La bataille navale de la Grenade se déroule dans les Antilles le lors de la guerre d'indépendance des États-Unis. Elle oppose une escadre de la Royal Navy britannique commandée par John Byron aux forces de la Marine française sous les ordres de Charles Henri d'Estaing. C'est la deuxième grande bataille opposant la France et la Grande-Bretagne après le combat d'Ouessant au large de Brest en 1778. Elle intervient alors que le conflit, entré dans la deuxième année de l'engagement français, reste très indécis.

La bataille, conduite sur le schéma tactique de la ligne de file par des escadres de forces quasi équivalentes, débouche sur une défaite anglaise. Cependant, celle-ci n'est pas exploitée par l'armée navale française car son chef n'en comprend pas l'importance et se contente de la conquête de la petite île de la Grenade.

La bataille témoigne cependant de l'intensification de l'effort de guerre des deux puissances européennes et de la confiance retrouvée de la France dans sa marine de guerre sortie humiliée, quinze ans plus tôt, des défaites de la guerre de Sept AnsSur les défaites françaises lors de ce conflit, on peut consulter , « Les épreuves de la guerre de Sept Ans ». On peut lire aussi , « Les rudes défaites françaises »..

Le contexte de la guerre d'indépendance américaine La France s'engage dans la guerre d'indépendance américaine au début de l'année 1778 avec une escadre de 12 vaisseaux et 5 frégates sous les ordres du vice-amiral d'Estaing pour soutenir la révolte des « insurgents ». Cette force navale arrive en sur les côtes américaines. D'Estaing a pour mission d’attaquer les Anglais .. Ces ordres lui laissent donc carte blanche, mais il lui est recommandé de ne pas quitter les côtes américaines avant d'avoir . D'Estaing renonce à attaquer New York défendue par des troupes nombreuses puis échoue devant Newport (). Une violente tempête l'empêche d’affronter les 14 vaisseaux de Howe. L'escadre française se replie alors sur Boston pendant plus de deux mois pour se ravitailler et réparer les avaries. D'Estaing fait ensuite voile sur la Martinique (novembre), mais subit un sanglant échec en tentant de reprendre l'île voisine de Sainte-Lucie (décembre) enlevée par les troupes et l'escadre de Barrington.

Au début de 1779, les forces navales françaises n'ont pas remporté la victoire rapide espérée l'année précédente à Versailles. Des renforts sont donc envoyés de France et arrivent progressivement entre février et avril avec les divisions navales du comte de Grasse (), de Vaudreuil (), et de La Motte-Picquet ()Grasse arrive de France, Vaudreuil des côtes africaines où il vient de s’emparer des établissements anglais et les vaisseaux de La Motte-Picquet ont escorté jusqu’à la Martinique un gros convoi marchand de 45 voiles. .. De petites expéditions permettent de s'emparer de Saint-Martin (), de Saint-Barthélémy () et, pour finir, de Saint-Vincent ().

D'Estaing dispose ainsi au début de l'été 1779 de 25 vaisseaux, soit plus du double des effectifs de l’année précédente., l'ensemble étant accompagné d'une dizaine de frégates. Côté anglais, des renforts sont également expédiés : l'escadre du vice-amiral Byron arrive à Sainte-Lucie le avec 10 navires et reçoit ensuite des navires supplémentaires. En juin, il dispose de 21 vaisseaux, sans compter les transports de troupes et les frégates.

