Le Protreptique (du grec ancien : / ) est le premier des traités de morale d'Aristote. Il a été écrit vers 353 av. J.-C.Ingemar Düring opte pour la date de 352-351 av. J.-C.. Il s'agit d'une invitation à la philosophie et à la vie contemplative.
Présentation générale
Contenu Le Protreptique tire son nom d'un mot grec signifiant discours persuasif, ou exhortation. Contrairement à la plupart des œuvres d'Aristote, il ne s'agit pas d'un traité technique, mais d'une lettre en forme d'exhortation. Ce genre littéraire était à la mode à l'époque de la rédaction de l’œuvre.
À l'époque de sa rédaction, Aristote âgé de 31 ans, est encore membre de l’Académie, fondée par son maître Platon. Il en est à la fois le disciple, et un assistant chargé de cours. Le Protreptique est l’un des dix-neuf ouvrages de cette période, dans lequel il s’oppose déjà à son maître, tout en adhérant à la théorie des Idées et à la thèse de la transcendance de l’âme.
L'ouvrage est une réflexion sur la vie bonne. Aristote soutient qu'il s'agit de la vie du philosophe, celui qui contemple la vérité dans une vie contemplative ( / ). Il propose à ce titre un programme de vie et de formation platonicienne. L’ouvrage est le premier protreptique philosophique à poser la question de la finalité de l'éducation : vise-t-elle simplement à former l'individu à la vie pratique ?
Aussi, le Stagirite prescrit à Thémison les premiers principes d'un gouvernement juste, conforme à la philosophie politique de l’Académie. Il montre que l’accomplissement de la nature humaine ne se trouve ni dans les biens, ni dans le pouvoir, mais dans la pratique de la philosophieCette opinion est conforme à celle de Socrate et de Platon..
Le Protreptique, marqué par l’idéalisme tardif de Platon, représente l'ouvrage le plus important de tous ceux qu'Aristote écrivit avant la mort de son maître. Il présente des correspondances remarquables avec la future Éthique à Eudème.
Style d'écriture Dans la tradition des traités d'exhortation, le Protreptique est adressé, sous la forme d'une lettre, à un individu particulier et nommé. Il s'agit de Thémison, un prince de Chypre dont nous ne savons rien. Aristote affirme d'emblée que sa richesse et sa bonne réputation le prédisposent à philosopher.
La forme exhortative de lettre personnelle n'implique nullement le dialogue. Le Protreptique d’Aristote réalise la synthèse entre les préceptes de la sagesse exhortatoire tels qu'on les trouve dans le Gorgias ou le Phédon, et la forme apodictique du protreptique d'Isocrate intitulé Lettre à NicoclèsNicoclès était un roi de Chypre.. Dans la droite lignée de son maître Platon, Aristote dénie la qualité d'art à la rhétorique, qui est considérée négativement comme l'appel aux passions et comme la technique du sophisme. Comme, pour Platon et Aristote, l’éducation et la formation de l’homme politique ne peut être fondée sur des exercices formels d'écriture et de discours, il était nécessaire d'écrire ce Protreptique sous une authentique forme philosophique.
Aristote profite ainsi du Protreptique pour répondre à la thèse sous-jacente de l’Antidosis d'Isocrate, selon laquelle la formation d'un homme d'Etat puisse se baser sur la rhétorique. Le Protreptique propose un programme pédagogique . Cela n'empêche pas le Stagirite, dans le même temps, d'user de procédés de la rhétorique avec des chaînes de pensées sous la forme de syllogismes apodictiques, lorsque le résultat est vrai et bon, et conforme aux règles logiques. On trouve un tel procédé dans un passage resté fameux : Aristote, Protreptique, fragment 51..
