Reiner Schürmann, né à Amsterdam le 4 février 1941 et mort à New York le 20 août 1993, est un philosophe d’expression française. On lui doit un récit autobiographique, Les Origines, une étude édifiante sur Maître Eckhart, Sermons allemands ou la joie errante, et deux ouvrages de philosophie, Le Principe d’anarchie et Les Hégémonies brisées, interrogeant, à la lumière du dernier Heidegger, le destin de l’humain à l’âge de la clôture de la métaphysique.

Après une existence « pérégrinale », qui lui fit connaître la vie dans un kibboutz et le noviciat chez les Dominicains français du Saulchoir, Schürmann passa les quinze dernières années de sa vie comme professeur, puis responsable du département de philosophie de la New School for Social Research de New York.

Biographie Heidegger conseillait de ne pas trop s’attarder sur la biographie des grands philosophes, exercice qui selon lui n’apportait pas grand-chose à la compréhension de leurs œuvres. Bien que courte (52 ans), la vie de Reiner Schürmann, qu’il crut bon de documenter lui-même dans un récit édifiant, fut assez accidentée pour être rappelée ici. Certes, ces éléments biographiques n’expliquent rien, ils fournissent néanmoins quelques clés de lecture qui permettent en particulier de confronter la pensée du philosophe aux préoccupations de son temps.

Reiner Schürmann naquit à Amsterdam en 1941, « trop tard pour connaître la guerre, trop tôt pour l'oublierLes Origines, p.7 ». Il est issu de parents allemands dont il ne sut jamais jusqu'à quel point ils avaient partagé l'idéologie nationale-socialiste. Il passa son enfance et sa jeunesse à Krefeld, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Selon le registre de la ville, la famille Schürmann occupait sur Heyenfeldweg, le quartier chic de Krefeld, une vaste villa dont l'architecture moderne n'est pas sans rappeler les ouvrages de Joseph Maria Olbrich, l'architecte de la Sécession de Vienne et du Kaufhof de DüsseldorfThornton Botz-Bornstein, Through Krefeld with Reiner Schürmann, www.botzbornstein.org/reiner-schürmann. Le père de Reiner, Max Schürmann, dirigeait l'importante "German Stainless Steel Works" (Deutsche Edelstahlwerke), une filiale de Thyssen. En 1959, Reiner s'inscrivit à l'Université de Munich en première année de philosophie, puis se réorienta, à la rentrée suivante, vers les Affaires étrangères, afin, écrit-il, de « rafistoler les craquelures dans l'histoire entre l'Allemagne et IsraëlLes Origines, p. ». C'est dans cet état d'esprit, entre bienveillance et naïveté, qu'après avoir repris contact avec l'animateur d'un groupe de Hassidim croisé deux ans auparavant lors d'un stage à Paris, il interrompit ses études après quelques mois pour partir séjourner dans un kibboutz, en Israël. L'expérience ne dura pas plus que quelques semaines avant que les membres de la petite communauté juive ne fassent comprendre au jeune allemand de vingt ans que sa place n'était pas parmi eux. Schürmann fit le récit de ces pérégrinations de jeunesse dans un récit autobiographique, Les Origines, dans lequel il justifie son instabilité par sa nature « pérégrinale ». « Fuir. Je fuis. Je passe mon temps à m’éclipser. Je feins d’être intéressé, en fait, je prépare ma dérobade. Avec les années, je suis devenu expert pour organiser mes fuites. J’aime qu’elles s’enchaînent sans perte de temps. »

