L'histoire de l'autisme est liée à la terminologie qui a été plusieurs fois utilisée distinctement au cours de l'histoire pour isoler et définir des observations nouvelles, les deux principales étant : la création du terme d'autisme pour désigner une attitude singulière chez le jeune adulte schizophrène, par Eugen Bleuler en 1911, et le réemploi de ce terme pour identifier un trouble infantile, par Leo Kanner et Hans Asperger en 1943.
Deux troubles infantiles ont été identifiés en 1943, l'un par Leo Kanner et l'autre par Hans Asperger. Le second étant un temps tombé dans l'oubli, le terme d'« autisme » a renvoyé à la description faite par Kanner, jusqu'à ce que le second soit redécouvert et qu'une unité soit mise en évidence par Lorna Wing. L'autisme a ainsi été séparé du groupe des schizophrénies dans les classifications internationales. C'est cet ensemble défini par une triade autistique qui fait référence pour diagnostiquer et définir l'autisme, mais les limites de la notion et le cadre exact de sa définition restent sujets à controverse.
Limite d'application et terminologie
Jacques Hochmann, dans son livre Histoire de l'autisme : de l'enfant sauvage aux troubles envahissants du développementHistoire de l'autisme : De l'enfant sauvage aux troubles envahissants du développement par J. Hochmann et R. Misès, éd. O. Jacob, utilise une acception qui va au-delà des limites couramment données au mot autisme, mais dans l'histoire seule la notion de donne une définition au mot « autisme » seul, définition qui ne correspond plus à la désignation actuelle.
Les acceptions ultérieures qui ont délimité l'acceptation actuelle d'un trouble infantile précoce ont été nommées distinctement : Leo Kanner parle de trouble autistique du contact affectif puis d'autisme infantile (précoce), Hans Asperger de psychopathie autistique, et Lorna Wing de continuum autistique renommé spectre autistique. .
En 2012, cet ensemble est inclus dans les troubles envahissants du développement de la classification internationale des maladies de l'OMS (CIM-10 F84). Cet ensemble devient celui des « troubles du spectre autistique » dans le DSM-5 de 2013, une évolution qui a été sujette à débat.. Elle est intégrée à la version 11 de la CIM de 2018 (CIM-11 6A02) et se retrouve en France dans les recommandations pour le diagnostic de la Haute autorité de santé. Archive de 2012 : .
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Origines du mot « autisme »
thumb|L'étude d'Eugen Bleuler intitulée « Démence précoce ou Groupe des schizophrénies », où Bleuler introduit en 1911 le mot « autisme », paraît dans le Manuel de psychiatrie de , un détracteur de Freud : d'après Bernadette Vandenbroucke, Gustav Aschaffenburg est un détracteur de Freud.. Au départ de la création par le psychiatre suisse Eugen Bleuler du mot « autisme », il y a le terme d'auto-érotisme introduit par le médecin et sexologue Havelock EllisJ. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967, éd. :1984, , entrée : « Auto-érotisme », . Havelock Ellis, Studies in the Psychology of Sex, 1899, trad. fr. au Mercure de France, Paris, 5 éd., 1916, . Réf. bibliog. données en note 1 a) et 1b) par J. Laplanche et J.-B. Pontalis dans le Vocabulaire de la psychanalyse (1967), 1984, ..
Le terme d' est une traduction du vocable Autismus introduit par Eugen Bleuler en 1911 dans Dementia praecox oder Gruppe der SchizophrenienLeipzig : Deuticke, 1911, ( N° OCLC : 458570341 ) ; réédition 1988 , traduit en français par . Il est créé sur la base du radical grec « αὐτος » qui signifie « soi-même ». Bleuler précise que l'autisme est à peu près la même chose que ce que Sigmund Freud appelle l'auto-érotismeétymologie (par CNRTL), mais il explique qu'il souhaite en supprimant le radical /éros/ se démarquer de la référence de Freud à une conception élargie de la sexualité qui risque de « donner lieu à de nombreuses méprises ».