Historique de publication À l'instar d'une majorité des œuvres d'Aristote, le Protreptique est aujourd'hui en grande partie perdu. Nous en possédons des fragments notables, évalués à un tiers de l’œuvre. Des passages ont pu être reconstitués lorsque, en 1869, l’helléniste britannique Ingram Bywater reconnut que de longs passages du Protreptique se retrouvaient dans l'ouvrage homonyme publié par Jamblique au début du après J.-CLes principaux extraits d’Aristote se trouvent dans les chapitres VI à XII du Protreptique de Jamblique, qui nous a été transmis dans un seul manuscrit du , le Laurentianus 86 3 (F).. Ces extraits figuraient par ailleurs chez Cicéron, saint Augustin, Proclus et Boèce.
Une reconstitution du Protreptique ne fut toutefois pas aisée, car Jamblique avait, dans son ouvrage, simplifié, transformé ou fortement résumé ce qu'Aristote avait écrit. Le traité du néo-platonicien était en effet destiné aux débutants en philosophie. Les travaux de Werner Jaeger permirent, en 1923, de monter une analyse comparée et rigoureuse des fragments, et ainsi de reconstituer l'ouvrage et la pensée propre d'Aristote dans son Protreptique.
Résumé
Chapitre 1 : prologue Aristote ouvre sa lettre à Thémison en rappelant que la richesse n'a pas de valeur en soi, et que le bonheur réside dans la manière dont on dispose de ce que l'on a. Le Stagirite s'attaque à l'idée selon laquelle la richesse, avec sa manifestation extérieure, fait le bonheur et donne de la valeur à un individu. La vertu réside d'autant moins dans la richesse que , et que . Il est donc nécessaire de philosopher pour avoir une âme grande.
Chapitre 2 : pourquoi il faut philosopher La philosophie, en tant qu'amour de la sagesse, nous permet d'étudier et de mener des recherches sur toute chose. C'est de là que vient la sagesse. La philosophie amène à définir ; or, c'est bien en connaissant les définitions des mots qu'.
Aristote donne un exemple : si quelqu'un dit que la philosophie n'est pas nécessaire à la vie, nous pouvons répondre que si philosopher veut dire chercher, et que cherche est le propre de l'homme, alors l'homme philosophe nécessairement. Il est donc impossible de soutenir que la philosophie est une activité superflue.
Aristote revient sur les différents types de sciences. Les sciences poiétiques . Mais il existe une science, la philosophie, qui est la seule à avoir .
Chapitre 3 : la philosophie est l'accomplissement naturel de l'homme Imitant Platon, Livre X, 888 e., Aristote rappelle que les choses peuvent être engendrées ou bien par la nature, ou bien grâce à un art (une technique), ou bien grâce au hasard. Ce qui est engendré par le hasard n'est pas engendré en vue d'un but (il n'y a pas de cause finale). Les choses qui sont engendrées par l'art (c'est-à-dire la technique de production) accomplissent un but poursuivi, tout comme la nature dispose d'une finalité immanente.
Le philosophe rappelle sa position : ce n'est pas la nature qui imite l'art, mais l'art qui imite la nature.. L'art existe .
Toutes les choses engendrées le sont en vue de leur accomplissement. L'âme est l'accomplissement de l'humain. La sagesse est la dernière chose à être engendrée chez les hommes, ce qui justifie les droits qu'ont les anciens. Cela doit nous inciter à acquérir la sagesse, car cela est notre fin : Pythagore lui-même a dit que nous avons été engendré , et Anaxagore avait eu la même réponse.
Chapitre 4 : selon la nature elle-même, la philosophie est l'activité la plus digne d'être choisie par les hommes La nature ne fait rien au hasard, énonce Aristote. Or, le corps et l'âme sont dans un rapport de subordination : le corps, partie inférieure, existe au service du supérieur, l'âme. Cela signifie que la partie irrationnelle, le corps, existe en vue de servir la partie rationnelle, l'âme, c'est-à-dire l'intellect. Aristote conclut que c'est .
Aristote affirme que, parmi les pensées, celles qui ont trait à la contemplation pure sont supérieures à celles qui ont une utilité. L'intelligence est d'autant plus supérieur qu'elle rend libre, or .
