Le deuxième concile d’Éphèse (449), appelé par ses détracteurs sous le nom de brigandage d'Éphèse, eut lieu en 449, entre deux conciles : le concile d’Éphèse, en 431, et le concile de Chalcédoine en 451. Ce concile (non reconnu par les catholiques et les orthodoxes) fut l'une des causes qui précipita la convocation du concile de Chalcédoine. Le qualificatif de « deuxième » est donc propre à ceux qui reconnaissent la légitimité de ce concile, les Églises dites des trois conciles. Dans la liste des conciles chez ceux qui refusent ce concile, seul le concile d’Éphèse (431) porte ce nom.
L'assemblée de 449 eut pour principal promoteur Dioscore , patriarche d'Alexandrie, qui voulut y favoriser les doctrines du moine grec Eutychès. C'est là un des épisodes des grandes controverses christologiques qui agitèrent le monde chrétien, notamment au sein de l’Église Orientale du . En effet, après la formulation du dogme trinitaire du concile de Nicée (325) au concile de Constantinople en 381, le débat au sein de l’Église du allait se centrer sur la personne du Christ, Dieu et homme.
En plus de montrer le foisonnement des débats religieux, la réunion d'assemblées successives, canoniques ou non reconnues comme telles, est un précieux témoignage des relations complexes qui s’établirent entre les différentes autorités, non seulement ecclésiastiques mais encore entre celles-ci et les autorités temporelles (notamment l’empereur) parallèlement à l’expansion de l’Église et à l’affirmation d’une orthodoxie de doctrine de plus en plus précisément définie. L’Empire byzantin, notamment en Orient, était devenu d'une certaine manière un « État-Église », au point de former, sous le règne de Théodose II (408-450), une structure dans laquelle le séculaire et le religieux étaient un toutW. H. C. Frend, The rise of the Monophysite movement, Cambridge University Press, 1972..
Les controverses christologiques consécutives à la controverse trinitaire
thumb|Le « bouclier » ou l'« écusson » de la Trinité, un symbole traditionnel dans le christianisme occidental.
Après l'orageux débat suscité par un prêtre d'Alexandrie, Arius, tout au long du , c'est la nature divine du Fils, Jésus-Christ, dans ses interactions avec sa nature humaine, qui était au centre de toutes les controverses du . Il s'agissait de définir si le Fils était consubstantiel au Père (c'est-à-dire « de même substance »), s’il était ou non subordonné au Père, voire sa « créature », « « Hypostatse » et « personne » dans la formation du dogme trinitaire », dans RHE79, 1984.. La doctrine qui prévalut, à Nicée (325), à Serdica (~343) et à Constantinople (381) est celle de la consubstantialité ou homoousia, c'est-à-dire que la nature divine du Fils est la même que celle du Père (hypostases distinctes, mais une seule et même substance The Cambridge history of Christianity, Khaled Anatolios, Discourse on the Trinity, p. 347..
Les controverses christologiques débattues dans les conciles d’Éphèse et de Chalcédoine s’attelèrent à résoudre la question suivante, suscitée à partir de 429 par Nestorius : après l'incarnation du Verbe, « qui a pris chair de la Vierge Marie » (symbole de Nicée, la personne de Jésus-Christ était-elle unique, en deux natures (divine et humaine), ou bien y avait-il en lui deux « personnes » distinctes (thèses de Nestorius condamnées au concile d'Éphèse), l'homme Jésus, d'une part, le Verbe divin d'autre part, le second « assumant » le premier non pas dès sa conception dans le sein de la Vierge, mais ultérieurement, une fois adulte, notamment au moment de son baptême par Jean le Baptiste ? Cette question avait une conséquence essentielle, car elle implique de déterminer si la Vierge Marie est seulement la mère de l’homme Jésus (Anthropotokos), la Mère du Christ (Christotokos) ou bien également la Mère de Dieu (Theotokos) ?
