L'expression de question sociale, ou question ouvrière, employée au , désigne l'état d'interrogation profonde – voire de désarroi – dans lequel se trouvent plongés les politiciens et les économistes, confrontés aux problèmes liés à la transformation radicale du travail à la suite de la révolution industrielle : dans la nouvelle société industrielle, l'organisation corporatiste du travail disparaît en effet au profit du salariat, et les innovations techniques modifient le rapport des ouvriers au processus de production.

Plus largement, la montée en puissance des machines dans l'univers des humains interpelle les intellectuels (philosophes, anthropologues, sociologues, psychologues…) quant à la pertinence du concept d'humanisme.

Ces problématiques font question, tant elles apparaissent inquiétantes par leur caractère à la fois incontournable, inédit et mal exploré.

Apparition Cette appellation est utilisée en France dès le début du . Une partie de la bourgeoisie - rarement les intéressés eux-mêmes - commence, dans les années 1840, à regrouper sous cette étiquette les problèmes sociaux engendrés par l'industrialisation. Alors que, dans les premières décennies du , la problématique de la pauvreté est principalement envisagée dans la perspective du paupérisme, vers le milieu du siècle s'impose le concept désormais prépondérant de question sociale. La nouvelle approche ne met plus au premier plan la pauvreté préindustrielle telle qu'on la rencontrait dans les régions rurales jusque dans la seconde moitié du , mais bien plus la misère de la classe ouvrière en rapide expansion. C'est pourquoi on parle alors parfois aussi de question ouvrière. Politiciens et essayistes prennent conscience que la classe ouvrière vit à la limite du minimum vital et dans des conditions économiques et sociales contraires à la dignité humaine, qu'elle est socialement discriminée et politiquement impuissante, qu'elle travaille dans un environnement matériel qui menace la santé et la vie familiale et, enfin, qu'elle ne bénéficie d'aucune protection contre les risques de maladie, d'accident, de mort ou de chômage.

Enjeux posés par la « Question sociale » vignette|Le travail du fer (peinture par Adolph von Menzel, 1875) vignette|Le travail des enfants : une jeune fileuse (États-Unis, 1908) vignette|Caricature de la question sociale dessinée par Manuel Tovar en 1902

Selon Robert Castel, la « Question sociale » fait référence à un questionnement essentiel, qui concerne les racines profondes du vivre ensemble, et comme le disent les sociologues : .

La « Question sociale » apparait d’autant plus inquiétante et complexe qu’elle s'adresse à une société qui a perdu la plupart de ses repères traditionnels et qui peine à s'orienter et à trouver une issue à ses difficultés : accroissement de la misère, précarité du monde ouvrier, cynisme d’un certain libéralisme, réaction violente des anarchistes, montée en puissance du marxisme… constituent autant de points déroutants et douloureux qui se trouvent réunis et s'entre-mêlent. La problématique parait d'autant plus redoutable qu'elle inquiète et déstabilise les élites, et l'opinion publique : les fondements de l'ordre social sont vigoureusement ébranlés sinon remis en cause par des forces nouvelles :

La peur des Classes dangereuses et de la participation des femmes en politique Cette peur est relayée par les gouvernements conservateurs, par Guizot en France puis par Bismarck en Allemagne. En riposte aux événements de 1848, la Loi du 31 mai 1850 rétablit le suffrage censitaire en France.

L'article 2 de cette loi précise que la liste électorale de chaque commune comprendra , alors que le décret précédent du n'exigeait que six mois de résidence.

Cette nouvelle condition de domiciliation exclut une grande partie des artisans villageois et des ouvriers, industriels ou agricoles. Ceux-ci, auxquels il faut ajouter les compagnons réalisant leur tour de France, sont en effet souvent amenés à migrer vers de nouveaux lieux de travail. Or, ces populations sont précisément celles qui échappaient le mieux à l'influence et au contrôle des curés et des notables, relais locaux de la droite conservatrice. De plus, la durée de résidence étant principalement attestée par l'inscription sur le rôle de la contribution personnelle, les plus pauvres, ceux que la bourgeoisie perçoit comme les éléments des , sont relégués à un rôle de citoyen passif en vertu d'une discrimination fiscale très comparable au suffrage censitaire.

Les femmes, qui ont déjà perdu le droit de vote à la suite des élections à l'Assemblée législative de 1791, continuent à être exclues de l'élection des représentants.

Quant à l'article 9 de la loi, il prolonge la répression du mouvement révolutionnaire en excluant du suffrage .

La montée des mouvements protestataires Les insurrections ouvrières vignette|La révolte réprimée des canuts de Lyon en 1834 De 1811 à 1816, en Angleterre, des bandes d'ouvriers s'organisent (Luddisme) pour détruire les machines nouvellement installées dans les manufactures et rendues responsables du chômage endémique et du bas niveau des salaires.

En 1831, les ouvriers de la soie à Lyon (les canuts de La Croix-Rousse) déclenchent un mouvement insurrectionnel en riposte au refus des fabricants de respecter le tarif des salaires et à l'attitude du gouvernement qui soutient ce refus. Le maréchal Soult, ministre de la guerre et Le duc d'Orléans, héritier du trône, à la tête de de troupes extérieures à la région réprime la révolte. Si le prince agit dans un esprit pacificateur, le vieux maréchal n'hésite pas à faire donner la troupe. Les conditions de travail demeurent inchangées et le tarif est définitivement aboli.

