Le Verrou est une scène représentant les prémices d’un rapport sexuel entre un homme et une femme peinte par Jean-Honoré Fragonard en . Il s'agit de l'un des tableaux les plus célèbres du peintre, véritable référence de la peinture du . Une première interprétation suggère que la scène représente deux amants enlacés dans une chambre à coucher, l'homme poussant le verrou de la porte. Une interprétation différente suggère au contraire la représentation d’un viol, la femme représentée tentant de s’extirper des bras de l’homme, celui-ci l’enfermant dans la pièce en poussant le verrou pour pouvoir abuser d'elle à loisir.

La toile est conservée au musée du Louvre, au département des peintures, dans la section consacrée à la peinture française du , au deuxième étage de l'aile Sully. Elle y côtoie quelques-uns des plus grands chefs-d'œuvre picturaux de la même époque, selon un parcours organisé chronologiquement.

Cette peinture, véritable symbole de l'esprit libertin du , reflète l'état d'esprit adopté par les peintres de l'époque, notamment celui de François Boucher, l'un des maîtres de Fragonard et grand représentant de la peinture rococo.

Historique de l'œuvre Œuvre de commande L'œuvre a été commandée dans l'année par Louis-Gabriel Véri-Raionard, marquis de Véri (1722-1785)Pierre Rosenberg, notice , du catalogue de l'exposition Fragonard, Paris, 1987-1988, page 481.. Réalisée pour ce collectionneur réputé et exigeant, cette peinture érotique, apparemment légère mais affirmant une ambition réelle, s’inscrit dans un ensemble de représentations amoureuses, parfois grivoises, et éminemment représentatives de l’esprit de la société française à l’heure où les Lumières vont bientôt vaciller. La toile semble inaugurer un renouvellement profond de l’inspiration de Fragonard, qui s'était d'abord illustré dans la peinture d'histoire, notamment avec Jéroboam sacrifiant aux idoles, premier prix de Rome . L'obtention de cette distinction permet à Fragonard de jouir d'une immense notoriété. Ses scènes galantes sont extrêmement courues et la noblesse lui passe de nombreuses commandes, à l'instar de celle du baron de Saint-Julien pour Les Hasards heureux de l'escarpolette ().

vignette|upright=1.3|right|alt=Le Contrat de Maurice Blot, d'après Fragonard|Le Contrat (), gravure de Maurice Blot d'après Fragonard.

Selon Edmond de Goncourt, Fragonard avait donné au Verrou , lui-même suite d'un autre appelé L'Armoire. Le tableau, qui appartenait à la collection du marquis de Véri, nous est parvenu grâce à la gravure de Maurice Blot, qui avait, huit ans auparavant, réalisé une gravure du Verrou. Cette estampe, considérée comme médiocre, eut cependant un très grand succès attribuable en bonne partie à la gloire de Fragonard. Une théorie voudrait d'ailleurs que les deux œuvres que sont Le Contrat et Le Verrou constituent, avec L'Armoire, autre tableau de Fragonard, les trois chapitres d'un roman dont les héros seraient les deux amants. Le Verrou illustrerait la passion du couple, L'Armoire, la découverte de leur aventure prise en flagrant délit et Le Contrat, leur réconciliation.

vignette|left|alt=|L'Adoration des bergers () de Fragonard, pendant du Verrou, musée du Louvre, Paris.

Aujourd'hui, considère comme seul pendant du Verrou une œuvre d'inspiration plus sacrée, L'Adoration des bergers (). Cette toile, également commandée par le marquis, aurait été suggérée par Fragonard lui-même. Elle montre la volonté de Fragonard de renouer avec l'art sacré et permet d'opposer deux sens de l'Amour : l'amour charnel ou libertin, cher au , et l'amour sacré, religieux.