Mise en contexte historique
Les origines du débat Bien que les débats religieux se retrouvent dans toutes les sphères de la société chrétienne, du simple croyant aux évêques de villes plus ou moins importantes, les grands courants d’interprétation de la foi chrétienne sont associés aux noms des éminences qui les ont défendus. Dans le cas du commencement de cette controverse christologique, Nestorius et Cyrille d'Alexandrie sont les figures principales.
Nestorius
En 428, Nestorius, originaire d’Antioche, fut choisi par Théodose II pour être patriarche de Constantinople, capitale de la partie orientale de l'Empire romain, la Nouvelle Rome. Une fois cette position acquise, son interprétation christologique devint plus visible. Il défendait l’idée de la distinction de deux natures dans le Christ après l’incarnation, divine (le Fils qui partage l’essence du Père) et humaine (celui dont l’histoire est narrée dans les Évangiles et qui subit la crucifixion). Conséquemment il proposait pour Marie la dénomination « Mère de Christ », qui permettait de faire de Marie la mère de l’entité composite qu’était Jésus-Christ.
Cyrille d’Alexandrie
thumb|right|S. Cyrille d'Alexandrie, Père et docteur de l'Église chez les Catholiques, Père de l'Église pour les Orthodoxes.
Parallèlement, Cyrille, le patriarche d’Alexandrie (412-444) et maître-théologien, dénonça cette position et Nestorius comme hérétiques (deuxième lettre de Cyrille à Nestorius). Animé par une croyance sincère en sa position doctrinaire mais aussi ne résistant pas a l’idée d’asséner un coup fatal à l’autorité et au prestige de Constantinople, il se fit investir par l'évêque de Rome Célestin des pleins pouvoirs pour juger Nestorius qui fut condamné par un synode tenu à Alexandrie en 430Ibid. 1, p. 16.. Le fondement christologique de la critique de Cyrille d'Alexandrie se retrouve dans sa troisième lettre à Nestorius se concluant sur « Douze Anathématismes »A. J. Festugière, Éphèse et Chalcédoine, Actes des Conciles, éditions Beauchesne, 1982, p. 57-68., que Nestorius est sommé de souscrire pour prouver sa foi catholique. Par la suite, après la mort de Cyrille en 444, le moine Eutychès, fera une interprétation abusive des Douze Anathématismes pour justifier sa doctrine monophysite (ou encore miaphysite), voulant mettre son hétérodoxie sous le prestigieux patronage posthume de Cyrille.
La doctrine monophysite, promue au cours du « brigandage d'Éphèse », consiste en l’affirmation d’une nature entièrement divine de Jésus après l’incarnation, au détriment de sa nature humaine assumée et devenue une simple apparence visuelle (alors que Cyrille, au contraire, proclamait, en se basant sur les saintes écritures, « le Verbe issu de Dieu Père, hypostatiquement uni à la chair, un seul et même Christ avec sa propre chair »Ibid. 5, anathématisme 2., cela d’une manière ineffable et indicible pour l'esprit humain, car le Verbe, étant Dieu, « le Christ est véritablement Dieu par nature, comme Fils unique du Père »Ibid. 5, anathématisme 5., les deux natures, divine et humaine, étant unies sans confusion ni séparation dans le Seigneur Jésus-Christ. C'est d'ailleurs de cette doctrine que découle le bien-fondé du titre de « Mère de Dieu » (« théotokos ») donné à la Vierge Marie, que Cyrille avait fait proclamer par le concile d’ÉphèseIbid. 1, p. 18.. Cyrille donc avait bien enseigné, de manière catholique, la chair véritable du Christ, alors que la doctrine monophysite d'Eutychès en affirmait l'apparence et non la réalité.
