La Dernière Tentation (Ο τελευταίος πειρασμός, O televteos pirasmos) est un roman écrit par l'écrivain grec Níkos Kazantzákis. Publié en 1954 en Grèce, il paraît en 1959 en France. Ce roman met en scène notamment la tentation à laquelle est soumis Jésus agonisant sur la croix. Le titre a été longtemps détourné au profit du titre du film mais est désormais republié sous son nom authentique.
Dès la publication du roman, les autorités chrétiennes (catholique et orthodoxe) réagissent fermement contre le livre et l'auteur, l'accusant notamment de blasphème. Le Vatican place le roman dès sa sortie à l'Index librorum prohibitorum, la liste des livres prohibés (qui disparaîtra néanmoins quelques années plus tard, sous les papes Jean XXIII et Paul VI)La Dernière Tentation y a été effectivement porté, comme le confirme Jesús Martínez de Bujanda dans sa préface à l' Index des livres interdits, Volume 11, Librairie Droz, 2002, : « Un autre chapitre important de l'Index est la présence de grands maîtres de la littérature. On peut penser aux romanciers français du XIXè siècle [...] et aux auteurs interdits dans les années 1950 : Alberto Moravia, Curzio Malaparte, Niko Kazantzakis, André Gide et Simone de Beauvoir. » En effet, si l'Index Librorum Prohibitorum a cessé d'être publié par les autorités du Vatican en 1948, il n'a cessé d'être alimenté qu'en 1961 sous le pontificat de Jean XXIII date à laquelle le dernier livre y a été placé (La Vie de Jésus de l'abbé Jean Steinmann). En outre, son abolition ne date que du 14 juin 1966 sous l'autorité du Pape Paul VI. Cela est évoqué dans la préface au recueil : « L'Index Librorum Prohibitorum publié en 1948, et qui sera en vigueur jusqu'en 1966, est la dernière édition du catalogue des livres interdits que Rome commence à publier en 1559. [...] Le but de ce [livre] est d'établir un catalogue de tous les auteurs et de tous les écrits qui ont été mis à l'Index [...] jusqu'en 1966. », ibid .
En 1988, sort en salle le film du réalisateur américain Martin Scorsese, La Dernière Tentation du Christ, qui en est l'adaptation fidèle et fait l'objet de nouvelles réactions négatives de la part des autorités et associations religieuses voire de réaction très violente de la part de certains laïcs.
Structure Le roman est précédé d'une préface de l'auteur postérieure à la première édition du roman« Devant l'esclandre que suscita la parution de La Dernière Tentation, Kazantzaki ajouta un avant-propos qui livre la clé d'interprétation du roman. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges, 2002, ., dans laquelle il expose les principes qui ont présidé à son écriture : le Christ offre une double nature, charnelle et spirituelle, commune à chaque Homme, qui devient à cet exemple le siège d'une lutte entre ces deux natures : , préface .
Le roman en lui-même, long de 510 pages dans l'édition Pocket (Plon), se compose de 33 chapitres de longueur sensiblement égale.
Résumé L'intrigue se déroule durant les derniers mois du ministère de Jésus. Au début du roman, Jésus apparaît comme un homme empli de doutes, de craintes et de tourments intérieurs. Il est alors charpentier, fabriquant pour les Romains les croix destinées au supplice des Juifs insurgés.
Le récit suit de très près les récits évangéliques (notamment l'Évangile selon Matthieu), même s'il prend certaines libertés avec la tradition (Jésus y est amoureux, par exemple, de Marie Madeleine.) La rencontre avec Jean le Baptiste est le moment charnière du roman : Jésus revenant après la tentation au désert (dont l'existence explique le fait que celle sur la croix puisse être qualifiée de « dernière »), il apparaît alors comme un homme résolu qui entre dans la tragédie de son destin. C'est à ce moment, l'intrigue se rapprochant de la vision développée dans l'Évangile de Judas, qu'il pousse Judas à le trahir afin qu'il soit crucifié et que la prophétie puisse s'accomplir« En somme, « Judas sert objectivement la cause du salut » Évangile selon Judas, Maurice Chappaz, Paris, Gallimard, 2001, ; il « est l’agent double de l’Évangile. Payé par le diable, subsidié par la Providence » Évangile selon Judas, Maurice Chappaz, Paris, Gallimard, 2001, ..
Dans la dernière partie du roman (54 pages sur 510« Ce n'est pas par hasard que sur les 510 pages du roman [...], la scène essentielle de la dernière tentation n'occupe que 54 pages [...]. En effet, pour montrer la vie banale du Christ-père de famille jusqu'à sa vieillesse, ces quelques pages suffisent largement et insinuent l'absence d'intérêt dans sa vie de petit-bourgeois, censée pourtant durer plus de quarante ans. C'est bien, au demeurant, la seule tentation à laquelle on comprend que Jésus puisse peut-être céder. » Réflexions sur «La dernière tentation», Jean Kontaxopoulos, Revue Le Regard crétois, - décembre 2000), Kazantzákis revisite les dernières heures de la vie du Christ. En pleine agonie sur la Croix, Jésus est soumis à une ultime tentation, celle de vivre la vie d'un homme ordinaire, marié, avec des enfants. Néanmoins, au terme de cette vie paisible, Jésus reçoit la visite des Apôtres qui lui expriment leurs doutes et leur incompréhension quant à son choix de fuir. Finalement, Judas apparaît, qui lui reproche avec colère ce qu'il considère être une trahison. Se dérobant à ces reproches, Jésus rencontre l'Apôtre Paul, prêchant une religion où lui, Jésus, serait mort sur la croix. La vérité et la nécessité de son destin apparaissent alors à Jésus, qui se ressaisit. Retournant alors sur la croix, il s'exclame avant de mourir avec une joie visible : « Tout est accompli » conformément à l'Évangile de Jean. C'est ce dernier court épisode qui donne son titre au roman.
