Abraham Bloch est un rabbin français, né le à Paris et mort le à Taintrux (Vosges). Figure importante du Consistoire central israélite de France, il est connu pour avoir été le premier rabbin de France tué à l'ennemi durant la Première Guerre mondiale.
Issu d'une lignée de rabbins alsaciens, il embrasse cette même vocation, intègre le séminaire israélite de France puis obtient un premier poste auprès de la petite communauté juive de Remiremont. Bloch dirige ensuite le grand-rabbinat d'Alger pendant onze ans, et s'emploie notamment à juguler les violences antisémites qui touchent l'Algérie dans le contexte du décret Crémieux et de l'affaire Dreyfus. Nommé grand-rabbin de Lyon en 1908, en récompense de sa conduite courageuse en Algérie, il conserve ce poste jusqu'à la Première Guerre mondiale.
S'étant porté volontaire pour servir en tant qu'aumônier militaire israélite, alors qu'il a , il est affecté au corps d'armée lorsque la mobilisation générale est déclarée en août 1914. Il part pour le front dans le massif des Vosges, secourant les blessés de la bataille de la Haute Meurthe. Il est tué à l'ennemi, au col d'Anozel, près du village de Taintrux, le .
Selon un récit , il aurait été fauché par un obus quelques instants après avoir tendu un crucifix à un soldat français mourant. L'aumônier, dont la mort au champ d'honneur est avérée, devient alors, sous la plume de l'écrivain Maurice Barrès, figure de proue du nationalisme français, la personnification de l'Union sacrée qui rassemble les Français de toutes tendances politiques ou religieuses au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il devient également l'un des symboles les plus puissants du franco-judaïsme, idéal visant à concilier les grands principes du judaïsme avec les valeurs défendues par le républicanisme français, qu'il avait passé sa vie à promouvoir.
De nombreux hommages lui sont rendus dans l'entre-deux-guerres, dans le contexte de la montée de l’extrême droite et de l'antisémitisme sous la Troisième République : sa mort, érigée en image d'Épinal, est en effet mise en avant comme la preuve de l'attachement des Français israélites à leur patrie et à la République.
Biographie Origines familiales
Abraham Bloch descend par son père d'une famille des Juifs alsaciens originaires du Bas-Rhin. Son bisaïeul, David (Uttenheim, 1748 - 1814) est circonciseur rituel.. Son grand-père, Bloch (), professeur de Talmud, connu en yiddish comme le , le « sage d'Uttenheim », s'installe à Strasbourg vers 1820. Il est le maître du futur grand-rabbin de France Zadoc Kahn et rédige un commentaire du traité Houlin de la Mishna intitulé Yismah Moshé. Quant au père d'Abraham Bloch, Isaac Bloch (), il est négociant et rabbin, installé dans la capitale depuis 1856. Cette même année, il épouse Joséphine Marsilio, née à Venise en 1835, fille de Joseph Marsillo et Sara Heimann, et qui, au moment de son mariage, réside à Paris avec sa famille, au 92 rue de Provence. Isaac Bloch est voyageur de commerce, exerçant son métier entre Paris et Arras. Il devient vice-président des communautés juives de Valenciennes et Saint-Mandé.
Abraham Bloch est l'aîné de quatre enfants. Son frère cadet, Armand Bloch (Saint-Mandé, - Bruxelles .) deviendra grand-rabbin de Bruxelles. Abraham a aussi deux sœurs, Deborah, épouse du rabbin Jacques Kahn, décédée en 1912, et Rachel, surveillante à l'hôpital Rothschild de la rue de Picpus puis directrice de l'hôpital Rothschild de Berck, décédée en 1935.
Jeunesse et études vignette|Vue en coupe du séminaire israélite de France situé rue Vauquelin à Paris, par l'architecte Alfred-Philibert Aldrophe, 1879.|alt=Le plan d'un bâtiment.
Abraham Bloch naît le dans l'ancien de ParisDevenu de Paris en 1860., dans la Seine. À la suite du rattachement de l'Alsace-Moselle à la Prusse, le , la famille Bloch fait partie des Alsaciens et Mosellans qui font le choix de conserver la nationalité française. Ils optent pour la France le . Les Bloch vivent à cette époque au 13 boulevard Voltaire. Ils résident plus tard à Saint-Mandé où se sont installés de nombreux optants alsaciens.