D'ailleurs Cyrille bénéficiait de l’appui inconditionnel de l'évêque de Rome, le pape Célestin et, au premier concile d’Éphèse, de l'appui total des légats pontificaux envoyés de Rome. De plus, traditionnellement, les patriarches d’Alexandrie, capitale du diocèse d’Égypte, sont considérés comme ayant un statut égal à ceux d'Antioche, Jérusalem et Constantinople. De là découle sans doute la certitude de Cyrille d’être habilité à sermonner d’autres patriarches, à unilatéralement convoquer des synodes, à faire condamner des membres de l’Église, et surtout à se considérer comme le « miroir d'Orient » de la puissance de Rome Fergus Millar, A Greek Roman Empire, University of California Press, 2006, p. 131-138.. Cette attitude persista et se retrouva chez les patriarches suivants, notamment Dioscore (444-451), qui reprit le flambeau d’Alexandrie, mais en se faisant, cette fois, non pas le champion de la catholicité comme son prédécesseur Cyrille (proclamé Docteur de l'Église par le pape Léon XIII), mais le défenseur acharné du monophysisme, opposé à la christologie romaine, c'est-à-dire à celle du concile de Chalcédoine qui allait, deux ans plus tard, en 451, condamner le monophysisme d'Eutychès, ainsi que le « brigandage d'Éphèse » et son principal promoteur, Dioscore.
Le premier concile d’Éphèse
C’est à la demande de Nestorius que fut convoqué le premier concile d’Éphèse ; cependant, au sein de l’Église grecque, l’interprétation de Cyrille était plus populaire. L’empereur compta finalement parmi les rangs des partisans d’Alexandrie, sous la pression populaire et grâce au soudoiement de la cour de Constantinople par Cyrille. Le rôle de Théodose peut être souligné, puisque tout au long du concile il fut constamment informé des plaintes, accusations et tentatives de justifications des différents partis du concile auxquelles il répondit diligemment. Il confirma la déposition du clan de Nestorius (qu’il fit renvoyer dans son monastère en Syrie), puis il dissolut le concile.
Théodose II, en raison de son implication dans le concile d’Éphèse et de ses convictions religieuses, soutint pendant la période inter-concilaire l’interprétation monophysite, tout en cherchant à établir un terrain d’entente entre les camps antiochien et alexandrin ; la « formule de réunion » () en est le symboleDans la lettre de Cyrille « Lætantur cœli », Ép. 39, Pastrologiæ Cursus Completus, Series Græca, éd. J. P. Migne, Paris, 1857-1934.. Cependant, en 435, il interdit aux partisans de Nestorius de se qualifier de chrétiensCodex théodosien, XVI. 5. 66. et étendit la sphère de domination du patriarche de ConstantinopleIbid. 9, p. 157-167..
La version d’Eutychès Le monophysisme n’est pas une doctrine homogène. Bien au contraire, il existe toute une déclinaison d’interprétations. La version d’Eutychès est une interprétation a maxima du monophysisme, c'est-à-dire qu’il proclamait non seulement « une nature dans le Verbe incarné », mais il attribuait au Verbe lui-même (c'est-à-dire à l’essence divine) la souffrance de la Passion puisque le Verbe incarné l’avait été dans une chair divine et non humaine (l’humanité du Christ n’est pas l’humanité humaine). Bien qu’elle soit extrême, la version d’Eutychès est dans la veine d’Alexandrie ce qui est, pour le peuple comme pour l’empereur, une raison suffisante de le soutenir. L’influence d’Eutychès puise également sa source dans les influences de cour. Il est réputé pour avoir obtenu le soutien de Pulchérie, sœur de Théodose II, au service de Cyrille en 431. Au début de la décennie 440, Eutychès maintint son influence sur la cour, non plus par l’intermédiaire de Pulchérie mais par celui de l’eunuque Chrysaphe (dont il était le parrain), le grand chamberlain de Théodose II, sur lequel son influence était immenseIbid. 1, p. 30..
Le retour de la controverse
En 448, un synode permanent se réunit à Constantinople pour examiner l’accusation, portée à l’encontre d’Eutychès, d’une interprétation extrême affirmant une nature divine unique dans le Christ. Le synode le condamna et l’excommunia. Eutychès fit appel à l’empereur qui, mal informé, entouré de conseillers favorable au monophysisme, soutint son interprétation et se déclara hostile à l’évêque Flavien de Constantinople (446-449) qui avait présidé le synode.