Freud en parle avant la parution de l'article fondateur du mot « autisme » par Bleuler dans la lettre à Carl Jung du . Il y revendique la correspondance avec « sa » notion d'auto-érotisme et témoigne que Bleuler est sciemment opposé à cette appellation : Freud S., Jung C.G. (1907), Correspondance, vol. I, trad. fr. R. Fivaz-Silbermann, Paris, Gallimard, 1975, .
Contexte des schizophrénies Théories liées à la création du terme
Eugen Bleuler a créé le mot autisme pour désigner une attitude, une adaptation particulière, secondaire à une problématique décrite dans le cadre des schizophrénies.
Le mot schizophrénie est créé conjointement, et utilisé au pluriel car il était question du « groupe des schizophrénies », un ensemble qui visait à faire évoluer le principe jusque-là utilisé de démence précoce, qui, par opposition à la démence sénile, concernait de jeunes adultes dans le classement établi par Emil Kraepelin. Il désigne par ce groupe des schizophrénies un ensemble de figures cliniques où l'affaiblissement intellectuel n'est pas toujours présent, et qui ont en commun une défaillance du mécanisme associatif. Jacques Hochmann décrit ainsi ce mécanisme : normalement, au moment d'agir, il se crée une « étroitesse de conscience » par une fixation des idées en rapport avec le but poursuivi. L'absence de cet élément régulateur, qui permet selon une théorie partagée avec Freud d'organiser les émotions issues de l'histoire de vie, ferait que la personne reste en prise avec des émotions diverses coexistant parallèlement, et qu'il nomme Ambivalence. Bleuler parle sur cette base de morcellement de la personnalité en fragments, et il utilise le terme allemand Spaltung, que l'on traduit par clivage, ce qui renvoie aussi au syndrome dissociatif, d'où le terme schizophrénie, du grec « σχίζειν » et « φρήν », littéralement « fractionnement de l'esprit ».
Dans ce contexte, il envisage que les symptômes observés au sein de ce groupe puissent être primaires (directement issus d'un dysfonctionnement organique), ou secondaires (issus d'un effet adaptatif au symptôme primaire). Il écrit : . Il distingue dans ces symptômes secondaires trois « stratégies » de confrontation avec la réalité (sous-entendu collective, extérieure, unitaire, commune) : l'écarter ou l'ignorer. C'est ce qu'il appelle lautisme la reconstruire, il évoque des psychoses hallucinatoires de désir la fuir, par un comportement de désocialisation ou de plainte somatique rapprochée à l'hypocondrie
Bleuler insiste sur le fait que le « défaut de rapport affectif » ne correspond pas à une « perte de la fonction du réel », et il précise que si les « schizophrènes autistes », , c'est parce qu'ils cherchent à maintenir un « monde à soi » (d'où le terme autisme du grec auto, soi-même). Il précise que la plupart sont entre les deux et, tout en adhérant à leur conviction autistique, restent perméables à la réalité commune.
Contexte et évolutions des théories thumb|240px|left|Le Burghölzli (ici en 1890) incarne l'école de Zurich. Bleuler, directeur de l'établissement de 1898 à 1927, y a pour assistant Abraham et Jung.
Le principe d'une dégénérescence organique de la démence précoce (apparu en 1883) a déjà largement évolué en 1911, mais avec les nouvelles terminologies et une perception du groupe en question qui s'affine au fil du temps, il apparaît la nécessité d'identifier distinctement un trouble infantile, nommé à partir des années 1930 : « schizophrénie infantile ». En 1906, Carl Gustav Jung, assistant d'Eugen Bleuler de 1900 à 1907, publie un essai sur le sujet : Psychologie de la démence précoce. Jung y distingue une fixation des symptômes et une causalité qui ne peut être déterminée, ce sur quoi il postule la mise en cause d'un facteur métabolique ou d'une prédisposition organique cérébraleD'après ce Résumé proposé sur answers.com (traduction logicielle). Un autre psychiatre suisse, Adolf Meyer, futur directeur de Leo Kanner, propose une interprétation liée à une mécanique psychique en évoquant une « destruction prématurée de la naïveté ».