Abraham Bloch entre dans sa dix-huitième année, en , au séminaire israélite de France, institution alors située au 57 boulevard Richard-Lenoir et transférée en 1881 au 9 rue Vauquelin dans le Quartier latin. Cette institution a pour mission de former les rabbins consistoriaux. Bloch y étudie le Tanakh, le Talmud, la théologie, l'histoire du peuple juif, la littérature française, l'hébreu, le latin, le grec et l'araméen. Il suit aussi des cours d'hébreu rabbinique sous la direction de Joseph Derenbourg à l'École pratique des hautes études.. Il y vit, de même que les autres élèves du séminaire, en vase clos, ne pouvant quitter le séminaire que deux heures, les jeudis. Contrairement à son frère Armand, rentré deux ans après son aîné au séminaire et jugé brillant par ses professeurs, Abraham reçoit des appréciations réservées : « appliqué mais lent », « de la bonne volonté, jugement peu sûr ». Toutefois, dans le portrait que le grand-rabbin de France dresse d'Abraham Bloch à la suite de son décès, il indique : . Abraham Bloch obtient le diplôme du premier degré rabbinique le .
Rabbin de Remiremont
En 1883, Abraham Bloch est nommé rabbin à Remiremont dans le département des Vosges, étant seul candidat au poste. Il s'agit d'une petite communauté juive fondée au début du . N'ayant pas encore 25 ans lorsque sa candidature est acceptée, le , il doit demander une dispense d'âge au ministère de la Justice. Le ressort du rabbinat comprend à la fois Remiremont et Le Thillot situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est. La synagogue de Remiremont, où Bloch officie, a été inaugurée en 1873. D'après le décompte que Bloch envoie annuellement au préfet de Vosges, on compte, en 1887, à Remiremont, et au Thillot . Ce recensement sert à répartir l'indemnité de logement payée au rabbin au prorata des membres de la communauté de chaque commune.
Le , dans le arrondissement de Paris, Abraham Bloch épouse Berthe Eudlitz (Paris, 1868-1940), issue d'une famille de commerçants parisiens aisés. Leur mariage est célébré à la synagogue de la Victoire (Paris) par le grand-rabbin Zadoc Kahn. Les époux habitent 62 boulevard Thiers à Remiremont. De cette union naissent deux enfants, Moïse (1893) et Jeanne (1895). En 1892, Bloch reçoit du consistoire central son diplôme rabbinique de deuxième degré, lui permettant d'espérer l'accès à des fonctions plus importantes.
L'année suivante, Abraham Bloch voyage en Belgique pour célébrer le mariage de son frère, Armand Bloch, grand-rabbin de Bruxelles avec Erlanger, fille du compositeur Camille Erlanger. En 1895, le rabbin propose d'annexer à son ressort les communautés juives de l'arrondissement de Saint-Dié-des-Vosges qui dépendent alors du rabbin d'Épinal. Sont concernés 420 juifs de Gérardmer, Raon-l'Étape, Senones, Saint-Dié. Le consistoire d'Épinal approuve la proposition, constatant la disproportion démographique entre les deux rabbinats, mais le consistoire central ne donne pas suite.
Grand-rabbin d'Alger vignette|Relève de la garde devant la grande synagogue d'Alger pendant les émeutes antisémites de 1898. Cette synagogue, où le grand-rabbin Bloch officie est située sur la place Randon, renommée en 1925 place du Grand-Rabbin Bloch.|alt=Photo ancienne, en premier plan la relève de la garde, en arrière plan une synagogue de style néo-mauresque. vignette|Caricature antisémite du supplément illustré de L'Antijuif algérien, un journal fondé par Max Régis élu maire d'Alger en 1898 et 1900, qui attaque Abraham Bloch dans ses pages.|alt=Caricature antisémite.