Propriétaires successifs

Après la mort du marquis de Véri, le tableau figure, sous le , dans sa vente d'après décès le , où il est acheté par le marchand de tableaux LebrunL'époux de Vigée-Lebrun.. Le Verrou fait partie de la vente aux enchères, le , de la collection de Laurent Grimod de la Reynière, vente sans doute motivée par les difficultés financières dues à une opération financière trouble de l'ancien fermier général avec un banquier de Gênes, Serra, et un autre de Genève, HallerNed Rival, Grimod de La Reynière, le Gourmand Gentilhomme, Éditions Le Pré aux Clercs, 1983, .. À cette vacation, elle est de nouveau acquise par LebrunPierre Rosenberg, 1987-1988.. S'ensuit une longue période où l'on perd la trace du tableau. Il aurait été proposé au musée du Louvre, en 1817, par Gabriel d'Arjuzon.

Il entre finalement dans la collection du marquis Achille Raimond de Bailleul au château du Rouville à Alizay dans l'Eure. En 1887, la toile reviendra, par héritage, à la fille du marquis : Marie Jeanne de Bailleul (1861-1921), épouse Raimond Houzard de la Potterie. En 1922, Le Verrou est proposé à l'achat au musée du Louvre par l'expert en tableaux Georges Sortais. Il entre finalement en possession de Madame le Pelletier, belle-mère d'une des héritières La Potterie (vraisemblablement la mèreNée Valérie Audresset. de Paul Le Pelletier 1886-1965 qui épousa Anne-Marie Houzard de la Potterie).

Le tableau passe alors de collection en collection. En premier lieu, celle de monsieur André Vincent. À la suite de sa vente aux enchères à Paris, galerie Charpentier, le , , la toile entre dans la collection Lebaron-Cotnareanu. Puis il fait partie de la collection Sportuno CotyUn parent du parfumeur François Coty.. À la vente aux enchères à Paris, palais Galliéra le , , l'œuvre est acquise par le marchand de tableaux anciens François Heim le pour environ . Il la revend au musée du Louvre en 1974 pour , et l'œuvre reçoit alors le numéro d'inventaire C'est-à-dire deuxième acquisition de l'année 1974.. La majeure partie de la somme provenait d'une subvention exceptionnelle du ministère des Finances, alors dirigé par Valéry Giscard d'Estaing. Celui-ci, devenu candidat à la présidence de la République, n'apprécia pas d'être traité par la presse satiriqueLe Canard enchaîné. de « Pigeon de la rue de Rivoli », ancienne adresse du ministère des Finances (aile Richelieu du Louvre).

L'Adoration des bergers a été offerte au Louvre en par monsieur et madame Roberto Polo. Les deux œuvres sont ainsi rassemblées, opposant à nouveau l'amour sacré et l'amour profane, destinée originelle de la paire..

L'affaire du Verrou La cession du Verrou au Louvre fit l’objet d’une importante affaire juridique lorsque les vendeurs précédents découvrirent la véritable identité de l'œuvre et demandèrent la nullité de la vente.

Lorsque Heim acquit Le Verrou aux enchères, il était désigné comme « attribué à Fragonard » : un doute subsistait alors sur l’auteur du tableau. C’est le marchand qui restaura l’œuvre et établit son authenticité, ce qui augmenta considérablement sa valeur et lui permit de le revendre au LouvreEn disant que ce n'était pas le tableau venant des Vincent. pour cinq millions de francs.

À l’occasion de la cession au Louvre, les héritiers de Jean André Vincent, qui avait vendu le tableau à Heim, apprirent l’authenticité et demandèrent l’annulation de la vente aux enchères pour erreur sur une des qualités substantielles de la chose, la qualité en cause étant l’authenticité de l’œuvre.

Cependant, la première chambre civile de la Cour de cassation, confirmant les décisions des juges du fond, refusa de prononcer cette nullité dans un arrêt célèbre du Arrêt de la chambre civile 1 du 24 mars 1987 disponible sur Legifrance. En effet, elle retint que la mention « attribué à Fragonard » laissait subsister un doute quant à l’authenticité du tableau mais ne l’excluait pas. Ce doute, cet aléa, était connu tant par le vendeur que par l’acheteur lors de la vente : ni l’un ni l’autre n’avaient donc commis d’erreur, ayant bien acheté un tableau qu’ils savaient comme étant peut-être de Fragonard. De cette jurisprudence la doctrine formula le principe selon lequel « L’aléa chasse l’erreur ».