Après avoir effectué un long périple de retour d'Israël par la Grèce, il fut admis comme novice dans l'ordre des dominicains de France. C'est au Centre d'études du Saulchoir, à Étiolles, dans l'Essonne, qu'il étudia la théologie, de 1962 à 1969. En 1965, il bénéficia d’une dispense pour suivre l’enseignement du professeur Bernhard Welte à l’Université de Fribourg. WelteA la frontière des questionnements théologique et philosophique, Bernhard Welte a laissé une œuvre imposante qui l'a fait reconnaître comme l’un des plus grands philosophes de la religion du XXe siècle. Son opus magnum (Auf der Spur des Ewigen. Philosophische Abhandlungen über verschiedene Gegenstände der Religion und der Theologie, 1965) fut loué par Jaspers et Gadamer. Dans son seul livre traduit en français, Qu’est-ce que croire ? (Cerf, coll. Cogitatio Fidei, 1984, depuis longtemps épuisé), il explore le concept d’expérience comme totalité et immédiateté, théorisant « l’expérience-du-rien » comme possibilité d’ouverture sur la dimension religieuse. Cette phénoménologie à rebours le conduit à élargir le domaine de la foi comme ce qui fonde (rationnellement) le Dasein. Antérieur au domaine religieux, le concept de foi peut ainsi s’appliquer à l’amitié et à l’amour ; il donne leur sens à ces expériences. On imagine le bénéfice que Schürmann a pu retirer de l’enseignement d’un tel maître, qui fut, incidemment, correspondant du philosophe bouddhiste zen Tjuchimura.

Welte et Heidegger étaient en effet très proches. Non seulement tous deux étaient natifs de Messkirch, mais ils devinrent, à quelques mois d’intervalle, citoyens d’honneur de la ville de Fribourg. Heidegger, qui souhaitait être enterré religieusement, demanda expressément à Welte de prononcer un discours sur sa tombe. « Nous songions aussi à Maître Eckhart, qui disait que Dieu se confond avec le néant », se rappelle le théologien d’une de ses dernières visites au philosophe (in G. Neske Erinnerung an Martin Heidegger, Pfullingen 1977, p.251)., qui y occupait la chaire de philosophie de la religion chrétienne depuis 1954, joua un rôle prépondérant dans la formation de Schürmann, notamment en lui permettant de correspondre, puis de rencontrer Martin Heidegger, le 11 mars 1966. L’échange de courriers  et le compte rendu de la rencontre entre les deux hommes a été conservéVoici le texte de ces questions, traduit d'après la version anglaise qu'en a donnée Pierre Adler :

« La pensée fondatrice de Maître Eckhart a pour objet l’union de « l’âme séparée » avec Dieu. Dans la mesure où l’âme « laisse être » toutes choses, elle peut accéder au lieu fondateur où la divinité crée continuellement ces choses, qui deviennent mon propre fondement. L’unité est l’unité tissurée dans laquelle Dieu agit pour mon devenir – ce en quoi je deviens son fils. Par conséquent, l’être est matière à expérience, et non recours à un quelconque fonds de quiddités ontiques. Plus proche de l’âme que n’importe quelle autre créature, le « Dieu inconnu » n’est perçu qu’à partir de l’événement du langage, et c’est pour cette raison qu’il demeure la négation de tout étant. La pensée de maître Eckhart ne nous conduit-elle pas, ce faisant, à une méditation sur l’être qui toujours se dérobe et qui, dans sa rétention-même, s’adresse à nous ? » […] « Le silence inquiet qu’inspire le don de la vie peut-il faire que nous nous laissions aller à évoquer certains mots que nous avons, dans un premier temps, bégayés, puis, plus tard, passés sous silence compte tenu de leur impropriété ? Peut-on ainsi céder à certaines bribes de souvenirs confus qui subsistent en nous ? J’ai en tête, avant tout autre, le mot « Vous » (« Thou »). La proposition « L’être est ce qui est donné » (« Es gibt sein ») peut-elle être ainsi formulée sous la forme « L’être est ce que Vous nous donnez » sans porter offense au mystère ? »

Le compte rendu de sa visite, qui eut lieu le 12 mars suivant, traduit l’enthousiasme du jeune homme après trois bonnes heures d’un entretien qui dura jusqu’à la nuit tombée. Bien sûr, Heidegger ne consentit pas à reconnaître quelque présence que ce soit sous le « Es » de la donation, mais sa leçon, sur Eckhart et sur la différence entre ce qui relève de la foi et ce qui fait l’objet de la philosophie dut marquer profondément le jeune séminariste.

Schürmann ne cache pas sa fierté en concluant son compte rendu en se complimentant de sa prestation : « Félicitations ! Tu as su le séduire. » In Graduate Faculty Philosophy Journal, Vol. 19, Number 2, Vol. 20, Number 1, 1997..