À partir de 1845, l'organisation consistoriale française, structurée en métropole en 1808, sous le Premier Empire, est étendue à l'Algérie coloniale. Dans chaque département algérien (Oran, Constantine et Alger) est créé un consistoire.. Les grands-rabbins de ces consistoires sont chargés de « régénérer » le judaïsme algérien jugé arriéré par le consistoire central, et d'y diffuser le franco-judaïsme. Ils sont très majoritairement ashkénazes et pour la plupart de tradition alsacienne ou lorraine. C'est dans ce contexte qu'Abraham Bloch, qui avait déjà candidaté au poste de grand-rabbin de d'Oran en 1891, postule à celui d'Alger en .
Le , le Consistoire central choisit Abraham Bloch à l'unanimité comme grand-rabbin d'Alger. Son décret de nomination est publié le . Il se rend alors en bateau à Alger depuis Marseille avec sa femme et ses deux enfants et est officiellement installé dans ses nouvelles fonctions le . Son arrivée intervient dans un contexte de troubles anti-juifs.. À l'époque où le décret Crémieux, qui octroie en 1870 la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie, prend effet, la colonie compte 2 millions de musulmans, pour la plupart dépourvus de droits civiques. La population européenne compte Français et étrangers. Il y a Juifs algériens auxquels s'ajoutent Juifs du Maroc et de Tunisie. La naturalisation massive des Juifs est vécue par de nombreux Français d'Algérie comme une menace pour l'équilibre politique de la colonie. L'antisémitisme qui résulte de ce contexte local se retrouve amplifié dans le contexte de l'affaire Dreyfus. En mai de cette même année, quatre députés du groupe antijuif, dont Édouard Drumont, auteur de La France juive, sont élus en Algérie. Max Régis, un agitateur antisémite, devient maire d'Alger en . La violence antisémite s'exprime dans les rues et se manifeste à proximité immédiate du domicile du grand-rabbin Bloch :
Ce climat antisémite provoque une paupérisation de la communauté juive algéroise. De nombreuses personnes perdent leur emploi ou ne peuvent l'exercer. Un Comité de défense contre l’antisémitisme est formé en France, à l'instigation du grand-rabbin Zadoc Kahn et de Narcisse Leven, président de l’Alliance israélite universelle, pour lutter contre la haine antisémite. Ce comité, dont l'existence ne sera révélée qu'en 1902, agit aussi en Algérie. Abraham Bloch joue un rôle pivot dans ce dispositif, servant de relais entre le Comité de défense contre l’antisémitisme, l’Alliance israélite universelle et la communauté juive algéroise. Le comité s'emploie à financer des campagnes de presse contre Drumont. La Vigie algérienne et le Télégramme algérien reçoivent ainsi des subsides pour soutenir les candidats socialiste Paul Vibert et radical Paul Samary. D'autres fonds sont employés pour financer des ateliers employant des ouvriers juifs désœuvrés à la suite des troubles antisémites. Le grand-rabbin Bloch reste très discret dans ses interventions, ce qui n’empêche pas la presse antisémite, dont L'Antijuif algérien, fondé par le maire d'Alger, Max Régis et son frère, Louis, de l'attaquer violemment.
Le , le fils des Bloch, Moïse, âgé de cinq ans, décède de maladie. Ses parents postulent que sa maladie est liée au choc émotionnel causé par les violences politiques ayant touché sa famille.
Le , Aron Boumendil, un ouvrier bijoutier juif, poignarde dans le dos le grand-rabbin à la sortie du tramway. Sans emploi depuis cinq mois dans le contexte des troubles antisémites qui ont appauvri la communauté juive algéroise et père de cinq enfants, il a demandé au consistoire un secours financier. Mécontent de n'avoir reçu du grand-rabbin que alors qu'il en demandait 100, il l'agresse à l'arme blanche. Bloch guérit après deux semaines d'immobilisation. Bien qu'il ait publiquement souhaité l'acquittement de son agresseur, ce dernier est condamné à deux ans de prison. Boumendil demande quelque temps après au rabbin de célébrer la brit milah (circoncision) de son sixième enfant, ce qu'il accepte.
En , Abraham Bloch séjourne brièvement en métropole pour donner la bénédiction nuptiale au mariage de sa sœur Déborah avec le rabbin Jacques Kahn, à Saint-Mandé.