La même année, dans l’Aisne, alors que la crise économique s’accentue depuis 1827, et arrive à son comble après la Révolution de Juillet (on compte alors vingt cinq pour cent d’indigents) des chômeurs réclament des secours et menacent de recourir au pillage à Lille. Dans les régions du nord, la misère est effroyable et l’espérance de vie avait baissé chez les tisserands et chez les ouvriers des manufactures de laine et de coton, où la mortalité infantile avait progressé ; la situation des filatures de coton en Alsace n’est pas plus enviable malgré les améliorations apportées par certains patrons à Mulhouse ou à Guebwiller.

Montée de l'anarchisme Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est le précurseur de l'anarchisme. Scandalisé par l'inertie des autorités politiques et religieuses face à la misère ouvrière, il lutte toute sa vie en faveur de la justice sociale.

Élisée Reclus et Jean Grave sont les inspirateurs en France du mouvement anarchiste lancé à partir de 1872 par Kropotkine. Pour eux la destruction de la société capitaliste ne peut se faire sans recours à la violence. Les manifestations du mouvement anarchiste sont particulièrement actives en France entre 1880 et 1894, multipliant les attentats contre les représentants et les symboles de l'autorité. Évènements qui donnent lieu en 1893-1894 à la promulgation des lois dites « Lois scélérates » destinées à réprimer ces débordements qui défient l'ordre établi.

Mouvements insurrectionnels de la Commune de Paris Du au , les milieux ouvriers parisiens tentent de s'emparer du pouvoir. L'occasion paraît propice à la suite de la défaite devant les Prussiens et de la réaction des autorités qui marque sa distance en se réfugiant à Versailles et en désarmant Paris. Les objectifs des insurgés sont multiples : politiques avec la création de comités de gouvernement, anticléricaux avec la suppression du budget des cultes, sociaux avec l'instauration de la journée de travail de 10 heures. Mal commandée et divisée entre factions rivales (Blanquistes, Jacobins et Internationaux) la révolte ne peut empêcher le retour des « Versaillais » conduits par Thiers. La fusillade du mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise marque la fin des communards : d'entre eux ont péri et sont arrêtés. Plusieurs milliers sont déportés en Nouvelle-Calédonie. Par ailleurs, à la suite des combats de barricades acharnés, les dégâts matériels et humains sont importants. Le palais des Tuileries, l'Hôtel de ville, la Cour des comptes ont été ravagés par des incendies volontaires, des otages dont l'archevêque de Paris et un certain nombre de prêtres, ont été exécutés sommairement.

Révolutions russes de 1905 et de 1917

Formalisation de mouvements féministes Dans ce contexte, des femmes prennent la parole pour demander le suffrage universel et un plus grand pouvoir en politique. On peut citer l'exemple de Jeanne Deroin. Elle se présente comme candidate aux élections législatives du 13 mai 1849. Par ses opinions, elle participe aux débats sur l’abolition des privilèges de la naissance, l’émancipation de la femme et l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe ouvrière, comme en témoigne sa correspondance.

Tentatives de réponse Premières réponses politiques À la suite de plusieurs pétitions réclamant une réglementation sur le travail des enfants, l’Académie des Sciences morales décide, en 1835, de se pencher sur le sujet et désigne deux enquêteurs : Louis-François Benoiston de Châteauneuf et Villermé : à ce dernier est confiée entre et , la visite des départements où les industries du coton, de la laine et de la soie occupent le plus d’ouvriers ; c’est ainsi qu’il se rend dans la région de Mulhouse, mais aussi à Lille, Roubaix, Tourcoing puis à Nîmes, Carcassonne et au printemps 1836, dans la région de Lyon Saint-Étienne : lors de chacun de ses déplacements, il étudie les conditions de travail des ouvriers mais également leur logement, leur alimentation, leurs salaires… L’ouvrage né de ces patientes recherches porte le titre de Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soiehttp://sspsd.u-strasbg.fr/IMG/pdf/Villerme1.pdf.

Paru en 1840, il est à l'origine de deux lois : la loi sur le travail des enfants dans les manufactures, en 1841Votée sous le ministère de Adolphe Thiers en 1840, elle est promulguée le 21 mars 1841 limite l'âge d'admission dans les entreprises à 8 ans, mais uniquement dans les entreprises de plus de 20 salariés ; elle sera amendée en 1851Limitation de la durée du travail à 8h avant 14 ans et 12h entre 14 et 16 ans puis en 1874 la Loi sur le travail des enfants et filles mineures dans l'industrie, limitant l'emploi avant 12 ans. la première loi d’urbanisme en France interdisant la location de logements insalubres, en 1850

Après la publication de son grand ouvrage, il fait aussi paraître : en 1843, un mémoire sur Le Travail et conditions des enfants dans les mines de Grande-Bretagne puis un grand nombre de rapports sur des accidents du travail Accidents produits dans les ateliers industriels par les appareils mécaniques, en véritable promoteur des lois sur la Médecine du travail.

Le solidarisme

Réponse du mouvement coopératif Les premières expériences de coopération sont lancées par des précurseurs dès le : Robert Owen en Angleterre, Charles Fourier, Philippe Buchez, Proudhon en France.

Dans les années 1820-1840, débutent et se généralisent en France et en Angleterre des expériences collectives de Coopération visant la maîtrise de la production par les travailleurs eux-mêmes ainsi que l'organisation de formes diverses d'assistance mutuelle : Ainsi la Coopérative « La renaissance » de la ville de Bonneville en Savoie, entend remédier à une situation ouvrière difficile. Ainsi la coopérative de la Montée de la Grande-Côte à Lyon, où Michel Derrion et Joseph Reynier fondent au n° 95, en 1835 la première coopérative de consommation de France.

Le mouvement touche initialement le commerce de détail (1883-1885), les activités agricoles (1884) pour se diffuser par la suite dans les activités de pêche (1913), de construction et de logement (1920). Le Mouvement connaît un renouveau sous l'impulsion de Charles Gide.