D'Estaing décide de prendre l'initiative en attaquant la Barbade, île qui abrite une base de la Royal Navy, mais la météo ne lui est pas favorable. Il reporte donc son choix sur l’île de la Grenade devant laquelle il se présente le . sont débarqués. L’attaque dure deux jours, conduite en personne par d’Estaing, l'épée au point. C'est un succès : les défenses anglaises sont balayées et la garnison capitule en laissant 700 prisonniers, 3 drapeaux, 102 canons, 16 mortiers et le gouverneur, Lord Macartney, alors que les Français n'ont que 106 hommes tués ou blessésEffectifs donnés par . Les pertes françaises sont données par . Sur la prise de l'île, on peut aussi visionner ce dessin d'Ozanne, réalisé au moment de l'évènement.. Mais le au matin, l’escadre de Byron arrive accompagnée d’un gros convoi de 50 voiles chargé de troupes., sans savoir que l'île est déjà aux mains de d'Estaing. Lorsqu'il s'en rend compte, Byron n'a guère le choix : il lui faut absolument tenter une action d'éclat contre les Français à moins d'encourir de graves sanctionsEn 1756, dans des circonstances voisines, l'amiral Byng était arrivé trop tard pour sauver l'île de Minorque où venaient de débarquer les Français. Il s'était replié rapidement après un bref combat naval devant Port-Mahon, au grand scandale de l'opinion. Il avait été condamné à mort en cour martiale pour () afin de sauver la place, puis fusillé à genoux sur le pont d’un vaisseau de guerre. Cité par ..

Déroulement de la bataille thumb|Plan d'époque de la bataille avec la position des deux flottes. On peut aussi examiner les mouvements des escadres sur ce plan de la bataille récent (en allemand). thumb|L'escadre de Byron se faufile entre les vaisseaux d'Estaing et la Grenade, mais se retrouve prise sous le feu des canons français débarqués dans l'île (F. Dumoulin). D'Estaing dispose d'un nombre de vaisseaux plus importants que Byron (25 contre 21, ordre de bataille présenté plus bas). Mais cet écart n'est que relatif car d'Estaing n'oppose que aux à feu de son adversaire., ce qui s'explique par la composition des escadres. Les deux vaisseaux les plus puissants de d'Estaing sont le (navire amiral) et le de 80 canons à deux ponts, alors que Byron dispose d'un trois ponts de 90 canons, le HMS Princess Royal et aucun vaisseau de moins de 64 canons. D'Estaing et Byron alignent chacun 12 navires de 74 (ou 70) canons et respectivement 7 et 8 navires de 64 (ou 60) canons, mais l'escadre française comprend aussi 4 vaisseaux de 50 (ou 54) canons de faible utilité militaire. Le vice-amiral anglais dispose donc d’une force plus homogène que celle de son adversaire et peut envisager le combat avec de bonnes chances de succès.

Les frégates repèrent la force anglaise vers du matin et donnent l'alerte à coup de canons, laissant aux Français le temps de faire leur branle-bas et d'embarquer leurs chaloupes.. Byron tente alors un coup d'audace : pensant sans doute que les équipages sont à terre, il se faufile avec ses vaisseaux entre l'île et l'escadre de d'Estaing au mouillage, espérant pouvoir la détruire ou la capturer. Mais les équipages sont au complet et d'Estaing peut compter avec Suffren, de Grasse et La Motte-Picquet, sur la présence de brillants marins pour le seconder. Les forces françaises débarquées sur la Grenade constatent que les navires ennemis passent à portée de tir et retournent leurs canons pour bombarder les vaisseaux anglais qui se retrouvent ainsi pris entre deux feux, transformant la manœuvre de Byron en piège pour ses propres forces.

D'Estaing fait couper les câbles et la bataille s'engage au petit matin en suivant la classique tactique de la ligne de file. Les deux escadres s'affrontent en deux passes d'armes parallèles, la première à contre-bord, la seconde sur la même route. La canonnade est acharnée, comme le confirme le témoignage d’un officier du Fantasque (64 canons), le navire de Suffren, qui combat en deuxième position sur la ligne française et qui essuie le tir des 21 vaisseaux anglais passant devant lui : L'escadre anglaise, qui essuie de canons, est sévèrement étrillée. de canons selon .. L'arrière-garde anglaise se disloque avec 4 vaisseaux totalement désemparés, les HMS Lion (64), Grafton (74), Cornwall (74) et Monmouth (64) qui sortent de la ligne.

Byron réussit à se retirer vers l’île de Saint-Christophe en prenant en remorque ses 4 vaisseaux hors de combat. La flotte française est victorieuse, mais D'Estaing n'engage pas la poursuite malgré les conseils pressants de Suffren et de La Motte-Picquet. Rien n'est tenté non plus contre le convoi de troupes, pourtant extrêmement vulnérable et que, selon Suffren, un simple vaisseau de 50 canons accompagné de quelques frégates aurait pu capturer..