Personnages principaux Jésus : personnage central du roman, décrit selon le « humain, trop humain » nietzschéen« Dans La dernière tentation du Christ [...], Nikos Kazantzaki (1883-1957) propose de le reprendre sous l'angle d'un Jésus « humain, trop humain ». Introduction à la théologie systématique, Pierre Bühler, Paris, Labor et fides, 2008, , note 32., est en proie au doute jusqu'au moment de sa crucifixion. Marie-Madeleine : La cousine de Jésus. Ayant été rejetée par Jésus qui lui refuse le mariage et une vie normale, elle se prostitue« Peut-être y a-t-il [...] un lien plus obscur entre eux – le lien de ceux qui partagent le mal : elle, prostituée, lui, crucifieur/crucifié. Comme si l'on abordait, ici, au cœur de « cette zone trouble où règnent l'équivoque et l'incertitude » - pour reprendre l'expression de Marek Bieńczyk. Comme si l'on touchait, ici, au principe même du sacrum – entre prostitution et sacrifice. » Comme en écho à la treizième rencontre... (autour de La Dernière Tentation de Nikos Kazantzaki), Bee Formentelli, article paru dans la revue l'Atelier du roman , juin 2012, . À travers leur relation apparaît la possibilité d'un Jésus vivant une vie terrestre normale. Judas : Partisan zélote, souvent désigné sous le sobriquet de « rouquin ». Il naît entre Jésus et lui une véritable amitié qui le pousse à accepter de le trahir« Judas est l'antithèse de Jésus. Lorsqu'il exige de Jésus qu'il use de son corps pour combattre Rome, ce dernier répond qu'il usera de son âme pour affronter le péché. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges, 2002, .. À travers leur relation apparaît la possibilité d'un Jésus combattant contre l'occupant romain. Jean le Baptiste : Celui qui convainc Jésus de réaliser son destin divin« Judas et, dans une moindre mesure, Jean-Baptise ont pour tâche de permettre au romancier de situer Jésus sur l'échiquier politique et institutionnel. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges, 2002, .. Paul : l'Apôtre qui n'a pas connu Jésus mais qui, alors que celui-ci est au cœur de sa vie « normale » lors de sa dernière tentation, proclame que l'Église existe malgré lui« Dans La dernière tentation, où l'on voit Paul, qui incarne l'Église institutionnalisée, dire à Jésus : «Moi, à force d'entêtement, de passion et de foi, je forge la vérité. Je ne m'efforce pas de la trouver, je la fabrique. […] Je deviendrai ton apôtre, que tu le veuilles ou non. Je te fabriquerai toi, ta vie, ton enseignement, ta crucifixion et ta résurrection, comme je l'entendrai. […] Qui te demande ton avis ? Je n'ai pas besoin de ta permission. Qu'as-tu à te mêler de mon travail ? » ( à 493). Paul est ainsi présenté comme l'«inventeur», en quelque sorte, du christianisme. » Réflexions sur «La dernière tentation», Jean Kontaxopoulos, Le Regard crétois, - décembre 2000. et expose, en creux, sa lâcheté.
Écriture et édition Le roman expose un thème qui a la faveur de N. Kazantzaki« Kazantzaki n'a jamais cessé d’être fasciné par celui qui allait un jour devenir le protagoniste de La Dernière Tentation. Dès 1921, il lui consacre une tragédie, Christos, où la Résurrection est relatée par les apôtres et Marie-Madeleine. » Bertrand Westphal, Roman & Évangile. Transposition de l'Évangile dans le roman européen, Presses Universitaires de Limoges, 2002, . : la vie, la prédication et la Passion d'un Jésus Christ déchiré entre son humanité et sa divinité. Ainsi, dès 1921, il lui consacre une tragédie, Christos. En 1948, il écrit le roman Le Christ recrucifié (ou La Passion grecque). La première version de La Dernière Tentation est rédigée en 1942 à Égine, sous le titre Les Mémoires du Christ. Le roman prend sa forme finale à Antibes en 1950-1951, ville où l'auteur a écrit la majeure partie de ses romans les plus connus. La première édition se fait à cette date en Norvège. Puis Kazantzaki parvient à le faire éditer dans son pays natal, la Grèce en 1954.
La traduction en langue française est assurée par Michel Saunier« Saunier (Michel) : Professeur de grec moderne, auteur d'une thèse de doctorat défendue en 1975 […], directeur de l'Institut d'Études néo-helléniques de l'Université de Paris IV-Sorbonne, Michel Saunier a publié plusieurs traductions françaises d'auteurs grecs modernes : […], Nikos Kazantzaki (La Dernière Tentation, 1982 ; Rapport au Greco, 1983) » Source: Jean-Claude Polet, Patrimoine littéraire européen : Index général, Bruxelles, De Boeck Université, 2000, ., traducteur de nombreuses œuvres d'auteurs grecs contemporains. Le livre paraît en France en 1959 chez Plon. On peut considérer que c'est la parution de ce livre en France qui a marqué la véritable diffusion internationale de l'œuvre« La Dernière Tentation du Christ [...] connut bien des vicissitudes avant de s'imposer au public. Achevé en avril 1951, ce roman a d'abord vu le jour en Norvège et en Suède, avant de paraître en Grèce et d’être mis à l'index en avril 1954. C'est la traduction française de 1959 qui lui a permis de véritablement connaître la consécration. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses universitaires de Limoges, 2002, .. Enfin, le roman est dédié à « Marie Bonaparte, écrivain, princesse Georges de Grèce » bien qu'aucune indication n'en soit portée dans l'édition française.
Principes et influences philosophiques