thumb|Dessin de Francisco de Goya.|329x329px

Le terme aliénation (du latin : alienus, qui signifie « autre », « étranger ») est à l'origine un terme juridique, se rapportant à un transfert de propriété. La notion d'aliénation est généralement comprise, en philosophie, comme la dépossession de l'individu, c'est-à-dire la perte de sa maîtrise, de ses forces propres au profit d'un autre (parent, individu, groupe ou société en général). Il renvoie ainsi fréquemment à l'idée d'une inauthenticité de l'existence vécue par l'individu aliéné.

Le terme d'aliénation est particulièrement polysémique, tant et si bien qu'il est régulièrement considéré comme un concept trop englobant. Il est en effet couramment utilisé à propos de divers sujets, que ce soit pour dénoncer l'aliénation ou le caractère aliénant du système capitaliste de manière générale, ou pour critiquer certains phénomènes ou institutions sociales particuliers, telles le travail, la religion, l'école, l'argent ou la consommation… Il sert aussi souvent à désigner un état de privation de ses facultés propres ou de ses droits, une dépossession de ses capacités ou une contrainte imposée empêchant le déploiement de son potentiel, ou encore à signaler qu'une personne n'est plus elle-même, devient étrangère à elle-même, ne pense pas par elle-même, est assujettie sans en avoir conscience, etc.

Concept permettant une critique globalisante des formes et organisations sociales, à la manière des notions de domination ou d'exploitation, l'idée d'aliénation a connu un large succès dans les années 1960 et 1970, pour ensuite voir son usage s'estomper sinon disparaître, selon certains en raison même de sa perte de signification préciseC'est notamment l'analyse proposée par Stephane Haber, dans L'Aliénation, vie sociale et expérience de la dépossession, Paris, PUF, 2007, avant d'être l'objet de tentatives de réhabilitationNotamment par Stéphane Haber, ou Yvon Quiniou dans l'article « Pour une actualisation du concept d'aliénation », Actuel Marx 1/2006 (), .. Le terme d’aliénation est cependant de plus en plus mobilisé dans le contexte de la numérisation de la société, pour désigner les formes contemporaines de dépossession, de perte de contrôle ou de désengagement social liées aux usages des technologies numériques.

Dans le contexte social, l’aliénation signifie une perte de soi. Par exemple, vous détestez les aubergines mais, pour plaire au groupe, vous affirmez qu’elles sont délicieuses et, à force de le répéter, vous finissez par le penser vous-même. L’aliénation n’est pas un mensonge mais plutôt une transformation sous l’effet d'un groupe. L'aliénation n’est pas seulement dire le contraire de soi, c’est devenir le contraire de soi.

Chez Hegel

Hegel est le premier philosophe de l'histoire à avoir élevé l'aliénation au rang de concept philosophique, et à lui donner une importance cardinale au sein de son système philosophique.

Le phénomène de l'aliénation (Entfremdung) émerge, chez Hegel, à un moment particulier du processus dialectique permettant le développement de l'Esprit. Ce moment particulier est celui constitué par la Culture (die Bildung). Comme permet de le mettre en évidence la section B du chapitre 6 de la Phénoménologie de l'esprit, la figure de l'« Esprit aliéné ou étranger à lui-même » est intimement liée au processus de la Culture compris comme processus de formation et d'élévation de Soi.

Afin de pouvoir prendre conscience de lui-même comme d'un sujet essentiellement libre, l'Esprit est amené à nier tout ce qu'il y a de particulier, de naturel et de contingent en lui. Une telle négation de son Être immédiat, de son être naturel et particulier n'est cependant pas sans soulever certaines difficultés, car si elle permet à l'Esprit de s'ouvrir à l'universel et, par là, de déterminer son essence propre, son Soi véritable (libre, spirituel, pensée), une telle négation le conduit aussi, et dans le même temps, à ne plus pouvoir se reconnaitre ou se sentir comme chez lui dans le monde de l'Effectivité, c'est-à-dire dans le monde naturel.

Il y a donc aliénation chez Hegel lorsqu'il y a non-identité de l’Être et du Soi ou, pour le dire autrement, lorsque l'Esprit se retrouve, en quelque sorte, coincé entre deux mondes distincts que sont, d'un côté, le monde de la pure conscience de Soi (monde de l'idéalité) et, de l'autre, celui de l'Effectivité (monde de la naturalité). Afin de surmonter un état de négativité, une telle contradiction, l'Esprit se doit, nous dit Hegel, de procéder à une « négation de la négation », c'est-à-dire à une négation de la non-identité de l'Être et du Soi. Car c'est seulement en procédant de la sorte que l'Esprit peut espérer supprimer le négatif en lui et s'affirmer positivement, c'est-à-dire en tant qu'Esprit libre non pas abstraitement mais concrètement. Il y a, en effet, liberté lorsque l'Esprit est chez lui dans le monde de l'Effectivité, c'est-à-dire quand l’Être ne se pose pas comme l'autre du Soi mais se pose, au contraire, comme son équivalent, son corrélat.

Si donc l'aliénation se laisse définir, chez Hegel, comme non-identité, extériorité de l'Être et du Soi et comme un moment important et nécessaire du processus de déploiement de l'Esprit, elle ne saurait cependant constituer un moment suffisant : l'aliénation demande à son tour à être dépassée (Aufheben). On comprend dès lors mieux pourquoi la liberté, comprise comme Être-chez-Soi (Sein bei sich), se pose alors comme l'absolu, la destination ultime (Bestimmung) à laquelle se doit d'accéder l'Esprit.

