En typologie morphologique des langues, on appelle langue flexionnelle une langue dans laquelle de nombreux mots (lemmes) sont variables : ils changent de forme selon le contexte d'usage ou leur rapport grammatical aux autres mots dans une phrase. L'opposé d'une langue flexionnelle est une langue isolante, où les mots sont invariables et les rapports grammaticaux exprimés par l'usage de mots-outils ou l'ordre des mots.
On dit des mots d'une telle langue qu'ils subissent le jeu de la flexion, et leurs formes sont dites fléchies. La flexion du nom est souvent nommée déclinaison tandis que celle du verbe est la conjugaison. Les flexions se font par ajout de codes grammaticaux appelés affixes au radical (ou racine) du mot, parfois aussi par modification de ce radical ; les affixes en terminaison du mot sont appelés désinences. L'ensemble des formes fléchies différentes d'un même mot constitue ce qu'on nomme son paradigme. Les différentes formes (et donc les affixes) transmettent les traits grammaticaux : genre, nombre, fonction syntaxique, classe lexicale, temps, mode. Le fonctionnement des affixes permet de distinguer deux sous-catégories de langues flexionnelles : les langues agglutinantes (par exemple : japonais, finnois, turc, arménien...), où chaque affixe porte un seul trait grammatical, et où donc on ajoute autant d'affixes que nécessaire ; les langues synthétiques, ou fusionnelles, (par exemple : toutes les langues indo-européennes sauf l'arménien), dans lesquelles les flexions portent plusieurs traits grammaticaux en même temps (par exemple, dans la phrase d'allemand Der Mann ist mein Lehrer -- « L'homme est mon professeur » --, la flexion de l'article der indique à la fois le défini, le singulier, le masculin, et le nominatif) ;
Les caractères "flexionnelle", "isolante", "agglutinante" ou "synthétique", sont des catégories idéales d'analyse des langues, auxquelles les langues réelles ne correspondent pas parfaitement. Ainsi, une langue classée comme "agglutinante" peut présenter des traits "synthétique". Ce classement des langues remonte largement au linguiste allemand Wilhelm von Humboldt au .
Flexion externe Ce type de flexion consiste à ajouter un affixe (désinence, affixe de classe) à signifiant variable à une base (radical, thème), le plus souvent invariable. Cet ensemble rassemble les langues agglutinantes et fusionnelles.
Radical et désinences Les affixes flexionnels, dits le plus souvent désinences, s'ajoutent à un radical (ou un thème quand le radical est déjà modifié). Par exemple, dans le mot dansons /dɑ̃sɔ̃/, on reconnaît un radical dans- /dɑ̃s/ et une désinence -ons /ɔ̃/. Ce qui permet de distinguer le radical de la désinence, c'est que ce même radical peut être retrouvé dans d'autres mots : dans-er /dɑ̃se/, danse /dɑ̃s/, dansions /dɑ̃sjɔ̃/ De même pour la désinence : mangeons /mɑ̃ʒɔ̃/, lançons /lɑ̃sɔ̃/, citons /sitɔ̃/
Le radical n'est pas toujours utilisé nu dans la langue sans être ajouté d'au moins un des morphèmes grammaticaux ajouté. Il n'est donc pas forcément autonome. C'est le cas par exemple dans les langues bantoues d'Afrique, où le radical nu ne se rencontre jamais.
S'il est souvent invariable, certaines évolutions phonétiques peuvent donner des formes dans lesquelles le radical est modifié au contact de la désinence :
en latin, dans la forme adjectivale bon-i « bons », la désinence -i exprime à la fois le genre (masculin), le nombre (pluriel) et le cas (nominatif) ; en espagnol, dans la forme verbale « (il/elle) parla » ou bien « (vous, singulier) parlâtes », le suffixe -ó exprime à la fois le mode (indicatif), la personne ( ou , respectueuse), le nombre (singulier), le temps (passé), et l'aspect (perfectif) ; en arabe, dans la forme nominale « un homme », la désinence -un indique que le nom est indéfini et au nominatif ; en espéranto, dans la forme nominale « fleurs », la désinence -o indique un nom, le « j » indique le pluriel et le « n » indique que le mot est à l'accusatif.
