vignette|redresse=1|Le Miracle de Bolsena par Jacques Gamelin, musée des Beaux-Arts de Carcassonne.|alt=Tableau Le Miracle de Bolsena par Jacques Gamelin.
Dans la tradition catholique, un miracle eucharistique est un phénomène paranormal lié à une hostie consacrée, ou dans de rares cas à du vin consacré. Les récits les plus anciens de ces phénomènes datent du haut Moyen Âge, et les plus récents datent du .
L'Église catholique considère les miracles reconnus par elle comme des « signes certains de la Révélation » et des « motifs de crédibilité de la foi ». Toutefois, elle pose des limites à cette notion en précisant que, même si elle reconnaît officiellement certains miracles eucharistiques, ceux-ci ne font pas partie du dépôt de la foi, et elle appelle au discernement. Pour l'Église catholique, les dogmes liés à l'eucharistie sont ceux de la transsubstantiation et de la présence réelle.
Histoire
Du haut Moyen-Âge au Le plus ancien récit écrit connu concernant ce thème est daté vers l'an 710.. Il s'agit du récit du miracle eucharistique de Rome : une hostie consacrée aurait été transformée en chair ensanglantée après une messe célébrée par Grégoire le Grand (540-604). Ce récit, archétype des récits de miracles eucharistiques, est à l'origine du sujet iconographique de la Messe de saint Grégoire, souvent représenté dans l’iconographie et les enluminures médiévales. D'autres récits de l'époque antique sont également rapportés, liés par exemple à Cyrille d'Alexandrie ou Grégoire de Nazianze.
Au , les débats eucharistiques sont lancés avec l'affirmation par Paschase Radbert de l’identité du corps eucharistique et du corps historique du Christ. Ratramne de Corbie, Raban Maur et d'autres, rejettent cette thèse et accentuent plutôt l'aspect symbolique et spirituelle des espèces eucharistiques. Au , Bérenger de Tours nie la présence réelle, position qui est condamnée par Rome.
Essor des récits à partir du Le développement du thème des miracles eucharistiques s'observe plus particulièrement à partir du , en lien avec le développement de la pratique de la communion, celui de l’élévation de l’hostie au , la définition du dogme de la transsubstantiation par le quatrième concile du Latran en 1215, et l'universalisation de la Fête-Dieu en 1264. De nombreux récits de miracles eucharistiques rapportent ainsi des hosties qui saignent, résistent au feu, ou prennent une apparence corporelle. Plusieurs d'entre eux sont transcrits en iconographie. L'Église catholique trouve dans ces miracles un puissant instrument apologétique en faveur de la dévotion eucharistique. Le développement de cette dévotion contribue à une diminution relative de l’importance de la vénération des reliques, sans pour autant entraîner la disparition de leur culte.
Au , les récits de miracles eucharistiques alimentent également les discussions théologiques sur la présence réelle. C'est notamment le cas pour les évènements rapportés comme ayant eu lieu en présence de plusieurs témoins, comme le miracle de Douai lors duquel plusieurs personnes auraient notamment vu le visage du Christ se dessiner sur une hostie. Thomas d'Aquin explique que le miracle eucharistique change les espèces (l'apparence sensible), mais que la substance ne change pas car elle a déjà changé lors de la transsubstantiation. Contrairement à une idée répandue selon laquelle les miracles eucharistiques accréditent la doctrine catholique, les difficultés de compréhension tant théologique (différence entre mystère de la transsubstantiation et miracle eucharistique) que technique (temporalité des évènements, compréhension des phénomènes de transformation, représentation physique des phénomènes) qu'ils soulèvent tendent au contraire à augmenter les questionnements théologiques.
vignette|Paolo Uccello, deuxième panneau de la prédelle du Miracle de l'hostie profanée, 1465-1469.|alt=Deuxième panneau de la prédelle du Miracle de l'hostie profanée, 1465-1469, par Paolo Uccello. À partir de la fin du , plusieurs récits de miracles eucharistiques liés à des accusations de profanation d'hosties contre les Juifs se diffusent en Europe occidentale et centrale, dans un contexte médiéval d'antijudaïsme chrétien (accusation de peuple déïcide, volonté de convertir les juifs). Dans certains cas, ces accusations sont suivies de procès et de violences contre les communautés juives notamment à Pulkau (Autriche) en 1338 ou à Bruxelles en 1370.
