eux en 1757) alors qu'il était encore un nourrisson. Elle développa une relation quasi filiale avec les deux amis, tous deux orphelins de mère depuis l'enfance.
La maison d'Auteuil comptait parmi ses habitués Diderot, d'Alembert, Lavoisier, Condorcet et Malesherbes. Boisgirais fit la connaissance de l'ambassadeur américain Benjamin Franklin, ami intime de madame Helvétius. Il fut peut-être initié à cette époque au sein de la loge des Neuf Sœurs. Aucun document n'atteste toutefois une appartenance à la franc-maçonnerieIl est mentionné dans le fichier Bossu comme « visiteur » à la loge « Saint-Pierre de la Parfaite Union » de Saumur en 1787. Il désignera plus tard les francs-maçons comme des « disciples égarés » du pythagorisme et contestera la continuité d'une tradition antique (« malgré leur prétention, le fil de la science occulte est rompu »). Il verra d'un mauvais œil les sociétés secrètes : « En général, toute association qui a pour base le mystère [...] est une ligue de brigands contre la société, ligue divisée dans son propre sein en fripons et en dupes, c'est-à-dire en moteurs et en instruments ». (Jean Sibenaler, Il se faisait appeler Volney: approche biographique de Constantin-François Chassebeuf, 1757-1820, Hérault éditions, 1992, p.27-28)..
Il abandonna ses études de médecine avant leur terme pour se consacrer à l'orientalisme. Maîtrisant déjà le grec ancien et l'hébreu, il suivit en 1780 le cours d'arabe donné au collège de France par Le Roux Deshauterayes., qui lui fit découvrir Erpenius, Michaelis et Niebuhr, auteurs des ouvrages de référence pour les arabisants du . Boisgirais se convainquit qu'il lui fallait voyager en Orient pour approfondir ses connaissances par l'expérience, et non se contenter d'être un savant de bibliothèque.
À l'été 1782, il se retira chez son oncle en Anjou et se soumit à un entraînement méthodique pour s'habituer aux privations et à la fatigue qui l'attendaient. Ce fut au moment de son départ qu'il adopta le pseudonyme Volney – contraction de Voltaire et de Ferney, village où le philosophe avait passé les dernières années de sa vie.
Voyage en Égypte et en Syrie Les raisons de son voyage ne se limitaient pas à des motivations savantes ou à une quête d'aventure. Selon Jean Gaulmier, une mission secrète de renseignement lui fut confiée par les services du comte de VergennesAu début du règne de Louis XVI, devant l'affaiblissement des Ottomans qui paraissait inexorable après la guerre russo-turque de 1768-1774, la politique à mener en Orient divisait la diplomatie française en deux camps. Fallait-il profiter de la dislocation de l'Empire pour s'emparer de l'Égypte ? Ou devait-on soutenir les Turcs face aux velléités austro-russes, en restant fidèle à l'amitié séculaire liant le sultan au roi de France ? La première tendance était défendue par Sartine, ministre de la marine, et par Saint-Priest, ambassadeur à Constantinople. Le baron de Tott conduisit en 1777 une mission de reconnaissance militaire en Égypte, et se montra favorable à une opération de conquête. La seconde approche, celle de la recherche du statu quo, fut prônée avec constance par le comte de Vergennes, secrétaire d'État des Affaires étrangères, qui préférait se concentrer sur l'alliance avec les indépendantistes américains. C'est dans un tel contexte diplomatique que s'inscrivit le voyage de Volney, dont le témoignage s'accorda avec les vues de Vergennes.., comme le suggère l'importance qu'il donna aux considérations politiques et militaires dans l'ouvrage publié à son retourIl écrit dans la préface : « Considérant les circonstances politiques où se trouve l'empire turc depuis vingt ans, et méditant sur les conséquences qu'elles peuvent avoir, ce me parut un objet piquant de curiosité, de prendre des notions exactes de son régime intérieur, pour en déduire ses forces et ses ressources. » Il s'attarde dès les premières pages sur la faiblesse des forces défensives d'Alexandrie, composées de janissaires qui ne « savent que fumer la pipe ». La conquête de cette ville serait cependant inutile, écrit-il, car des étrangers ne pourraient s'y maintenir faute d'accès à l'eau douce. Partout où il séjourne, il note avec soin les défenses et les garnisons, la valeur du commandement ou ses faiblesses, la qualité de l'armement….
Itinéraire (1783-1785) Il embarqua sur une corvette à Marseille en décembre 1782 et débarqua à Alexandrie au début de l'année 1783. Il remonta ensuite le Nil jusqu'au CaireLa capitale, en proie à l'agitation politique, était alors désertée par les Français. Volney put toutefois compter sur un guide expérimenté en la personne du vice-consul Magallon..
Après la visite des pyramides de Gizeh, au pied desquelles il passa une nuit à la belle étoile, il partit en juillet en excursion à Suez, sur les rivages de la mer Rouge. Le 26 septembre 1783, il quitta Le Caire et redescendit le Nil jusqu'à Damiette, soucieux de quitter l'Égypte où se propageaient la famine et la pesteLe pays commençait à subir les retombées funestes de l'éruption d'un volcan islandais...
Volney privilégia d'abord la navigation, plus sûre et plus rapide. Il passa par les ports de Jaffa, Acre, Tyr, Sidon et Beyrouth, avec une escale en novembre à Larnaca, sur l'île de Chypre. Il débarqua finalement en Turquie, à Alexandrette, et progressa vers le sud à l'intérieur des terres. Il séjourna à Alep au tournant de l'année 1784, puis à Tripoli sur le littoral.
Au printemps, il gravit le mont Liban encore enneigé et atteignit le couvent de Dhour Choueir, où l'accueillirent les moines basiliens. Il réalisa plusieurs excursions à partir du monastère : Beyrouth, Antoura, Deir-el-Qamar, Djebel el-Druze, Damas et Baalbek.