L’élection au trône de Grèce de 1822-1832 commence peu de temps après le déclenchement de la guerre d'indépendance grecque contre l’Empire ottoman (1821-1830) et se termine deux ans après la reconnaissance internationale de l’indépendance du pays. Elle est en grande partie liée à l'intervention des grandes puissances européennes (Royaume-Uni, Russie et France) dans le conflit opposant les patriotes grecs à leur ancien maître ottoman.
Dès les premiers moments de la guerre d’indépendance, les chefs de la rébellion hellène prennent conscience que les grandes puissances européennes, liées entre elles par l’, ne peuvent accepter l’indépendance de la Grèce que si celle-ci adopte un régime monarchique. Les patriotes partent donc à la recherche d’un prince étranger qui accepterait de régner sur leur pays, non sans attirer l’intérêt de quelques candidats ambitieux. Cependant, les dissensions entre les puissances et la précarité des insurgés face aux forces ottomanes rendent longtemps l’élection impossible.
Alors que la rébellion grecque s’essouffle, vers 1825-1826, le retentissement international causé par la chute de Missolonghi pousse les grandes puissances à intervenir militairement dans le conflit et à reconnaître progressivement l’indépendance de la Grèce. Pratiquement libérée du joug ottoman en 1827, la Grèce doit cependant s’en remettre aux puissances, qui prennent en main l’élection royale sans se soucier de la volonté populaire des Hellènes. D'abord réticents vis-à-vis d’une royauté imposée par l’étranger, ils se montrent finalement satisfaits de l'arrivée, en Grèce, d'un souverain indépendant des factions qui divisent la jeune nation.
Le premier candidat au trône avancé par les puissances est le gendre du roi George IV du Royaume-Uni, le prince Léopold de Saxe-Cobourg. D'abord favorable à l'honneur qui lui est fait, ce dernier finit par renoncer à la couronne hellène du fait des tergiversations du chef de l’exécutif grec, le comte Ioannis Kapodistrias, et du refus des gouvernements européens d'assurer à la Grèce des frontières plus favorables. D'autres candidats sont donc envisagés, mais les que connaît l'Europe en 1830 rendent le sujet de l'élection beaucoup moins important pour les chancelleries des grandes puissances. Il faut donc attendre plusieurs mois pour que le nom du deuxième fils du roi Louis de Bavière soit avancé.
Âgé de 17 ans et soumis à une régence imposée par la Cinquième Assemblée nationale grecque et par les grandes puissances, le prince monte finalement sur le trône hellène sous le nom d'Othon en 1832 : c'est le début du royaume de Grèce et de la monarchie othonienne, qui se caractérise par un régime proche de l'absolutisme.
Contexte : l’insurrection grecque face à l’Europe de la Sainte-Alliance
Après 1815 et le congrès de Vienne, le continent européen est dominé par la Sainte-Alliance. Formée, au départ, par trois des quatre grands États ayant participé à la destruction de l’empire napoléonien (Russie, Autriche et Prusse), cette coalition s’ouvre progressivement à d’autres pays, dont la France de Louis XVIII, en 1818.
Créée dans le but de maintenir l’équilibre européen et d’empêcher la réapparition de troubles révolutionnaires, la Sainte-Alliance devient rapidement un instrument de conservation de l’absolutisme. Sous l’impulsion du chancelier autrichien Metternich, qui affirme le « droit d’intervention [des armées étrangères] si la situation intérieure d’un État menace la paix de ses voisins », elle devient en effet une alliance contre-révolutionnaire, réprimant les insurrections et les aspirations nationales contraires au maintien de l’. Ainsi, en 1821, le congrès de Laybach légitime l’intervention des armées autrichiennes dans les royaumes des Deux-Siciles et de Piémont-Sardaigne afin d’y anéantir les mouvements révolutionnaires. Deux ans plus tard, en 1823, le congrès de Vérone charge l’armée française du duc d’Angoulême de diriger l’expédition d'Espagne afin de renverser le gouvernement libéral espagnol et de restaurer le pouvoir absolutiste du roi Ferdinand VII.
