Les pertes de livres pendant l'Antiquité tardive (entre la fin du et celle du ) représentent une perte irréparable de l'héritage culturel de l'Antiquité classique. Faute de la transmission d'une grande partie de la littérature grecque et latine antique, le nombre d'œuvres qui nous sont parvenues est extrêmement faible. La plupart des textes transmis le sont à travers des copies médiévales, et les fragments originaux de textes antiques sont peu nombreux. Ainsi par exemple, les deux œuvres parmi les plus célèbres de l'Antiquité grecque, l'Iliade et l'Odyssée, font partie d'une suite romanesque épique plus vaste appelée Cycle troyen dont seuls ces deux textes qui en sont issus ont été conservés jusqu'à nos jours.
Pour le monde romain, les travaux d’Henry Bardon permettent de se faire une idée de l’ampleur de cette « littérature latine inconnueL’ouvrage est redevenu accessible par la réédition de 2014 (voir bibliographie). Pour une présentation de l'ouvrage, voir le compte-rendu de Pierre Boyancé, Revue des Études Anciennes, 1953, 55, 1-2, . Lire en ligne », de cette cohorte d’auteurs renommés dans l’Antiquité qui ne sont plus pour nous que des nomsL’auteur débute sa préface par cette phrase : « Nous ne connaissons pas la littérature latine. », au mieux réduits à quelques maigres fragments issus de citations et de notices éparses. Le savant s’est attaché à rassembler les sources les concernant, par époqueLe premier volume traite de l'époque républicaine, le second de l'époque impériale., et s’est proposé d’en présenter ce que la critique et la philologie actuelles pouvaient en tirer.
Les raisons de ces pertes massives sont variées et débattues. Un début peut être entrevu dans la crise du de l’Empire. On y mentionne des destructions systématiques d'écrits chrétiens au cours des persécutions, ainsi que ceux des écrits païens à la suite de la christianisation de l'Empire romain. D'autres causes peuvent être invoquées : l'effondrement culturel, et les désordres dus aux grandes invasions, surtout en Occident, où de riches collections de livres ont été victimes des combats, et où les élites intellectuelles qui effectuaient encore la tâche de transmission ont disparu. Les changements de support – comme le passage du papyrus au parchemin, ou celui du volumen au codex – ainsi que ceux des canons littéraires et de la scolarité ont formé d'autres barrières. La transmission des œuvres était interrompue si elles n'étaient pas recopiées sur de nouveaux supports, et elles disparaissaient ainsi du canon.
Tandis que dans l’Empire byzantin, la tradition des œuvres de l’Antiquité a été plus ou moins conservée jusqu’à la chute de Constantinople, dans l’Occident latin, seule une petite élite de personnalités aisées et cultivées a conservé une petite partie de l’héritage littéraire de l’Antiquité. Dans ce cercle, on peut compter Cassiodore, issu d'une famille sénatoriale, et qui a rassemblé au les restes qui lui étaient encore accessibles de la littérature antique, et qui a fondé la fabrication médiévale de livres par un couvent à Vivarium.
C'est surtout aux que les manuscrits des textes classiques, et même de certains auteurs chrétiens ont été en partie effacés et réécrits. C'est ce maigre lot de ces plus anciens manuscrits latins encore conservés avec les textes des auteurs classiques que l'on trouve sous la forme de palimpsestes.
La renaissance carolingienne qui suit, dans laquelle la production de manuscrits de textes classiques a ressurgi, n'en est donc que plus importante pour la transmission.
Les raisons pour la fabrication de palimpsestes sont multiples. Tout d'abord, en général, pour des motifs matériels, comme le prix du support, les changements dans l'écriture, ou simplement le changement des centres d'intérêt, mais aussi, en ce qui concerne les textes classiques et hérétiques, des raisons religieuses.
Les conséquences de la perte de grandes parties de la littérature antique ont été considérables. Ce n'est que par l’invention de l'imprimerie au milieu du que les textes antiques ont été progressivement mis à la portée de cercles croissants de lecteurs. Bien des accomplissements des temps modernes ont été stimulés directement ou indirectement par ces textes. La richesse des bibliothèques des temps modernes n'a pu se comparer avec celles de l’Antiquité qu'au .