Schürmann fut ordonné prêtre en 1970 et sa thèse, quelque peu remaniée, parut deux ans plus tard sous le titre : Maître Eckhart ou la joie erranteMaître Eckhart et la joie errante, Paris, Denoël,1972 (réédité sous le titre Sermons allemands ou la joie errante traduits et commentés par Reiner Schürmann, Payot, Coll. Rivages Poche - Petite Bibliothèque, 2005). Aussitôt ordonné, il quitta la France pour les États-Unis, où il enseigna d'abord à l'Université catholique d'Amérique, à Washington, puis à l'Université Duquesne de Pittsburgh avant d'être accueilli, en 1975, à la New School for Social Research de New York, que Hannah Arendt et Hans Jonas avaient quittée peu de temps auparavant. Il abandonna la prêtrise et consacra les dix-huit années suivantes à l'enseignement de la philosophie, d'abord comme professeur, puis en tant que directeur du département. Entre 1980 et 1983, élu au conseil d'administration de l'Ecole, il participa activement à du Graduate Faculty Department of Philosophy, dont l'existence était menacée ; à partir des années quatre-vingt-dix, il travailla aux côtés de Richard Berbstein et d'Agnès Heller. Le professeur Schürmann était un maître aux méthodes socratiques, très populaire, séduisant, enjoué, doué d’un grand charismeChristopher P. Long, Remembering Reiner Schürmann, Graduate Faculty Philosophy Journal Vols. 31, No. 3, 2015. Ses élèves – auxquels il donnait, en même temps que son enseignement, « le couteau pour le tuer » – lui vouaient une admiration sans borne. En rupture permanente avec les professionnels de la philosophie, qu’avec Husserl il appelait « les fonctionnaires de l’humanité », sa parole visait à l’appropriation, par chacun, de ce qu’il savait déjà confusément par son expérience personnelle. Il avait conservé une malice enfantine, qui ne se refusait aucune impertinence (ainsi sa réaction, après une conférence particulièrement obscure de Jacques Derrida à la New School : « This is metaphysics... so bo-o-o-o-ringCité par Christopher P. Long, p. ».

En 1981, il passa un doctorat d’État ès lettres et sciences humaines à la Sorbonne, sous la direction de Pierre Aubenque. Sa thèse, Politique et déconstruction : Heidegger et les fondements de la philosophie pratique, fut éditée un an plus tard sous le titre Le Principe d'anarchieLe Principe d'anarchie : Heidegger et la question de l'agir, Paris, Seuil, 1982 (réédité aux éditions Diaphanes, Zurich/Berlin, 2013).. Ce fut lors de ses séjours à Paris, à la fin des années soixante-dix, qu'il rencontra le Maître Taisen Deshimaru, qui l'initia au zen de l'école de Sôtô, dans son dojo de la rue Pernety.

Schürmann mourut des suites d'une maladie liée au sida le 20 août 1993, à New York. Ses disciples les plus proches conservent un souvenir ému du dernier cours qu’il donna (sur Heidegger), alors que la maladie l’avait considérablement affaibli, devant un amphi de 250 personnes. Son magnum opus, Les Hégémonies briséesDes hégémonies brisées, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1996 (réédité aux éditions Diaphanes, Zurich/Berlin, 2013), parut en 1996, soit quelques mois après qu'il en a dicté, à l'article de la mort, les dernière pages. Il était le compagnon du peintre et plasticien québécois Louis Comtois, avec lequel il habitait un vaste loft au cinquième étage d’un bel immeuble victorien, à l’angle de Broadway et Bond Street. Comtois devait lui aussi mourir du sida en 1990.

Travaux et réception L'œuvre philosophique de Reiner Schürmann est composée de trois ouvrages, tous écrits en français : Maître Eckhart ou la joie errante (1972), Le Principe d'anarchie, sous-titré Heidegger et la question de l'agir (1982), Des hégémonies brisées (posthume, 1996). A des titres divers, ces trois ouvrages font explicitement référence à l'enseignement de Martin Heidegger, dont Schürmann connaissait, dès la fin des année soixante, l'intégralité de l'œuvre publiée dans sa langue d'origine. C'est dans la continuation de l'enseignement du maître de Fribourg que l'apprenti théologien du Saulchoir, puis le professeur de la New School inscrivit sa propre pensée.