Dans ce contexte profondément réactionnaire, le soulèvement des provinces danubiennes (Moldavie et Valachie) de l’Empire ottoman par les troupes d’Alexandre Ypsilantis (en février-) puis l’insurrection de la Grèce (à partir de ) et la déclaration d’indépendance du pays au congrès d’Épidaure (le ) sont d’abord perçus comme des atteintes à la stabilité européenne. Pourtant, la vision des grandes puissances évolue progressivement à mesure que la guerre fait rage dans le Péloponnèse. Avec le traité de Londres du , Saint-Pétersbourg, Londres et Paris finissent par se détacher de Metternich et de la Sainte-Alliance pour intervenir en faveur des insurgés hellènes.
Malgré tout, l’acceptation progressive d’un gouvernement autonome en Grèce reste incompatible, pour les puissances, avec l’établissement d’un régime républicain dans le pays. C’est la raison pour laquelle il est rapidement question de lui trouver un souverain au sein de la grande famille des monarchies européennes. Par ailleurs, de nombreux Grecs, d'Adamantios Koraïs à Theodoros Kolokotronis, craignent que leur mouvement soit assimilé au carbonarisme. Des prétendants à un trône de Grèce (hormis un Bonaparte) sont alors, en Grèce même, considérés comme le meilleur rempart contre ce soupçon de carbonarisme.
Avant l'indépendance Des premières recherches assez timides Du rêve de Catherine II aux premiers projets grecs
L’idée de rendre à la Grèce son indépendance et de la transformer en royaume n’est pas neuve. Déjà, durant la guerre russo-turque de 1787-1792, l’impératrice Catherine II cherche à faire de son deuxième petit-fils, le grand-duc Constantin Pavlovitch, le souverain d’un Empire byzantin restauré. Plus tard, Napoléon envisage de recréer l’Empire romain d’Orient et de placer à sa tête un membre de sa famille. Puis, en 1815, le congrès de Vienne évoque la transformation des îles Ioniennes en principauté indépendante, placée sous le sceptre d’Eugène de Beauharnais.
C'est cependant la guerre d'indépendance qui rend le projet d'une monarchie hellénique autonome réalisable. Dès 1822, le président du Conseil des ministres Theodoros Negris propose ainsi à l’Assemblée nationale d'Épidaure de nommer roi de Grèce Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon et ancien souverain de Westphalie. Cependant, le président du Conseil exécutif Alexandros Mavrokordatos s’oppose à cette idée en précisant que la Sainte-Alliance ne peut en aucun cas accepter le retour d’un Bonaparte sur un trône européen et qu'en élisant l'ancien roi, la Grèce ne ferait que s'attirer les foudres des vainqueurs de Napoléon.
Le chef du gouvernement provisoire grec n’est pourtant pas complètement opposé à la nomination d’un napoléonide sur le trône de Grèce. Quelque temps après avoir combattu la proposition de Negris, Mavrokordatos envoie en effet un émissaire à Munich, en Bavière, pour y rencontrer le prince Eugène de Beauharnais et lui offrir la couronne hellène. Cependant, le beau-fils de Napoléon meurt d’une apoplexie en 1824 et le projet s’éteint avant d’avoir véritablement vu le jour.
