Guillaume Jacques Constant de Liberge de Granchain (Granchain - ibidem ), aristocrate normand et officier de Marine, fut capitaine de vaisseau sous l'Ancien Régime. Issu d'une famille noble originaire de Bernay, entré dans la Royale peu avant treize ans, il participa notamment à la Guerre d'Indépendance des États-Unis d'Amérique et fit office de plénipotentiaire entre les Anglais et les Américains en vue des pourparlers de paix de Yorktown. Il servit la France durant trente-cinq ans, sillonnant le monde sur vingt-et-un vaisseaux différents.

Racines normandes Quoique des Liberge fussent mentionnés en 1180 à Caen dans les grand rôles de l’Échiquier de NormandieMémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, série, volume, tome de la collection (année 1846), Paris : Derache ; Caen : Hardel, et Rouen : Le Brument, 1846, ., puis en 1453 en la paroisse Saint-Germain de LisieuxCf. Thomas Basin (1412-1490), évêque et comte de Lisieux (1447-1474), Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI, tome , Jules-Étienne Quicherat (pub.), Paris : J. Renouard, 1859, ., ce qui est certain, c'est que la famille du capitaine de vaisseau de Granchain était connue à Bernay dès Pierre Liberge, frère servant de la charité de Notre-Dame de La Couture de Bernay en 1527 et 1528, cette dernière année avec son épouse damoiselle Perrine. Cette famille posséda dès la fin du les fiefs des Prandes à Giverville et du Moulin-Noël à Bernay, usa de qualificatifs nobiliaires, et exerça les charges de vicomtes de Plasnes et d’Échanfray à Notre-Dame-du-Hamel ainsi que de Montreuil et Bernay.

François II Liberge (ca 1612 - Granchain ), écuyer, licencié ès-lois, avocat demeurant à Bernay en 1630-1633, sénéchal de la baronnie de Bernay le , vicomte baillivial et juge criminel ès vicomtés de Plasnes et d’Échanfray jusqu’à 1653 au moins, frère servant en la charité de Sainte-Croix de Bernay en 1653-1654, seigneur de Granchain par acquisition autour de 1655, fut anobli par lettres patentes données en septembre 1649 par la reine-mère Anne d’Autriche (1601-1666), alors régente du jeune roi Louis XIII (1638-1715), et enregistrées en la Cour des Aides de Normandie à Rouen le Registre mémorial 34, folio 219., qui lui octroyaient pour armoiries : « de gueules, à une croix d’hermine, l’écu timbré d’un casque d’argent taré de profil, ouvert de trois grilles d'or, cimé d’un lion issant d’or lampassé de gueules, et orné de ses lambrequins d’argent doublés de gueules, ledit écu supporté par deux lions couards d'or mouvant d’une terrasse de sinople ».

De Marie-Magdeleine II de Hanivel de Saint-Laurent, qu’il épousa le à Saint-Éloi de Rouen, François II Liberge eut au moins trois enfants, lesquels - se voyant dans l'impossibilité de présenter les preuves nécessaires - renoncèrent à la qualité de nobles lors de la grande recherche de la noblesse commencée en 1666. Aïeul de l’amiral, François-Robert de Liberge, écuyer, seigneur et patron de Granchain en 1701 et 1716, épousa le en l’église paroissiale Saint-Pierre de GranchainLes consentements furent reçus par Pierre III de Liberge, prêtre, curé de Moyaux en 1692-1722. damoiselle Marie-Paule de Guiry (ca 1683 - Granchain ), dame de La Buctière aux Jonquerets-de-Livet, fille de François II de Guiry (ca 1657-1686), écuyer, sieur de La Buctière, et de son épouse Marie-Paule de Maurey (1665-1738), qui était elle-même filleule du maréchal d’Albret (1614-1676) et qu'il avait épousée en 1682 aux Jonquerets.