Un autre aléa subsiste cependant : celui sur la désignation « attribué à », lors de la vente Vincent en 1933, alors que le tableau est désigné comme un Fragonard certain dès 1855, dans un Dictionnaire de Bouillet et ailleurs, et aussi une œuvre maîtresse de l'artiste. Le tableau aurait ainsi été déclassé, donc vendu moins cher, à un véritable collectionneur il est vrai, qui l'aura conservé sa vie entière, avant la cession au Louvre et son reclassement.

Fréquentes avant 1987, ces étourderies d'experts ont ainsi été mises en évidence, et la même année, éclairent un autre jugement, en sens inverse cette fois, dans l'affaire similaire du Poussin (de Saint Arroman).

Esquisse vignette|upright=1.3|right|alt=|Esquisse du Verrou vendue chez Christie's le . Une esquisse de taille réduite () du tableau, provenant de la collection d’Akram Ojjeh, a été vendue chez Christie's le (lot ) pour la somme de sterling, soit environ ..

Description La toile mesure . Elle présente un couple enlacé. La femme, vêtue d'une robe de satin doré, semble vouloir s'extirper nonchalamment de l'étreinte de son amant. Ce dernier pousse le loquet éponyme de la porte qui se ferme sur une pièce en grand désordre : le lit défait, une chaise renversée. Plusieurs éléments interpellent le regard et, notamment, une pomme posée dans la lumière du clair-obscur. Le Verrou « raconte moins le désir féminin que la passion qui se joue entre un amant et sa maîtresse dans le secret de l'alcôve». La lumière est posée sur le couple, comme un projecteur dramatique, alors que des tentures de baldaquin situé hors champ accentuent encore l'impression d'une scène théâtrale; les étoffes constituent en effet plus de la moitié de la surface peinte totale.

Plusieurs éléments interpellent le regard et, notamment, une pomme posée dans la lumière du clair-obscur.

Contexte culturel

Au moment où Fragonard peint Le Verrou, cette deuxième moitié du est une période d'intense bouillonnement intellectuel, notamment grâce à la diffusion des idées des Lumières. C'est également le début d'un changement dans les mœurs qui deviennent plus libres. L'omniprésence de la peinture sacrée mais aussi de l'Histoire dans l'art laisse de plus en plus de place à la peinture de genre. On voit apparaître des scènes de genre qui se diversifient et qui plaisent. Le sujet de prédilection des peintres devient .

Parmi ces œuvres, deux écoles se distinguent. L'une serait celle de la retenue, de l'expression douce-amère, mais , des natures mortes de Chardin qui se pose en « peintre des vertus bourgeoises ». L'autre annonce le rococo dont Watteau est considéré comme le premier représentant dans le domaine de la peinture. Ses « idylles galantes » (comme la toile Pèlerinage à l'île de Cythère, ) plongent dans l'atmosphère fantasmée de la Grèce, on parle d'ailleurs de « siècle de l'Arcadie ». La peinture se fait plus douce, plus suave, . D'abord, la nudité des dieux grecs et romains sert de prétexte au dévoilement du corps comme, chez François Boucher, Diane sortant du bain (). Puis, c'est l'aboutissement incarné par L'Odalisque brune () de Boucher.

Le maître de Fragonard représente sa femme nue, allongée sur le ventre, regardant celui qui la contemple avec toute l'ironie, à la fois contenue et exacerbée, de cette époque. Ce tableau fait scandale et retentit certainement dans l'esprit du tout jeune Fragonard, qui part travailler dans l'atelier de Boucher dès l'âge de quatorze ans, soit un an après la présentation de L'Odalisque brune.

Analyse Sources d'inspiration et réalisation En grand amoureux du dessin, Fragonard commence par réaliser plusieurs esquisses et études du Verrou. On suppose que le maître a utilisé des modèles pour la réalisation de son œuvre, comme il en avait parfois l'habitude comme peut l'illustrer sa toile Les Débuts du modèle. Il aimait également s'inspirer des écrits de son époque. Gault de Saint-Germain dit à son sujet que .