L (), ou le plan Badr (), est une opération militaire lancée par l'Égypte le avec pour objectif la reconquête d'une partie du désert du Sinaï grâce à une traversée du canal de Suez et la prise des fortifications israéliennes de la ligne Bar-Lev. Elle est lancée en parallèle avec une offensive syrienne sur le plateau du Golan, et marque ainsi le début de la guerre israélo-arabe de 1973.
L'opération est précédée d'exercices d'entraînement à partir de 1968, d'une planification opérationnelle à compter de et d'une campagne de désinformation. Au cours de la première phase de l'attaque, connue sous le nom de « La traversée » (), le génie militaire utilise des canons à eau pour creuser rapidement des passages dans le mur de sable bordant la rive est du canal, installe des ponts et utilise des navires transbordeurs pour permettre aux blindés de traverser. L'infanterie égyptienne monte ensuite à l'assaut des fortifications de la ligne Bar-Lev, où elle subit une contre-attaque israélienne.
L'attaque surprend cependant les Israéliens. Le , la traversée est terminée et la rive est du canal est occupée par cinq divisions de l'infanterie égyptienne. Cette dernière a réussi à établir des positions défensives le long d'une tête de pont couvrant un front de . À la suite d'une accalmie dans les combats le , les blindés de réserve israéliens arrivent sur le front et lancent une contre-offensive face à la ville d'Ismaïlia. Les forces égyptiennes réussissent grâce à leurs armes antichars à repousser les blindés israéliens et avancent une fois de plus. Le soir du , l’Égypte occupe une bande de territoire sur toute la longueur de la rive est du canal d'une profondeur d'environ . En plus de la traversée du canal, l’Égypte instaure un blocus maritime efficace contre Israël en mer Rouge et en mer Méditerranée.
C'est une première victoire, importante pour les Égyptiens après leur cuisante défaite lors de la guerre des Six Jours en 1967. L’État hébreu, totalement pris par surprise, va mettre plusieurs jours à se ressaisir. Face à cette situation inédite pour les Israéliens, qui s'estimaient invincibles, et à l'incapacité de leurs services de renseignement à prévoir l'attaque, un séisme va frapper leur classe politique et les amener par la suite à la table des négociations.
Prélude : de la guerre des Six Jours à l'avènement de Sadate vignette|upright=1.3|alt=Carte des territoires conquis pas Israël durant la guerre des Six Jours|Carte géopolitique de la région à la fin de la guerre des Six Jours en 1967. À la fin de la guerre des Six Jours, Israël occupe toute la péninsule du Sinaï, à l'exception de Port-Fouad. Sa victoire, obtenue en six jours contre trois pays arabes, lui donne un sentiment de puissance ; les territoires occupés ajoutant une profondeur stratégique pour la défense du pays. Par la suite, la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui impose un retrait des territoires occupés en échange d'une reconnaissance du monde arabe, n'est pas appliquée. Le Premier ministre israélien, Golda Meir, veut maintenir un statu quo et compte sur la force de Tsahal pour garantir la paix avec les nations arabes selon ses conditions..
La guerre de 1967 a fortement réduit la puissance militaire égyptienne. La majeure partie de son aviation ainsi qu'une importante quantité de matériel ont été détruits. L'aide soviétique permet aux Égyptiens de reconstituer leurs forces armées rapidement après la guerre, si bien qu'en , leur armée de terre est en mesure de remettre en cause la présence d'Israël à l'est du canal. La guerre d'usure commence avec des tirs de barrage de l'artillerie égyptienne et des raids de commandos sur le Sinaï, contrés par des frappes aériennes israéliennes en profondeur et des raids héliportés destructeurs.. L'incapacité de l’Égypte à contester la supériorité aérienne de son adversaire pousse à la mise en place de défenses anti-aériennes supervisées par les Soviétiques afin de protéger certaines zones, dissuadant ainsi les Israéliens de lancer leurs raids en profondeur et permettant aux Égyptiens de reconstruire leurs défenses.. Ces améliorations engagées augmentent les pertes de l'État hébreu, menant à un cessez-le-feu en qui dure jusqu'en 1973. Le président égyptien Nasser meurt en et Anouar el-Sadate prend sa place...
Stratégie égyptienne Le président Sadate estime que la guerre des Six Jours est la cause principale des problèmes économiques, politiques et militaires de l’Égypte. Il veut donc effacer l'humiliation de la défaite de 1967, un objectif qui passe par une reconquête du Sinaï. En 1971, Sadate commence les préparatifs politiques et militaires nécessaires. En , il propose un retrait progressif israélien du Sinaï, qui implique une réouverture du canal de Suez et l'application par Israël de la résolution 242. Il propose aussi de résoudre le problème des réfugiés palestiniens. En retour, l’Égypte s'engage à signer un traité de paix avec Israël et à rétablir des relations avec les États-Unis. Cependant, l'insistance israélienne à conserver le territoire jugé indispensable à sa sécurité met fin aux efforts diplomatiques..