Enfin, fils des précédents et donc père du capitaine de vaisseau, François-Guillaume de Liberge (Granchain - Bernay ), écuyer, seigneur et patron de Granchain en 1729 et 1751, gendarme de la garde du roi Louis XVL'état des officiers du Roi tués, blessés ou prisonniers à la bataille de Todenhaufen ( août 1759), publié en page 435 du recueil des Gazettes de France, fait état d'un Granchain blessé au visage au sein du régiment de Vastan, épousa le en l’église Saint-Martin de Carentonne Marie Anne Émilie de Mauduit de Carentonne-Sémerville (Bernay - ), sœur du lieutenant de vaisseau André de Mauduit (1717-1779) et du capitaine de vaisseau Nicolas-David II de Mauduit (1719-1812). De cette alliance naquirent sept enfants : 1°) André de Liberge (1741) ; 2°) Marie Émilie Constance Victoire de Liberge (1742-1777), épouse en 1767 de Pierre-Jacques d’Abos (1741-1771), chevalier, seigneur du Plessis et patron alternatif de Grandcamp ; 3°) Guillaume Jacques Constant de Liberge (1744-1805), auquel est consacrée cet article ; 4°) Marie Robert Henri de Liberge (1745-1788), qui prit part à la défense de la Guadeloupe et est licencié de l’Armée au commencement de la Révolution ; 5°) Marie Élisabeth de Liberge (1746-...), mariée en 1781 à Jean-Jacques de Garancières (1715-...) ; 6°) André II de Liberge (1747-1790), capitaine au régiment de Vexin et chevalier de Saint-Louis ; et enfin 7°) Marie Adélaïde Adrienne de Liberge (1749-1794), dame et patronne du Val-du-Theil, mariée en 1786 à Louis-François de Vattetot (ca 1726-1786), écuyer, sieur du BoulayRegistres paroissiaux de Saint-Pierre de Granchain, microfilms 8 Mi 2051 (1646-1719) et 8 Mi 2052 (1720-1792), Archives départementales de l'Eure, Évreux..vignette|Armoiries du capitaine de vaisseau Constant de Liberge de Granchain (1744-1805)

Enfance (1744-1757) Constant de Liberge naquit le dimanche et fut baptisé le lendemain en l’église de Granchain. Il fut le filleul de messire Jacques V de Liberge (1711-ap. 1752), écuyer, sieur de La Buctière, et de noble dame Geneviève Constance Félicité de Mauduit (1713-1779), épouse de messire Georges Jacques Adrien Le Portier (1690-...), écuyer, sieur de Saint-Ouen, ancien officier des Chevau-Légers, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, de la paroisse Notre-Dame d’Orbec. Élève doué, il subit l'influence de ses deux oncles Mauduit, officiers de marine, et dans une moindre mesure d'un vieux capitaine de vaisseau, François d'Argence, qui habitait le manoir de La Ruffaudière à Granchain ; ainsi choisit-il la Marine et entra-t-il le dans la compagnie des Gardes-Marines de Brest, n'ayant pas encore atteint l'âge de treize ans. On l'appela alors "le chevalier de Sémerville", en souvenir de ses oncles marins. Mais, soucieux d'éviter les confusions, lui-même demanda bientôt à ne plus être porté sur les listes de la Marine Royale que sous le nom de Granchain.