Ce sont dès lors les sphères de la politique et du droit au sens large, compris comme "seconde nature", qui font leur apparition en fournissant le cadre permettant une effectuation de la liberté, le droit comme ensemble des sphères où la liberté humaine peut effectivement s'incarner par le biais d'institutions concrètes comme la famille, la société civile et l'Etat. Hegel développera notamment ce point dans ses Principes de la philosophie du droit.

Chez Feuerbach Selon Feuerbach, l'aliénation est à rapporter au phénomène religieux. Il développe, dans L'Essence du christianisme, l'idée que l'homme projette en Dieu les qualités propres à l’espèce humaine en tant que genre, tout en les sublimant. Ces qualités, qui sont pour Feuerbach l'amour, la raison et la volonté, et qui ont un caractère nécessairement fini pour l'individu (ce qui n'est pas le cas pour l'homme en tant qu'espèce, « l'homme générique »), sont transférées dans l'idée de Dieu qui les réalise dans leur dimension infinie. C'est en ce sens qu'il affirme que l'homme a créé Dieu à son image, et non l'inverse. Ainsi, l'homme s'aliène dans l'idée de Dieu, conférant au transcendant ce qui appartient à l'immanent, dépossédant ainsi l'homme d'une véritable conscience de l'essence de son être, abandonnant sa raison et sa volonté à celles de Dieu.

Dans les courants marxiens Chez Marx

L'aliénation du travail est une thématique importante de l'oeuvre de Karl Marx. Elle apparaît notamment dans ses ouvrages de jeunesse, lorsque le jeune Marx écrit en reprenant des concepts hérités du cadre théorique de ses maitres intellectuels, G. W. F. Hegel et L. Feuerbach. Si Hegel pensait l'aliénation en lien avec le phénomène de la culture moderne (l'Esprit aliéné), et si Feuerbach pensait l'aliénation au travers d'une critique du phénomène religieux, Marx reprend à son compte le concept d'aliénation mais pour l'appliquer à un nouvel objet : pour essayer de penser cette fois-ci la question du travail. De même que, dans la religion, l'activité propre de l'imagination humaine, du cerveau humain et du coeur humain, agit sur l'individu indépendamment de lui, c'est-à-dire comme une activité étrangère, divine ou diabolique, de même l'activité de l'ouvrier n'est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même.

Karl Marx, Manuscrits de 1844. Comme c'était déjà le cas chez Hegel et, plus explicitement encore, chez Feuerbach, le concept d'aliénation prend chez Marx la figure d'un concept critique, c'est-à-dire d'un concept permettant tout à la fois d'expliquer certains phénomènes sociaux, comme la misère et la souffrance au travail, et de proposer une évaluation de l'ordre social existant (critique du capitalisme). Plus précisément, il s'agit pour Marx de penser le travail sous sa forme moderne, c'est-à-dire tel qu'il apparaît au tournant de la révolution industrielle avec l'avénement du capitalisme (le travail aliéné et aliénant de l'ouvrier en usine). Il est par ailleurs à noter que chez le Marx de la maturité, celui du Capital, la thématique de l'aliénation disparaitra complètement au profit de celle, plus "scientifique", de l'exploitation.

Dans les Manuscrits de 1844, Marx décrit un monde capitaliste dans lequel le travailleur, dépourvu de toute autre source de revenu (pas de revenu foncier, pas de revenu du capital), est contraint de vendre sa force de travail afin de pouvoir subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux de sa famille. Les seuls revenus que le travailleur moderne peut escompter avoir sont ceux de son travail.

Cette aliénation au travail peut se comprendre au moins en trois sens distincts :

(a) le travailleur est aliéné car il est étranger aux produits de son travail : les marchandises (objets ou services) que le travailleur produit ne lui appartiennent pas mais appartiennent à un autre que lui, à son employeur.

(b) le travailleur est aliéné car il est étranger à son activité de travail elle-même : le travailleur n'est pas maitre de sa propre activité de travail au sens où elle est définie, organisée et déterminée par un autre que lui (cet autre peut prendre diverses figures selon les contextes : l'ingénieur, le cadre, le manager).

(c) le travailleur est aliéné car il devient étranger à lui-même : durant toute la durée où il vend la seule "marchandise" qu'il possède en propre, à savoir sa force de travail, le travailleur ne s'appartient plus vraiment lui-même mais appartient à un autre que lui au service duquel il met ses compétences physiques et intellectuelles à profit. Ce point est important car c'est ce qui permet historiquement de distinguer la figure de l'ouvrier de celle de l'esclave : si l'esclave est propriété absolue de son maitre, l'ouvrier n'est la propriété de son employeur que pour une durée du temps relative et déterminée.

Marx insiste ainsi sur le fait qu'en régime capitaliste, le travail, au lieu de permettre l'affirmation, la réalisation et l'épanouissement du travailleur, est pour lui au contraire source de souffrances, et c'est pourquoi il est tout à la fois travail aliéné et travail aliénant. Le sens, la finalité de son travail échappe complètement au travailleur : ce n'est plus sa motivation propre qui le fait agir, mais les contraintes du système qui le forcent à « se vendre ». En ce sens, le travail humain étant assimilable à celui de la machine, le risque est grand pour que le gestionnaire de la production considère l'homme comme un rouage parmi d'autres, comme une pièce interchangeable. En conséquence, il s'instaure un climat aliénant lorsqu'une activité humaine est dépossédée de sa finalité immédiate ; l'individu agit sous les impératifs de lois (économiques) qui lui échappent, les lois d'un système (économique) qui le dépasse :

Par la suite, en l'appliquant à diverses situations structurelles de dépossession et non exclusivement aux rapports de travail, la tradition sociologique européenne a toujours considéré l'aliénation comme une situation objective de l'acteur. Aux États-Unis, le concept a plutôt été accaparé par la psychologie sociale, pour désigner un sentiment de dépossession plutôt que l'état objectif lui-même.