Pinkhas Mendelevitch Kaganovitch (en ; né le à Berdytchiv en Ukraine, alors dans l'Empire russe, mort le dans le camp du Goulag de MineralnyiDelphine Bechtel, Introduction à Der Nister, Contes fantastiques et symboliques, Cerf, 1997 à Petchora) Geologist To Geologist : Минеральный Лагер fut l'un des plus importants et prolifiques écrivains yiddish d'Union soviétique. Il fut aussi philosophe, traducteur et critique littéraire. Il a signé toutes ses œuvres du pseudonyme de Der Nister, en yiddish דער נסתּר, c'est-dire « Le Secret, Le Caché ».
Biographie
Les premières années
Pinkhas KaganovitchOu Kahanovitch, si on adopte la prononciation ukrainienne. naît dans une famille de commerçants hassidiques. Son père était marchand de poisson à Astrakhan. Il reçoit une éducation strictement religieuse. Son frère aîné Aaron, qui deviendra un hassid de Bratslav, aura beaucoup d'influence sur lui ; son frère cadet Motl (Max), deviendra sculpteur et s'établira comme marchand d'art reconnu à Paris (Galerie Max Kaganovitch).
C'est sa mère qui semble avoir été l'élément «progressiste » de la famille, en éveillant son intérêt pour les idées socialistes et sionistes. En 1905, il assiste au congrès du parti Poaley Tzion.
Il étudie la pédagogie et commence à enseigner à 20 ans. Il continuera à le faire pendant de nombreuses années, à côté de son activité littéraire.
À 23 ans, il publie à Vilnius son premier ouvrage, Gedankn un motivn - lider in prose. Comme tous ses autres ouvrages, il est rédigé dans sa langue maternelle, le yiddish, et signé Der Nister ; c'est un recueil de brèves considérations à dominante philosophique. Le pseudonyme de Der Nister, qui relève de l'herméneutique biblique, lui est sans doute inspiré par l'ancienne légende hassidique des Trente-six Justes cachésEn hébreu : Tzadikim Nistarim, sur lesquels reposerait l'existence du monde.
La Première Guerre mondiale
Pour échapper à la conscription dans l'armée tsariste, Kaganovitch, quitte en 1907 sa ville natale pour Jytomyr. Il y donne des conférences privées en hébreu et y poursuit ses travaux littéraires. Il publie des poèmes et des nouvelles, et y fait la connaissance de l'écrivain yiddish Isaac Leib Peretz, qu'il admirait beaucoup. Peretz décèle ses talents littéraires ; il l'aide et l'encourage à publier son texte en prose Hecher fun der erd à Varsovie en 1910.
En 1912, Kaganovitch épouse Rochl Silberberg, une jeune institutrice de Jytomyr, qui donnera naissance à leur fille Hodel en 1914. Kaganovitch trouve du travail à Kiev, ce qui le fait sortir de la clandestinité et le conduit à s'installer officiellement dans cette ville.
De 1912 à 1920, il publie toute une série d'œuvres diverses (poèmes, récits, histoires pour enfants) dans lesquelles il développe progressivement un style narratif très personnel, fortement imprégné de symbolisme, et qui deviendra au fil des ans toujours plus raffiné et complexe.
Les années 1920
En 1920, il s'établit pour quelques mois dans la colonie modèle de Malakovka près de Moscou, et y enseigne à des orphelins juifs, dont les parents ont été tués lors des pogroms tsaristes de 1904 à 1906. Malakovka était alors une sorte de laboratoire de nouveaux concepts d'éducation des enfants ; on y expérimentait également dans les domaines de la littérature, de la poésie lyrique et de la peinture. Il y rencontra d'autres artistes et intellectuels juifs, parmi lesquels Dovid Hofstein, Leib Kvitko et Marc Chagall. Ce dernier avait déjà illustré son recueil de poésies enfantines, Meiselech in fersn, paru en 1918-19.
Sans doute au début de 1921, Kaganovitch quitte Malakovka et part s'établir avec sa famille à Kaunas, en Lituanie. Mais il y rencontre de grandes difficultés pour gagner sa vie, et se décide, comme beaucoup d'intellectuels russes (juifs, comme Ehrenbourg, ou non-juifs, comme Biély, Gorki, Nabokov) à cette époque, à quitter l'Union soviétique pour Berlin. De 1922 à 1924, il travaille comme bénévole à la revue yiddish Milgroim, « La Grenade » (le fruit) ; il en devient, avec son ami Dovid Bergelson, l'un des deux rédacteurs en chefCette revue sera violemment critiquée par des intellectuels juifs, en raison de sa similitude avec la revue d'art russe publiée à Berlin Jar Ptitsa, de son esthétisme et de son absence de ligne éditoriale, ce qui amènera Der Nister et Bergelson à renoncer à leur collaboration.. Il publie aussi un recueil en deux volumes de ses récits symbolistes sous le titre Gedacht (« Pensées »). L'ouvrage rencontre un premier succès littéraire modéré. Lorsque la revue Milgroim cesse de paraître en 1924, il part avec sa famille pour Hambourg, où il sera employé pendant deux ans à la mission commerciale soviétique.
Il rentre en Union soviétique en 1926Beaucoup d'intellectuels juifs rentrèrent en URSS à cette époque, à l'appel notamment de Dovid Bergelson, l'URSS étant alors le seul pays censé garantir « la reconnaissance sociale, politique, nationale et culturelle » de la culture yiddish. et retourne s'établir à Kharkiv avec sa famille. Le recueil Gedacht est également publié en Russie en 1929, avec de légères modifications toutefois. La même année paraît à Kiev un autre volume de récits, Fun meine giter (« De mes possessions »), sans doute en prévision d'une édition berlinoise.