Affixes de classe
Parfois, la désinence n'indique pas seulement un rapport grammatical mais aussi l'appartenance du radical à un ensemble d'éléments liés à un même champ lexical, dit « classe » (ainsi la classe des humains, la classe des langues, des émotions, des couleurs). Dans les langues bantoues, ces morphèmes sont dits préfixes de classes.
Enfin, si l'information transmise par la désinence peut se résumer à un seul trait (souvent pour des raisons explicables par la phonétique historique) : l'ajout d'un e caduc en fin de mot dans plat-e n'indique que le féminin de plat. À l'oral, la forme peut être singulière ou plurielle : plate et plates se prononcent de même.
Flexion interne (ou introflexion ou brisure interne) Dans d'autres cas, la flexion ne fonctionne pas par ajout ou changement d'un morphème mais par changement phonétique du radical lui-même (pour certains linguistes, il s'agit de l'effet d'un affixe nommé « simulfixe »). Le plus souvent, c'est le timbre des voyelles du radical qui varie.
En arabe, par exemple, le pluriel interne suit ce procédé : « livre » au singulier se dit mais au pluriel (dit brisé). Parfois, la répartition des voyelles par rapport aux consonnes du radical change aussi : « cheval », « chevaux » ; on passe d'une structure syllabique CVCVCVC à VCCVCVC. Le nombre total de phonèmes, cependant, n'a pas changé. Ce procédé est fréquent dans les langues sémitiques et fournit, outre des paradigmes flexionnels (dont les « pluriels brisés »), un procédé important de dérivation.
Les langues indo-européennes anciennes (et parfois modernes) utilisent fréquemment ce procédé, désigné pour le coup sous le nom d'alternance vocalique. Cette alternance vocalique, qui concerne aussi des suffixes de dérivation et qui sert, comme dans les langues sémitiques, de procédé dérivationnel) explique nombre dirrégularités dans les langues modernes.
Ainsi, les verbes irréguliers anglais cachent d'anciennes alternances vocaliques : c'est le cas pour « chanter » dont le prétérit est et le participe passé . En grec ancien ou en sanskrit, le procédé est encore plus visible. Par exemple, si le verbe grec pour « laisser » est (le radical est en gras), son aoriste fait et son parfait (avec redoublement). Le radical indo-européen est *likʷ-, qui se vocalise ainsi selon le thème morphologique voulu : degré plein (avec une voyelle) timbre e au présent : *leykʷ- ; degré zéro (sans voyelle) à l'aoriste : *likʷ- ; degré plein timbre o au parfait : *loykʷ.
De plus, dans des langues indo-européennes modernes comme le français (rarement), le breton (parfois), l'anglais ou l'allemand, des évolutions phonétiques ont pu conduire certains mots à adopter un type proche du pluriel interne : l'anglais « homme » fait au pluriel (par métaphonie), le breton louarn « renard » devient lern, le français cheval devient chevaux (ʃǝval/, /ʃǝvo/ ; la modification phonétique est ici une ancienne vocalisation suivie d'une monophtongaison).
En allemand, de nombreux substantifs subissent une inflexion (ou ) faisant varier le timbre d'une voyelle en plus de l'adjonction éventuelle d'une désinence : « livre » fait « livres » au pluriel. C'est, historiquement, le même procédé qui fait passer l'anglais « pied » à , (ainsi que / , / , / , termes qui constituent une liste fermée, avec peu d'éléments). Ces alternances introflexionnelles sont plus récentes que l'alternance vocalique et toujours secondaires car résultant d'évolutions postérieures (en anglais et en allemand, c'est une métaphonie, en français une vocalisation et une monophtongaison).