Selon Bruno Maes, les principaux miracles eucharistiques médiévaux apparaissent surtout dans les régions urbaines, où les débats religieux étaient vifs, alors que ceux de du apparaissent dans les .
Réforme et Contre-Réforme Au , lors de la Réforme protestante, Luther, Calvin et leurs émules dénoncent de façon vigoureuse le culte des reliques (comme celles pouvant subsister des miracles eucharistiques) et des saints comme de pures inventions de l'Église. Le concile de Trente (1545-1563) rappelle que seuls le pape et les évêques sont habilités à authentifier un miracle.
Du à l'époque contemporaine Au siècle suivant, des philosophes divers (Descartes, Malebranche, Bayle...) se joignent aux critiques des protestants. Au , des tenants de la philosophie des Lumières, comme Voltaire, cherchent à invalider la position de l'Église concernant le surnaturel et les miracles.
A la fin du et au début du , des échantillons d'hosties de plusieurs miracles eucharistiques sont analysés scientifiquement. Carlo Acutis (1991-2006), canonisé par l'Église catholique, a réalisé une exposition internationale intitulée Les miracles eucharistiques du monde qu'il a publiée sur internet.
Représentations théâtrales Les miracles eucharistiques ont donné lieu à des représentations théâtrales religieuses. Concernant les représentations des , Jelle Koopmans, professeur de littérature médiévale et spécialiste du théâtre médiéval, souligne que, dans les témoignages conservés, il est parfois difficile de déterminer s'il est question d'un miracle ou de la représentation d'un miracle. Le miracle partage en effet avec le jeu théâtral des intentions didactiques ainsi que le recours à des « secrets », c'est-à-dire à des procédés techniques destinés à produire les effets spectaculaires recherchés. Le nombre de miracles eucharistiques est particulièrement élevé entre le , tandis que leur mise en scène théâtrale connaît une vogue internationale. Koopmans s'interroge sur le statut de ces spectacles : en rappelant les , le jeu pouvait être devenu, de fait, un « palimpseste du miracle ».
Position de l'Église catholique
Miracle eucharistique et mystère de l'Eucharistie Pour les théologiens catholiques, les miracles eucharistiques diffèrent de la présence réelle : celle-ci, même définie comme transsubstantiation, n'est pas à proprement parler un miracle mais plutôt un mystère. La transsubstantiation, qui se réalise lors de chaque messe, est un changement de substance des espèces eucharistiques (pain et vin) sans changement de matière ou d'apparence. Le miracle eucharistique est un phénomène extraordinaire visible lié aux espèces eucharistiques et tendant à démontrer la réalité de la transsubstantiation.
Dans la théologie scolastique, notamment chez Albert le Grand et Thomas d’Aquin, la transsubstantiation est distinguée des manifestations miraculeuses qui peuvent affecter les espèces eucharistiques : le changement de la substance du pain et du vin en celle du corps et du sang du Christ constitue le changement propre au sacrement, tandis qu’une modification des apparences sensibles relève d’un miracle ultérieur et accidentel. Thomas d'Aquin distingue également les cas où l’altération n’existe que dans la perception du sujet, de ceux où les espèces sont objectivement modifiées.
Reconnaissance des miracles et dépôt de la foi
Dans l'Église catholique, seuls le pape et les évêques sont habilités à authentifier un phénomène prodigieux en tant que miracle.
Les miracles eucharistiques reconnus comme tels sont assimilables à des « motifs de crédibilité de la foi », mais n'appartiennent pas au dépôt de la foi auquel les catholiques sont tenus de croire..
