Le (en français : De la République) est un traité sur la politique, écrit par Cicéron en L'ouvrage, écrit sous la forme d'un dialogue platonicien, traite de la meilleure forme d'État et de la manière de bien conduire un État. Cette question avait déjà été abordée par les Grecs avec La Politique d’Aristote et La République de Platon. Cicéron applique leurs analyses aux institutions de la République romaine, pour établir que la République du était la cité la plus proche de l’équilibre idéal formulé par ces théories. Il complètera ce traité par le De Legibus, ouvrage consacré à l’aspect législatif des institutions.

L’ouvrage rédigé en six livres n’est parvenu à l’époque moderne que très mutilé, seule la fin dite du Songe de Scipion fut conservée au cours du Moyen Âge en raison de son mysticisme apprécié des auteurs chrétiens. Le reste de l’ouvrage aux considérations plus politiques n’a pu être reconstitué que très partiellement au début du .

Date de l'ouvrage Cicéron entame la rédaction du en mai , alors que Rome traverse une crise politique ayant pour origine l’influence des triumvirs Pompée et Crassus, consuls l’année précédente, et Jules César, dont le pouvoir en Gaules venait d’être prolongé. Dans l'Urbs même, les affrontements entre les bandes armées de Clodius et celles de Millon font craindre une nouvelle guerre civile. Le projet de Cicéron est ambitieux, il envisage un traité en neuf livres consacré à l'organisation de la cité et à la définition du citoyenCicéron, Ad Quintum, III, 5,1-2, répartis en neuf jours de discussion tenues en entre Scipion Émilien et ses amis.

Dans une lettre à son frère Quintus au début de novembre 54, Cicéron indique que son projet est en cours avec deux livres rédigés, qu'il a fait lire à Cn. Sallustius. Sur l'avis de ce dernier, il va remanier son plan et envisage un dialogue entre lui-même et son frère QuintusCicéron, Ad Quintum, III, 5,6. La version finale du traité montre une nouvelle orientation et regroupe l'ensemble en six livres, censés s'étaler sur les trois jours de l'entretien dirigé par Scipion Émilien.

Manuscrits sources Augustin d'Hippone (début du ) puis Isidore de Séville (début du ) ont pu lire le De Republica, mais il est devenu introuvable à la Renaissance, malgré les recherches de Pétrarque (1304-1374).

Jusqu’en 1818, on ne connaissait de cet important ouvrage que la conclusion (livre VI) annexée au Commentaire au Songe de Scipion de Macrobe sous le titre de Songe de Scipion (en latin : Scipionis Somnium), et quelques passages fort courts cités par les auteurs chrétiens Lactance (44 citations ou reformulations) et Augustin d'Hippone (50 citations ou reformulations), et des grammairiens comme Nonius Marcellus (94 citations) ou Arusianus Messius, confondu avec Fronton.

Le palimpseste Vaticanus Latinus 5757 Une autre partie du texte fut retrouvée en 1818 par Angelo Mai, préfet de la bibliothèque de manuscrits du Vatican, dans un palimpseste d'un ouvrage d'Augustin d'Hippone, référencé Vaticanus Latinus 5757, copié au début du sur les pages lavées et grattées d’un codex du qui contenait le De republica.. Grâce à des réactifs chimiques employés comme révélateur, Mai parvint à déchiffrer par-dessous le texte d’Augustin de nombreux fragments du De Republica : une grande partie du premier livre, un long fragment du second, quelques détails du troisième, deux ou trois pages du quatrième et du cinquième, rien du sixième. Des passages entiers restèrent indéchiffrables, et des pages manquantes ou déclassées ajoutent aux lacunes. Mai parvint à reclasser les pages grâce à la numérotation lisible par endroits des livres de Cicéron et de cahiers du manuscrit d’origine. Il ajouta à ce texte les fragments déjà connus et le Songe de Scipion, et put produire une première édition commentée en 1822Angelo Mai, , Rome, 1822.