Si, le plus souvent, la variation est vocalique (qualité, quantité ou placement) dans la flexion interne, dans une langue comme le basque, la flexion interne peut être consonantique : on palatalise certaines consonnes pour obtenir un terme dérivé hypocoristique : /s̺agu/ « souris » mais /ʃagu/ « petite souris », /tanta/ « goutte » mais /tʲantʲa/ « petite goutte ».
D'autres modifications, de nature suprasegmentale, peuvent intervenir comme des variations dans l'accentuation, le tonème, la quantité vocalique : castillan « je chante » / « il/elle chanta » ; latin « il/elle vient » / : « il/elle vint » ; chinois hǎo « être bon » / hào « s'intéresser à ».
Supplétisme Il arrive dans les langues synthétiques que telle ou telle forme attendue n'existe pas, auquel cas on lui substitue une autre forme tirée souvent d'un autre radical. On nomme ce procédé supplétisme.
Par exemple, en latin, le pronom indéfini « rien » n'a pas de génitif : on lui supplée le génitif d'une périphrase, soit « aucune chose ». En grec classique, le verbe /trekhô/ « je cours » n'utilise le radical /trekh/ qu'au thème de présent. Aux autres thèmes (futur, aoriste et parfait), on le remplace par le radical /dram/, comme dans l'aoriste /e-dram-on/ « j'ai couru ». Enfin, en français, les différentes formes que prennent les verbes irréguliers sont parfois dues à d'anciens supplétismes : le fait que la première personne du singulier daller est (je) vais et celle du futur (j')irai, s'explique si l'on sait que les formes en all- sont bâties sur le radical latin vulgaire (classique ), que celles en va- proviennent de tandis que celles en ir- viennent du verbe .C'est exactement le même principe pour l'anglais , , et .
Dans le cas du supplétisme, la flexion ne consiste donc plus seulement en une modification du signifiant mais en son remplacement par un autre. Dans les langues indo-européennes, le cas le plus fréquent du supplétisme réside dans les formes de gradation de l'adjectif (positif, comparatif et superlatif), illustré par le positif latin bonus, comparatif melior, superlatif optimus, en parallèle du grec qui possède de multiples comparatifs selon la nuance qu'on lui accordeDieu, Éric, Le Supplétisme dans les formes de gradation en grec ancien et dans les langues indo-européennes, Genève, Droz, 2011..
Distinction entre langues synthétiques et langues agglutinantes
Il faut distinguer, tâche parfois difficile, une langue fusionnelle d'une langue agglutinante. Dans les langues agglutinantes, les morphèmes s'ajoutent à un radical qui peut exister à la forme nue. Ces morphèmes s'adjoignent aussi les uns aux autres et n'apportent généralement qu'un seul trait grammatical chacun. Ce sont plutôt des affixes que des désinences : alors que ceux-là sont invariants et toujours discernables du radical, les désinences ont tendance à être bien plus nombreuses et de formes variées pour un même indice grammatical ; il n'est parfois pas possible de distinguer les limites entre le radical et la désinence ; enfin, une même forme ne peut recevoir qu'une seule désinence à la fois. C'est pourquoi les langues synthétiques peuvent posséder de nombreux paradigmes et être riches en irrégularités pour une même nature de mots, mais les langues agglutinantes offrent plutôt un jeu universel d'affixes toujours identiques quel que soit le mot.
Ainsi, en turc, langue très agglutinante, le mot « maison » peut être complété, entre autres nombreuses possibilités, par les suffixes suivants, qui ne s'excluent que si les informations dénotées sont incompatibles (un mot ne peut être à la fois singulier et pluriel) et se placent, le cas échéant, dans un ordre précis : {pluriel} ; {cas possessif de la du singulier} ; {locatif} ; permettent de construire : « maisons », « ma maison », « dans la maison » ; « mes maisons », « dans les maisons », « dans ma maison » ; « dans mes maisons » ; mais pas , Le radical nu, , reste autonome.
Si on compare au latin, langue hautement fusionnelle (ou synthétique), toujours dans le domaine nominal, les faits sont bien différents :