Le duc d'Orléans propose son deuxième fils
Du côté des cours européennes, l’idée qu’un nouveau trône puisse être créé n’est pas sans tenter quelques princes aventuriers. En France, le duc d’Orléans cherche ainsi à profiter de l’occasion pour donner une couronne à son deuxième fils, le jeune duc de NemoursÀ l’époque, le duc de Bordeaux, unique héritier de la branche aînée des Bourbons après le comte d'Artois et le duc d'Angoulême, a seulement 2 ans. Pour les Orléans, le duc de Chartres, fils aîné du duc d’Orléans, est donc bien placé dans la ligne de succession au trône de France. C'est la raison pour laquelle ce n'est pas lui que son père propose aux Grecs comme souverain .. En , par l’intermédiaire de l’ex-député du Loiret Laisné de Villévêque, le futur Louis-Philippe fait parvenir une lettre à Alexandros Mavrokordatos et au gouvernement hellène pour leur faire part des dangers qu’amènerait immanquablement l’établissement d’une république en Grèce et les persuader des bienfaits d’une monarchie placée sous le sceptre d’un prince capétien. Son fils n’étant âgé que de 10 ans, le duc d’Orléans propose de le faire élever dans son pays d’adoption, dans la religion orthodoxe et la langue grecque, pendant qu’une régence assurerait le pouvoir dans le royaume.
D’après le duc d’Orléans, l’arrivée du duc de Nemours en Grèce serait facilement acceptée par les grandes puissances en échange de quelques avantages commerciaux. Le Royaume-Uni lui-même se satisferait de l’établissement d’un État qui contrebalancerait l’influence de la Russie en Méditerranée orientale. Toujours selon le duc, la présence d’un prince d’ascendance à la fois française et napolitaineLa duchesse d’Orléans est en effet la fille du roi Ferdinand des Deux-Siciles . en Grèce favoriserait par ailleurs l’arrivée de nouveaux combattants européens auprès des insurgés tandis que lui-même pourrait y financer la création de plusieurs régiments de cavalerie.
Pressé par son correspondant de mettre en œuvre l’élection du jeune prince le plus rapidement possible afin de , Mavrokordatos se garde d’agir trop vite et demande au duc d’Orléans des garanties sur les sentiments du gouvernement français vis-à-vis de cette affaire. L’homme politique transmet toutefois la proposition du duc d’Orléans au nouveau président du Conseil exécutif, Georgios Koundouriotis. Or, l’entourage de ce dernier, et en particulier son frère Lazaros, se montre scandalisé à l’idée qu’un descendant du puisse monter sur le trône de Grèce.
Malgré tout, les discussions entre les représentants du duc d’Orléans et la Grèce se poursuivent. En 1825, le vicomte de Rumigny, aide de camp du prince, contacte ainsi le ministre Ioannis Kolettis pour lui demander son soutien dans l’établissement d’une monarchie constitutionnelleLe duc d’Orléans imagine un royaume de Grèce doté d’un parlement bicaméral, avec une Chambre des députés élue et une Chambre des pairs où siègeraient les chefs de l’insurrection, ainsi . en Grèce et lui recommander le général Henry Roche. Ce dernier arrive à Nauplie fin avril, officiellement en tant que représentant du comité philhellène de Paris, mais en réalité au service du duc d'Orléans et chargé de présenter aux insurgés la candidature du duc de Nemours. Néanmoins, Roche se discrédite par son manque de diplomatie et le secret est rapidement éventé. De leur côté, plusieurs membres du gouvernement grec (Kolettis, Spiliotakis et K. Mavromikhalis) envoient un émissaire auprès du président du Conseil Joseph de Villèle afin de sonder le gouvernement du roi Charles X.
Or, Paris craint que les menées du duc d’Orléans et de ses représentants en Grèce ne soulèvent l’inquiétude des autres grandes puissancesIl n'a d'ailleurs pas tort puisque, le , le commodore Hamilton déclare au gouvernement provisoire grec que les Anglais s'opposeraient à toute tentative de débarquement d'un prince français et qu'ils n'hésiteraient pas à s'en prendre à la flotte grecque si celle-ci tentait de le favoriser .. Par la voix du baron de Damas, la France désavoue donc le général Roche et fait savoir qu’elle ne soutient aucunement l’idée d’une élection d’un prince capétien. Dans ce contexte, l’adresse de quelques députés grecs au duc d’Orléans au début de l’année 1826 ne débouche sur rien.
L’ambassade de Nicolas Chiefala auprès des puissances catholiques