Les produits chimiques employés par Mai détériorèrent de nombreuses pages, de sorte qu’il fut nécessaire en 1885 de démonter le codex Vaticanus et de stocker chaque page séparément. Une photographie du palimpseste fut faite à partir de 1903, elle fut publiée en 1934 par la bibliothèque du Vatican, et une transcription du texte fut fournie par l'école américaine de Rome.

Le texte cicéronien du manuscrit Vaticanus Latinus 5757 se présente en deux colonnes par page, chaque colonne comporte quinze lignes, de neuf à douze lettres chacune, sans séparation des mots. Les lettres ont été calligraphiées en grande onciale par deux copistes, qui, vu les fautes nombreuses, écrivaient sans comprendre. Le texte porte des corrections en petite onciale, probablement faites par un relecteur plus qualifié. L’étude de ces corrections faite en 1874 par A. Strelitz et F. W. Müller en 1878 a montré leur justesse.

Malgré les restitutions du texte, l’ouvrage est encore largement défectueux : les préambules de chaque livre manquent à l’exception de celui du livre V connu par une citation d’Augustin d’Hippone ; des livres entiers sont si mutilés qu'on peut à peine reconnaître le plan complet de l’ouvrage, et des incertitudes demeurent sur la version actuelle notamment pour l’emplacement des fragments de textes cités par les grammairiens. Enfin, on n'a pas trace dans le manuscrit 5757 de la correction d’un terme géographique discutée entre Cicéron et Atticus dans une lettre d’avril 50Cicéron, Ad Atticum, VI, 2, 3.

Le livre VI et le Songe de Scipion thumb|alt=Image du manuscrit médiéval intitulé Commentariorum in Somnium Scipionis de Macrobe|Page d'un manuscrit médiéval du Commentariorum in Somnium Scipionis de Macrobe, du (conservé à Copenhague). Du livre VI, une partie importante subsiste : le néoplatonicien Macrobe rédigea au début du un commentaire au Songe de Scipion, songe qui est la principale partie du livre VI. Le texte de son commentaire ne comportait que des extraits du Songe de Scipion, mais il fut généralement accompagné dans les manuscrits de la copie complète du Songe. À l'inverse des premiers livres du De Republica, l'ouvrage fut largement copié durant le Moyen Âge et de nombreux manuscrits ont subsisté jusqu'à notre époque.

Parmi ceux-ci, les plus anciens contenant le Songe de Scipion (codices somnii Scipionis) : Parisinus N.A.L. 454, du , Bruxellensis 10146, fin du ou début du , Vaticanus Palatinus latinus 1341, du , Berolinensis Phillipps 1787, du .

Contenu

L’analyse des cités grecques

Aristote et son élève Dicéarque avaient identifié les composantes parfois antagonistes d’un gouvernement d’une cité : le peuple, masse susceptible d’agir sur les décisions, mais au hasard et sans ordre ; les grands, familles d’aristocrates disposant de ressources importantes, divisées en factions et s’opposant pour la domination ; les rois, issus des familles très anciennes ou parvenus au pouvoir par la force. L’exercice du pouvoir par une seule de ces composantes déterminait une des trois formes de constitutions pures, la démocratie, l’oligarchie, la monarchie.

Livre I Introduction, présentation des protagonistes

Dans une préface dont la première moitié manque, Cicéron s’adresse à un interlocuteur qui doit être son frère Quintus, probable dédicataire du traité, et souligne l’originalité de sa démarche, car il est le premier qui traite ce sujet en ayant une double expérience comme philosophe et comme homme d’État, ce qui le distingue des auteurs grecs précédents, purs philosophes comme Aristote et Platon, et ancre sa réflexion dans une vision concrète et historique.

Les analyses de Cicéron font donc référence à sa patrie, la République romaine. Il va placer ses dialogues vers 129 av. J.-C., moment où, selon lui, cette République quittait l’équilibre idéal qu’il va décrire, avant que, toujours selon lui, l'intervention des Gracques ne bouleverse l’harmonie républicaine.