À la même époque, Sadate entreprend de reconstituer les capacités militaires du pays, et au mois de , il commence le premier de ses quatre voyages en Union soviétique, destinés à obtenir armes et munitions afin de couvrir les dépenses de la guerre d'usure contre Israël. Il annonce publiquement son souhait d'entrer en guerre et décrète 1971 « année décisive ».. L'année 1971 passe, les Soviétiques ne fournissent pas les équipements escomptés et, à mesure que 1972 approche, il devient de plus en plus manifeste que Sadate renonce à une offensive, ce qui discrédite ses menaces auprès des Israéliens.. En , Sadate surprend les observateurs en renvoyant les conseillers militaires soviétiques présents en Égypte (plusieurs milliers), geste d'apaisement et de rapprochement envers les États-Unis, afin qu'ils fassent pression sur Israël, qui, pour sa part, considère sa situation militaire par le départ des conseillers. Politiquement faibles, les dirigeants arabes se mettent d'accord pour déclarer qu'une solution diplomatique au conflit est sans espoir. La médiation américaine s'essouffle, et cessera complètement vers le milieu de l'année 1973. Fin 1972, les États-Unis et l'Union soviétique sont toujours engagés dans la démarche du processus de détente. Les Arabes sont inquiets, considérant que leur situation militaire vis-à-vis d'Israël reste désavantageuse.. Estimant la voie diplomatique dans l'impasse, Sadate se focalise sur le lancement d'une action militaire décisive. Une reprise du conflit avec Israël perturbera la détente américano-soviétique, forçant l'intervention des superpuissances et portant la problématique du conflit israélo-arabe sur le devant de la scène internationale. Le , Sadate prend la décision d'entrer en guerre.
Certains commandants égyptiens veulent déclarer une guerre générale afin de regagner au moins une grande partie du Sinaï. Ce point de vue est notamment défendu par le ministre de la Guerre, le général Mohammed Ahmed Sadek. Cependant, en , Sadek comprend que les forces armées égyptiennes ne seront pas prêtes pour une guerre de reconquête avant cinq à dix ans. Sadek confronte des études au scénario d'offensive limitée : les analyses égyptiennes estiment que les pertes causées par la traversée du canal se chiffreraient à , alors que les Soviétiques évaluent celles-ci à . Sadek souligne que l'importance de ces pertes éclipserait tous les gains militaires ou politiques d'une offensive limitée : viser la libération totale du Sinaï devient nécessaire..
vignette|gauche|upright=1.2|alt=Photographie du président égyptien Anouar el-Sadate.|Le président Anouar el-Sadate. Pour des raisons de politique intérieure, Sadate rejette ces arguments : l'opinion publique égyptienne, irritée par la situation avec Israël, est en demande d'action. L'économie ne permet pas de financer un conflit militaire de longue durée. La guerre est inévitable, mais compte tenu des circonstances, une offensive limitée apparaît comme la seule solution..
Concernant la question nucléaire, le commandement militaire égyptien est convaincu qu'une offensive limitée ne poussera pas Israël à faire usage d'un arsenal que les Égyptiens admettront plus tard avoir alors évalué à 6 à .
Lors d'une session du Conseil de défense unifié de la Ligue arabe, du au , Le Caire présente un rapport soulignant qu'une attaque contre Israël doit être menée simultanément depuis l'Égypte, la Syrie et la Jordanie, seule approche permettant de faire face à la supériorité aérienne israélienne. Ce rapport estime aussi qu'un renforcement des forces aériennes de l'Égypte et de la Syrie, avec provenant d'autres pays arabes, permettrait d'atteindre une supériorité numérique suffisante. Cependant, les Israéliens compensent cet atout avec une formation, une avionique, une charge utile et un armement de leurs appareils supérieurs.. Une attaque arabe simultanée peut diluer l'efficacité des Forces aériennes israéliennes, et diviser les forces terrestres de l'État hébreu sur deux fronts en même temps..
Au mois de , le président syrien Hafez el-Assad annonce ses intentions d'entrer en guerre contre Israël. Il s'accorde avec Sadate pour coordonner l'action militaire via des négociations, et les ministères de la Guerre respectifs élaborent une stratégie commune. L’Égypte obtient le soutien politique de plusieurs pays arabes ; certains sont producteurs de pétrole. Sadate discute la possibilité d'utiliser le pétrole comme arme économique pour faire pression sur les gouvernements occidentaux. Pendant la guerre, l'OPEP, principalement la Libye et l'Arabie saoudite, mettent d'ailleurs en place un embargo et certains membres envoient symboliquement des troupes en renforts..
Sadate appelle ses commandants à la prudence, enjoignant même à son ministre de la Guerre, Ahmed Ismail Ali, de . Le , il présente sa vision d'une guerre limitée : En 1973, la stratégie de Sadate se limite à exploiter une victoire militaire pour atteindre un objectif politique et, vu l'infériorité marquée de l'armée égyptienne par rapport aux forces de défense israéliennes, cette victoire militaire n'est envisageable que dans le cadre d'une guerre limitée..
Pendant ce temps, en Israël, la confiance en soi est au plus haut. Le commandement de l'armée répand l'idée selon laquelle la , idée acceptée par Golda Meir et reflétée dans l'opinion. Avant l'été, des manœuvres égyptiennes laissent certains croire à une attaque imminente, mais le major général Eli Zeira, chef du Aman (renseignement militaire israélien), est convaincu que les Arabes n'attaqueront pas. Les événements semblent lui donner raison, et font prévaloir son avis sur ceux de Dayan (ministre de la Défense) et Elazar (chef d'état-major) au point qu'en , loin de renforcer les capacités militaires du pays, le ministère de la Défense étudie la possibilité de réduire la durée de conscription. Après la guerre, Eli Zeira devra démissionner, très durement critiqué, notamment pour cette erreur de jugement dont les Égyptiens tireront pleinement parti.
Tactiques et techniques Défenses israéliennes
vignette|upright=0.8|gauche|alt=Photographie montrant une tranchée de la ligne de défense israélienne Bar-Lev avec en arrière plan une casemate.|Une tranchée de l'une des fortifications de la ligne Bar-Lev, avec une casemate en arrière-plan.