Chapitre 5 : la philosophie est possible Nous sommes capables d'apprendre les sciences qui traitent de ce qui est juste, profitable et vrai. La science a pour objet , ainsi que les causes plutôt que les effets. Il est nécessaire, pour philosopher, d'avoir une sagesse des causes et des éléments. Les choses qui en procèdent, en effet, sont inférieures, car elles ne sont pas au nombre des réalités suprêmes.
Chapitre 6 : la philosophie est le plus grand des biens La philosophe est le plus grand des biens. Cela est évident : celui qui doit gouverner doit être ; et le meilleur gouverneur est celui qui édicte les meilleurs lois ; or, comment savoir quelle est la meilleure loi si on n'est pas sage ? Le sage est celui qui sait ce qui est bien et bon.
Être sage est intéressant à deux titres : connaître les choses en soi est digne de l'homme ; ensuite, parce qu'.
Chapitre 7 : la philosophie est avantageuse en soi La sagesse ne doit pas être aimée en ce qu'elle est utile, quoiqu'elle puisse en effet l'être. Le souverain bien (), c'est d'aimer les choses pour elles-mêmes les choses qu'on aime, et non dans un but. Il serait ridicule de chercher un profit dans toute chose.
Chapitre 8 : la philosophie est aussi avantageuse pour la vie humaine Les bons législateurs doivent avoir une bonne connaissance et expérience de la nature. Leur connaissance doit être plus grande encore que celle qu'ont les docteurs, car ces derniers ne s'intéressent qu'à la vertu du corps, là où l'homme politique s'occupe des vertus de l'âme de tous les citoyens.
La différence entre l'homme libre et l'esclave est que l'esclave souhaite vivre, sans vouloir vivre bien intellectuellement et moralement ; il suit les opinions du peuple ; il recherche toujours l'argent, sans prendre soin de ce qui est beau.
Chapitre 9 : la philosophie est facile à apprendre Ceux qui philosophent, remarque Aristote, . Pourtant, leur connaissance a sur les autres arts et techniques. La philosophie a d'ores et déjà dépassé les autres disciplines, et .
Le Stagirite considère aussi que et est un témoignage fort du plaisir de philosopher. De plus, la philosophie n'exige aucun instrument ou lieu particulier.
Chapitre 10 : la philosophie est, de toutes choses, la plus digne de choix Aristote réaffirme le dualisme entre l'âme et le corps, la première gouvernant la deuxième. Une partie de l'âme est la raison, et conformément à la nature, c'est cette partie qui gouverne, quand c'est la nature qui gouverne le corps.
Dès lors que l'on postule que l'homme est un animal pensant, et que sa substance , alors on peut penser que l’œuvre de l'homme . L'âme exécute son œuvre de vérité conformément à la science. L'accomplissement du souverain est la contemplation.
Les hommes utilisent leurs facultés sensibles pour recevoir des sensations. C'est par la sensation que la vie se distingue de l'absence de vie ; sans sensation, il ne vaut plus la peine de vivre. La sensation est par ailleurs une certaine connaissance, et parmi les sensations, c'est la vue .
La connaissance humaine soit permise par la relation entre le niveau sensible et le niveau intellectuel. Leur interaction est la plus haute manifestation de la vie. Aristote met par ailleurs en œuvre sa distinction entre puissance et acte pour distinguer la vie en puissance () et la vie en acte ()Protreptique, fragment 14, édition de R. Walzer et W. D. Ross.. Il définit savoir et comprendre comme d'une part appliquer notre savoir et considérer intellectuellement un objet, et d'autre part, posséder la compétence et avoir la science.
Chapitre 11 : c'est dans la philosophie que consiste le vrai bonheur A ceux qui ont choisi de vivre une vie conforme à l'intelligence, c'est-à-dire à la quête du savoir, il revient de vivre aussi une vie avec un maximum de plaisir (). Le plus vivant est celui qui utilise le plus ses facultés ; donc, celui qui est le plus vivant est celui qui pense correctement, a des jugements vrais. Cela exige d'exercer la sagesse, de contempler la vérité, et donc de s'adonner à la philosophie.