Par un artifice rédactionnel, Cicéron rapporte sa rencontre à Smyrne avec Publius Rutilius Rufus, qui aurait été dans sa jeunesse le témoin d’une conversation réunissant les protagonistes (De Republica, I, VIII, 13). Il met ainsi en scène Scipion Émilien, peu de temps avant sa mort, et ses amis. Quatre interlocuteurs sont de la même génération que Scipion : Lucius Furius Philus, Laelius, son meilleur ami, Spurius Mummius, Manius Manilius, qui commença la troisième guerre punique ; quatre autres sont de la génération suivante, selon un procédé classique chez Cicéron de transmission de l'expérience des ainés aux plus jeunes : Publius Rutilius Rufus, Mucius Scævola et Fannius, tous deux gendres de Laelius, Quintus Aelius Tubero, neveu de Scipion Émilien. Le groupe constitué par Cicéron compte neuf personnes, un record de figuration pour ses traités ; il se compose de notables issus des grandes familles romaines, qui se sont illustrés dans les guerres de conquête tout en étant des hommes cultivés épris de culture grecque. Scipion Émilien est l'auteur de la destruction de Carthage et le témoin de l'évolution d'une cité jusqu'à son anéantissement complet. Il est le personnage principal, Laelius le prie d’exposer quelle est à son avis la meilleure forme de gouvernement, car il a discuté des questions politiques avec les grecs Polybe et Panetius de Rhodes (De Republica, I, XX-XXI).

Définitions

Avant d’examiner les questions du gouvernement d’une communauté, Scipion, en fait Cicéron, commence par la définition de communauté dans son contexte romain, la notion de populus (en latin, le peuple) : (De Republica, I, XXV). Cette définition est plus large que celle d’Aristote qui se limitait à une communauté d’intérêts (). Elle se distingue aussi de la définition des stoïciens, qui avaient complété Aristote en ajoutant , cette Loi étant la manifestation de la Raison, définition idéale mais théorique puisque les lois d’une cité réelle donnée ne sont pas toutes le produit de la Raison. La formulation de Cicéron ne se rapporte pas à l’idée de Loi, mais à celle du droit au sens large, le ius romain, ensemble de coutumes et d’usages sociaux, pratiques vécues et antérieures à une rationalisation, ultérieurement traduites en lois communes et pragmatiques.

La communauté ainsi formée a besoin pour se maintenir d’être gouvernée par une autorité, soit un homme seul, le roi, ou un petit nombre d’hommes choisis, les aristocrates, ou encore par la multitude. Chacun de ces régimes, la royauté, l’aristocratie, la démocratie, sans être parfait, est acceptable tant que les liens sociaux et l’intérêt commun sont maintenus. Le gouvernement par le peuple, quoique le moins favorable, reste tolérable tant que ne s’introduisent pas des injustices ou des convoitises pour des avantages personnels (De Republica, I, XXVI).

Analyse comparative des types de gouvernement Ces régimes que l’on peut qualifier de purs présentent néanmoins des défauts intrinsèques : la monarchie, même sous un roi juste et sage, prive les citoyens de toute participation aux choix politiques, ce qui entraîne un mécontentement chronique ; un gouvernement aristocratique comme celui de Massalia réduit le reste du peuple à la passivité ; enfin la démocratie intégrale ne respecte plus les hiérarchies, comme dans l’ancienne Athènes qui abolit l’autorité de l'Aréopage. Dans chaque cas, des frustrations se développent (De Republica, I, XXVII). Ces régimes peuvent connaître des dérives : la monarchie se change alors en tyrannie, l’aristocratie donne lieu aux luttes de factions, la démocratie tourne à l’absence de toute règle. Ces mauvais régimes entrainent un cycle de révolutions qui peut être fatal pour la cité, tandis que l'affaiblissement causé par la discorde intérieure l’expose à ses ennemis.