Plus tard, en 1923, l'autisme est décrit sous la terminologie d'« attitude interrogative », avec un enchaînement de questions caractéristiques. Il est également question d'une perte de contact avec la réalité<ref>A. Antheaume, H. Claude, L'Encéphale, Journal de neurol. et de psych., éd. Delarue, (source utilisée)</ref>. En 1927, Eugène Minkowski, ancien assistant de Beuler, fait écho aux travaux de ce dernier dans son livre La Schizophrénie La schizophrénie (1927), Éditions Payot-poche, 2002, . En 1926, Grounia Soukhareva décrit ce qu'elle nomme la psychopathie schizoïde de l'enfance au travers de six casDie schizoiden Psychopathien im Kindesalter par le (ou Soukhareva), paru en 1926 dans Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie 60:235-261. Télécharger une traduction en anglais, ce qui est évoqué comme étant la première contribution à la description du syndrome plus tard décrit par Hans AspergerThe first account of the syndrome Asperger described?Rapporté par Tony Attwood de la traduction : Le Syndrome d'Asperger : Guide complet ). Cette parution s'appuie sur une vingtaine de textes publiées depuis 1920 sur la schizophrénie, dont un sur le sujet plus précis du développement dans l'enfance des patients schizophrènesFW Kfinkel (ou künkel), 1920, The childhood development of schizophrenic patients. Monatsschrift für Psychiatrie 48:254-272.
En 1930, Mélanie Klein parle de schizophrénie infantile pour décrire des enfants pour lesquels elle évoque notamment un « manque de contact affectif » et des « stéréotypies ». Elle fut la première à publier deux descriptions de ce qui sera ensuite identifié comme l'autisme de KannerUn des deux cas est nommé Dick, et est décrit dans l'article de Mélanie Klein : L'importance de la formation du symbole dans le développement du moi (1930). Soukhareva en 1932, comme Howard Potter en 1933, utilise également les termes de schizophrénie infantile. Lauretta Bender, développementaliste, propose un axe de séparation de la schizophrénie infantile en estimant que le processus biologique est globalement le même, mais qu'il n'a pas le même effet sur un cerveau développé dans toutes ses potentialités et un cerveau immature. Elle exonère également les mères de toute responsabilité directe, estimant que le rôle de l'environnement familial n'est pas premier.
Une femme néerlandaise, sœur Gaudia (Ida Freye), introduit le terme « autisme » en 1937, des années avant que Kanner et Asperger (en 1943) ne parlent d'autisme infantile. Cette femme a ensuite travaillé avec des enfants présentant de graves troubles du développement, avec le psychologue Chorus, dans le sillage des phénoménologues néerlandais de l’époque. Elle a proposé une classification des troubles psychologiques chez les enfants, dans laquelle l'autisme s'inscrivait. Ce n'est pas sans importance, car à l'époque, ils proposaient déjà une combinaison d’un accompagnement mixte orthopédagogique et psychothérapeutique.Annemieke van Drenth, ‘Care and curiosity. Ida Frye and the first boy with autism in the 1930s in the Netherlands’, in S. Barsch, A. Klein en P. Verstraete red., The Imperfect Historian. Disability Histories in Europe (Frankfurt am Main 2013) 75-94..
Troubles infantiles autistiques La notion clinique d'un trouble infantile, lié au groupe que forme les schizophrénies, mais bien particulier au point qu'il nécessite d'être distingué est donc dans l'air du temps, ce qui explique peut être cette double attribution de la terminologie par deux psychiatres germanophones en 1943 bien qu'ils n'aient pas connaissance de leurs travaux respectifs.
Autisme infantile thumb|Leo Kanner expose en 1943 un trouble autistique du contact affectif.