Premiers faits de guerre (1757-1759) Le , le chevalier de Granchain embarqua sur L'Émeraude. C'est à bord de cette frégate de 28 canons, armée en 1744 au Havre et commandée par le lieutenant Pierre Taillevis de Périgny (1722-1757), qu'il livra son premier combat naval le , contre Le Southampton, frégate anglaise de 36 canons. Au terme de ce combat inégal, qui coûta la vie au chevalier de Périgny ainsi qu'à 17 autres marins français, les Anglais prirent lÉmeraude et firent prisonniers 35 blessés, dont Granchain. Débarqué en Angleterre le , ce dernier fut assigné à résidence à Launceston, petite ville du comté de Cornouailles. Il mit à profit une captivité de quatorze mois pour apprendre l'anglais, ce qui lui fut par la suite fort utile. Libéré sur parole le 21 novembre 1758, il rejoignit alors la Normandie pour y exécuter la fin de sa détention. Compris dans un échange de prisonniers le , il fut finalement dégagé de sa parole d'honneur. De retour à Brest, notre garde-marine y fut instruit par le mathématicien Étienne Bézout (1730-1783), ainsi que ses camarades, dont un certain nombre devinrent célèbres. Parmi eux, il faut en effet compter non seulement deux futurs explorateurs languedociens, Jean-François de La Pérouse (1741-1788) et Antoine Bruny d'Entrecasteaux (1737-1793), mais encore deux normands, Jean-Jacques de Marguerie (1742-1779) et Louis-Hyacinthe Cavelier de Cuverville (1740-1819), qui devinrent respectivement mathématicien et contre-amiral, et enfin des bretons, dont Pierre du Bourblanc d'Apreville (1742-1826), qui fut par la suite l'un des plus fidèles correspondants de Granchain, Charles-Louis du Couëdic de Kergoualer (1740-1780), depuis membre de l'expédition de Kerguelen, Paul Fleuriot de Langle (1744-1787), qui fut le second de l'expédition de La Pérouse, Thibaut-René de Kergariou-Locmaria (1739-1795), capitaine de vaisseau fusillé à Quiberon, et Armand de Coetnempren (1742-1793), comte de Kersaint, depuis vice-amiral et député, guillotiné sous la Terreur. vignette|Richard Paton (1717-1791), Bataille des Cardinaux en 1759, huile sur toile, entre 1759 et 1791, National Maritime Museum de Greenwich, détail La deuxième campagne militaire de Granchain eut lieu en 1759 ; il embarqua le 1er juin à Brest à bord du Sphinx, vaisseau de 64 canons armé en flûte et commandé par Gouyon, chevalier de Coutance La Selle. Ainsi que vingt autres vaisseaux, Le Sphinx faisait partie de l'escadre du maréchal de Brienne (1690-1777), vice-amiral du Ponant, qui devait dans un premier temps mettre les côtes de la Manche à l'abri des Anglais et dans un second temps tenter un débarquement en Angleterre, pour mettre fin au conflit maritime et terrestre de la Guerre de Sept Ans qui épuisait financièrement la France. Toutefois, le 20 novembre 1759, alors que l'escadre de Brienne prenait en chasse l'escadre du commodore Robert Duff (ca 1721-1787) à la sortie de la Baie de Quiberon, celui du commodore lord Howe (1726-1799) arriva au secours de ce dernier et força la flotte française à battre retraite dans la baie, dans une mer déchaînée. La Bataille des Cardinaux se solda par une cuisante défaite de la flotte française ; en plus de perdre 2.500 hommes et six vaisseaux, cette dernière s'éparpilla tant et si bien que les vaisseaux qui avaient trouvé refuge dans les estuaires de la Vilaine et de la Charente, y restèrent bloqués plus de deux ans, privant le royaume de leur puissance de feu. Ainsi, Le Sphinx demeura en l'estuaire de la Vilaine jusqu'à son désarmement, le 23 janvier 1760. Blessé à deux reprises lors de la bataille, La Pérouse fut à son tour fait prisonnier par les Anglais mais, bénéficiant d'un échange de prisonniers, il fut rapidement libéré. En reconnaissance de sa belle conduite et de son sang-froid au milieu du feu, le chevalier de Granchain fut pour sa part nommé sous-brigadier fin 1759.

Premiers voyages en Amérique (1760-1770) vignette|Fallize, Carte générale de la partie française de Saint-Domingue, 1794 Après un congé à Bernay et sur ses terres, et la poursuite de ses études en 1760-1761, Granchain embarqua le 18 mai 1761 sur Le Palmier, commandé par Joseph de Bauffremont-Courtenay (1714-1781) et qui désarma au bout de trois mois et demi, le , sans avoir quitté la rade de Brest. Le , il embarqua au même port sur La Normande, flûte armée en 1759 au Havre, pour l'île de Saint-Domingue, dont il ne fut de retour à Brest que le . Un an plus tard, le , il embarqua sur Le Solitaire, vaisseau de 64 canons commandé par le chevalier d'Arsac de Ternay (1723-1780), afin de surveiller les Anglais à la sortie de La Manche. Ce vaisseau se trouvant désarmé le suivant, Granchain naviga bientôt, du au 31 décembre 1765, sur L'Adour, flûte marchande de 600 tonneaux armée en 1759 à Bayonne et commandée par le baron de Clugny (1741-1792), avec mission de protéger les navires de commerce au large des côtes françaises et de prendre un chargement de bois provenant des Pyrénées et destiné à la construction navale. Entre temps, le 27 novembre 1765, il avait été promu enseigne de vaisseau. vignette|Atelier de Jean-Marc Nattier (1685-1766), Portrait du prince de Montbazon (1732-1794) accompagné de son jeune esclave Roch Aza, huile sur toile, ca 1758