Le bilan : une victoire française non exploitée Les Français comptent 176 tués, dont trois capitaines de vaisseauIl s'agit de Desmichel de Champorcin sur le Provence, de Ferron de Quengo sur l'Amphion et de Montaut du Fier-Rodrigue. ., et 776 (ou 773) blessés. De leur côté, les pertes anglaises atteignent plus de et blessés. juge Suffren dans sa correspondanceExtrait de la lettre écrite le 10 juillet à . Cité par ..

Les historiens sont plus sévères. Cette bataille fut estime le stratège américain Alfred Mahan à la fin du Cité par . The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Little, Brown & Co, New York 1890, Dover Publications, 1987 (Repr.) .. note Rémi Monaque. D'Estaing ne comprend pas la portée de sa victoire. Le chef français s'était fait remarquer pendant la guerre de Sept Ans avec une brillante campagne corsaire dans l'océan Indien, mais, ayant commencé sa carrière sur terre, D'Estaing aurait eu beaucoup de mal à voir dans les escadres autre chose qu'un moyen de transporter des troupes. Par ailleurs fait remarquer Jean Meyer, Jean Meyer, dans ..

D'Estaing se contente donc de la conquête de la Grenade, victoire complétée par la prise des petites îles voisines des Grenadines, quelques jours plus tardC'est Suffren, à la tête d’une division de 2 vaisseaux et 2 frégates qui saisit presque sans combat, et sans pillage, les deux îles de Carriacou et de l'Union. .. La bataille de la Grenade est donc un authentique succès tactique français, mais sans portée stratégique, car ce n'est qu'un théâtre d'opérations mineur durant cette guerre. En laissant filer la Navy, il a laissé estime de son côté Jean-Christian Petitfils.. Il a également manqué de porter un coup terrible au moral des forces anglaises jusqu'en Amérique du Nord, car la bataille eut un retentissement considérable dans les opinions publiques. Le , d'Estaing, qui a peut-être quelques regrets, atteint l’île de Saint-Christophe où s'est réfugiée l'escadre anglaise. Mais Byron refuse de reprendre le combat et préfère rester à l'abri des batteries côtières. Jean-Claude Castex soutient que le HMS Lion est tellement endommagé que la Royal Navy doit le couler à Sainte-Lucie, . Il s'agit d'une grossière confusion, puisque le sera réparé (avec les trois autres vaisseaux) et servira jusque sous les guerres napoléoniennes. C'est le qui sera détruit, mais en 1780, après la bataille de la Martinique contre l'escadre de Guichen.. Les deux vice-amiraux ne se reverront plus et ne termineront pas la guerre à la tête de grandes escadres. Byron ne va exercer que très brièvement le poste de commandant en chef en Amérique du Nord et rentrer bientôt en Europe« James Gambier » sur l'Oxford Dictionary of National Biography.. Quant à d'Estaing, cette bataille lui vaut sur l'instant une grande popularité : l'opinion, avide de revanche afin de laver les défaites de la guerre de Sept Ans, ne regarde que la victoire sans voir le faible gain militaire de l'opérationÀ son retour, d'Estaing est accueilli en héros, longuement reçu par le roi, couvert d'éloges, faisant l'objet de poèmes, de chansons et même d'un opéra. ., ni le sanglant échec sur Savannah qu'il subit peu de temps après (octobre). D'Estaing va lui aussi rentrer en France (), mais malgré un accueil triomphal, il n’exercera plus qu'un rôle secondaire dans la guerre.. Les combats décisifs de cette guerre se dérouleront en 1781 sur les côtes américaines dans la baie de la Chesapeake et la péninsule de Yorktown, expliquant que l’engagement de la Grenade, malgré les effectifs engagés, soit ensuite tombé dans l'oubli.

Cette double bataille a des conséquences militaires réduites mais un retentissement important dans l'opinion française qui vit dans l'attente de la revanche depuis les défaites de la guerre de Sept Ans. Elle donne lieu à de nombreuses représentations dont on peut entrevoir quelques exemples ci-dessous.