L'entrelacement complexe de métaphores dans ses récits, qui par leurs thèmes renouent avec la mystique hassidique (en particulier la Kabbale, ainsi qu'avec les récits symboliques de Rabbi Nachman de Bratslav) construisent un univers d'images et de paraboles, qui évoquent les textes romantiques de Hoffmann, mais aussi les contes populaires, les histoires et les comptines pour enfants. Le rythme hypnotique de ses longues phrases donne à ses récits une tonalité mystérieusement archaïque. Ils reflètent aussi toutefois la pression croissante que le régime soviétique exerçait à cette époque sur les intellectuels juifs. Les nouvelles de Der Nister évoluent progressivement vers une atmosphère plus sombre, angoissée, virant au cauchemar, à l'absurde et à la folie, dans un monde évoquant parfois Kafka ou Borges ; il se met en scène lui-même dans L'histoire d'un lutin, d'une souris et de Der Nister lui-même.
Der Nister devient à son tour la victime de la censure soviétique de plus en plus sévère. La parution en 1929 dans la revue yiddish russe Di royte velt (« Le monde rouge ») de son récit Unter a ployt (« Au pied de la palissade », son dernier conte) lui attire de violentes critiques. Le Président de l'Union des écrivains yiddishs, Moyshe Litvakov, qui l'avait initialement soutenu avec mesure, initie contre lui une campagne de calomnies, à l'issue de laquelle Der Nister doit couper les ponts avec le symbolisme littéraire. Il s'efforce alors d'orienter son activité littéraire dans le sens du réalisme socialiste, et se met à écrire des reportages. Un recueil de ces reportages paraît en 1934 sous le titre Hoiptstet (« Capitales »).
Les années 1930
Au début des années 1930, il publie presque uniquement en tant que journaliste et traducteur (notamment des traductions de Léon Tolstoï, Victor Hugo ou Jack London). Ses publications littéraires personnelles se limite à quatre petits recueils d'histoires pour enfants. Dans le même temps, il s'attelle à son œuvre majeure, Di mischpoche Maschber (« La Famille Maschber », ou plutôt « La Famille Crise », Maschber signifiant « crise » en yiddish), une histoire réaliste comparable à la saga familiale des Buddenbrook, transplantée dans sa ville natale de Berdytchev à la fin du . Les personnages principaux en sont trois frères : Mosche, un homme d'affaires prétentieux qui fait faillite ; Luzi, un homme charitable, mystique et sceptique, qui croit bon gré mal gré à l'éternité du peuple juif (sans doute un autoportrait de Kaganovitch) ; et le Vieux, un altruiste ami de l'humanité.
Le premier tome de la Famille Maschber paraît à Moscou en 1939. L'œuvre est presque unanimement saluée par la critique, et Der Nister semble réhabilité. Mais le succès ne dure guère : l'édition limitée de ce volume est rapidement épuisée, et la Seconde Guerre mondiale, avec l'invasion de l'Union soviétique par les troupes allemandes en 1941 rendent une seconde édition impossible. Le deuxième tome, dédié à sa fille Hodel, qui subit la famine lors du blocus de Leningrad, ne paraîtra qu'en 1948 à New York. Le manuscrit d'un troisième tome, dont Der Nister mentionne l'achèvement dans une lettre, reste disparu jusqu'à aujourd'hui. Ce n'est qu'en 1990 qu'une traduction allemande de La Famille Maschber sera publiée (cet ouvrage a été publié en 1975 chez J.C. Lattès).
La Seconde Guerre mondiale
Au cours de la guerre, Kaganovitch est évacué à Tachkent. Il y écrit des récits sur l'horreur de la persécution des Juifs dans la Pologne occupée par les Allemands, récits qui lui ont été rapportés de première main par des connaissances. Ces récits rassemblés paraissent en 1943 sous le titre Khurbones à Moscou, où il est retourné avec sa deuxième femme Lena Singalovska, une actrice du théâtre yiddisch de Kiev de l'époque. En même temps, Der Nister s'engage, de même que ses collègues écrivains Itzik Fefer, Peretz Markish et Samuel Halkin, dans le Comité antifasciste juif, mené par le directeur du Théâtre juif d'État de Moscou, Solomon Mikhoels. Il rédige des textes et des requêtes, appels au secours contre les pogroms nazis. Ces textes sont aussi reproduits dans des journaux américains.
En 1947, il est exilé à Birobidjan, près de la frontière chinoise, pour y réaliser un reportage sur la colonie juive auto-administrée voulue par le régime soviétique. Finalement, en 1949, il est emprisonné, dans le cadre de la politique d'élimination des écrivains juifs et de l'anéantissement de la culture juive sur le sol soviétique, ordonnée par l'appareil d'état. Selon les informations soviétiques officielles, il meurt le , dans un hôpital carcéral non précisé. C'est l'ouverture récente des archives soviétiques qui a permis de retracer ce que furent ses derniers mois.
Il échappe ainsi à l'exécution réservée le à 13 autres écrivains yiddish, membres du Comité antifasciste juif, lors de la Nuit des poètes assassinés.
Évolution de la critique soviétique
L'attitude de la critique soviétiqueCe chapitre est un résumé rapide de l'Introduction aux Contes fantastiques et symboliques de Der Nister, par Delphine Bechtel., et notamment juive soviétique, à l'égard de Der Nister reflète l'évolution de l'ambiance idéologique de l'époque dans ce pays. Les grands théoriciens comme Lénine, Trotsky ou Lounatcharsky s'étaient initialement prononcés pour la liberté individuelle de l'artiste, tant que l'œuvre de celui-ci ne se révélait pas clairement « néfaste sur le plan idéologique » ou « contre-révolutionnaire ». La situation évoluera dramatiquement sous Staline.