Les différents miracles eucharistiques vignette|Les reliques du miracle de Lanciano (vers 700) : une hostie se serait transformée en chair et le vin en sang.|alt=Les reliques du miracle de Lanciano (vers 700). On dénombre au moins 135 miracles eucharistiques depuis le notamment en Italie, en Espagne, et en France, surtout du au . Selon l'historien Sbalchiero, leur nombre connu est sans nul doute inférieur à la réalité car les témoignages entre le et le font défaut. Selon l'historien Maurice Gresset, 423 miracles eucharistiques ont été dénombrés par Eugène Couet dans ses ouvrages de 1906 et 1910.
Plusieurs types manifestations, liées à des hosties ou du vin consacré, et jugées surnaturelles ont été qualifiés de eucharistiques, notamment :
des hosties (voire transformées en « chair » ou en sang), comme à Bolsena en 1263,Herkenrode en 1317, Blanot en 1331, Dijon en 1433, Buenos Aires en 1992-1996, Tixtla en 2006, Sokółka en 2008, et Legnica en 2013 ; des hosties préservées du feu, comme à Faverney en 1608 ; des hosties préservées de la corruption, de la profanation ou de la destruction, comme les Billettes en 1290, Avignon en 1433, Turin en 1453, Marseille-en-Beauvaisis en 1533 ; du vin transformé en sang, comme à Lanciano au , Fécamp au , Florence en 1229 ; l'apparition d'une image sur une hostie, comme à Douai en 1254, aux Ulmes en 1668. ; des guérisons liées à une hostie consacrée, comme la sœur de Grégoire de Nazianze au .
Analyses scientifiques
Hypothèses d'origine bactériologique ou fongique vignette|Serratia marcescens développée sur du pain.|alt=Photo d'une serratia marcescens développée sur du pain. La Serratia marcescens, parfois appelée , est une bactérie qui forme un pigment rouge sang (la prodigiosine) en se développant à température ambiante sur des aliments contenant des glucides. Ces bactéries donnent l'impression de sang coagulé lorsqu'elles en colonies. Plusieurs tests de base permettent toutefois de distinguer facilement la croissance de Serratia du vrai sang, notamment la coloration de Wright et la spectroscopie.
Découverte en 1819 en Italie, cette bactérie est évoquée comme pouvant être à l'origine du « miracle de Bolsena » () et d'autres phénomènes de cette époque. Toutefois, des dépôts de sang (divisé en plasma et sérum) sont identifiés sur la relique (corporal) de Bolsena par deux restauratrices expertes à l'occasion d'une campagne de photographies sous ultraviolets lors de sa restauration début 2015..
Des champignons peuvent également être responsables de croissances rougeâtres sur des hosties, comme ceux de l'espèce .
Analyse du miracle de Lanciano
Des fragments extraits des reliques du miracle de Lanciano (, où l'hostie consacrée serait devenue chair, et le vin consacré devenu sang) ont fait l'objet d'analyses en laboratoire menées par le professeur Odoardo Linoli les et . Elles ont conclu à la présence de chair (tissu musculaire semblant être d'origine cardiaque en raison de ses nombreuses connexions syncytiales entre les fibres, ainsi que des vaisseaux artériels et veineux et de deux fines branches du nerf vague) et de sang, tous deux d'origine humaine et de groupe sanguin AB. En 1981, le professeur d'anatomie à la retraite Ruggero Bertelli a confirmé l'analyse de Linoli.
Une étude publiée en 2024 dans le Journal of Forensic Science and Research formule plusieurs critiques concernant la méthodologie de l'analyse scientifique, remettant en cause la fiabilité de l'identification de sang humain du fait de la réactivité croisée potentielle de l'antisérum utilisé avec l'hémoglobine d'autres espèces non humaines (seules deux autres espèces ont été testées), et des techniques utilisées (méthode d’Ouchterlony, et diffusion zonale) au vu de l'état de l'échantillon. L'analyse du groupe sanguin est également contestée du fait d'une possible pollution bactérienne.