Richesse de l'Antiquité en livres et transmission
Dans les restes des bibliothèques, soit les découvertes de papyrus depuis 1900, on connaît environ d'auteurs grecs d'avant 500. Les œuvres de seuls 253 d'entre eux nous sont parvenues au moins en partie. Pour la littérature romaine, on connaît 772 noms d'auteurs, dont 276 sont totalement perdus, 352 sont fragmentaires, et seulement 144 ont transmis un ou plusieurs livres.Estimation d'A. F. Wert en 1903, reprit dans la préface de La littérature latine inconnue. Ceci a conduit à l'estimation fréquemment rencontrée que moins de 10 % de la littérature antique nous a été transmise« Although much Greek literature has been preserved, the amount actually brought down to modern times is probably less than 10% of all that was written » (« Bien que beaucoup de la littérature grecque ait été conservée, la quantité effectivement transmise aux temps modernes est probablement moins de 10 % de tout ce qui a été écrit ») (). Le même livre, 30 ans plus tard, a reçu d'un autre auteur une correction substantielle de ce passage : « Why do we know so little about Greek libraries when such a relatively large amount of classic Greek literature has been preserved? It is estimated that perhaps ten percent of the major Greek classical writings have survived » (« Pourquoi savons-nous si peu sur les bibliothèques grecques, si une telle partie, relativement grande, de la littérature grecque classique nous a été transmise ? On estime qu'au maximum 10 % des œuvres grecques classiques ont survécu » (c'est nous qui soulignons la différence). (), une statistique qui fut revue à la baisse, en se basant sur les titres des œuvres et du nombre de livres associés, déclare que seul « un quarantième » (2,5 %) du corpus des historiens grecs fut conservéArticle « Umblick im Trümmerfeld der griechischen Geschichtsschreibung », 1977. Le chiffre est cité dans et Dans un autre domaine, l'historiographie , Hermann Strasburger a proposé, voici une dizaine d'années, un ensemble de calculs dont le résultat est le suivant : le rapport entre textes conservés et textes perdus est de 1 à 40. Rapport qui devient encore plus défavorable si l'on tient compte des innombrables textes perdus sans laisser de trace... Il se peut même que ce chiffre diminue à moins de 1 % pour certains historiens, car il est possible que la littérature antique ait été plus importante, en prenant en considération, par exemple, que la bibliothèque d'Alexandrie possédait au minimum rouleaux d'écritures.. Aussi, il faut considérer que les textes antiques qui nous sont parvenus ne sont pas toujours complets, certaines œuvres n'étant qu'à l'état de fragments. Les presque d'auteurs représentent déjà un minimum, celui cité par les textes transmis. À part bien des auteurs chrétiens, il s'agit surtout d'auteurs classiques scolaires, et non de toute la collection des livres antiques. Rapportés à l'ensemble de la période antique, les auteurs chrétiens n'occupent de toute manière qu'une part minoritaire.
Une évaluation de la collection antique de titres et de livres n'est possible qu'indirectement, par l'histoire des bibliothèques. La bibliothèque la plus connue de l'Antiquité, la Bibliothèque d'Alexandrie, s'est enrichie entre 235 av. J.C. et 47 av. J.-C. de , principalement en grecD'après les inventaires du bibliothécaire en chef Callimaque de Cyrène †(240-235 av. J.C.) jusqu'à la visite de César .. Un rouleau correspondait à peu près à un titre (v. Histoire du livre). La production de titres du monde grec s'élevait donc à par anLa collection de la bibliothèque doit avoir été composée essentiellement de copies uniques : les voyages du premier bibliothécaire, Demetrios de Phalère, rapportèrent avant 280 av. J.-C. (Flavius Josèphe, Antiquités juives, XII, 2,1). À la mort de Callimaque, 50 ans plus tard, il y en avait (Jean Tzétzès dans Parsons). Les nouveaux avaient aussi été achetés dans divers pays. Si l'on avait voulu augmenter l'inventaire par copies, il n'aurait pas été besoin de faire ces achats en voyage. On aurait pu copier le fonds à Alexandrie autant que l'on voulait, puisqu'on disposait sur place d'autant de papyrus que de besoin. Voir d'autres argumentations à ce sujet dans .. Extrapolé à l'année 350 ap. J.-C., ceci donnerait une collection d'environ un million de titres estime que cela a dépassé le million. estime, sous la rubrique Alexandrie, , sans justification. Il est possible qu'il y ait eu une diminution pendant ce que l'on appelle la « Crise du ».. Les courbes statistiques portées sur la figure témoignent de la fracture notable dans l'histoire de la transmission des textes, connue ou estimée, entre l’Antiquité et les temps modernes. Selon la figure, les bibliothèques européennes ne sont devenues comparables en volume à celles de l’Antiquité qu'au .
800px|Graphique des contenus de bibliothèques depuis l'Antiquité (coordonnées semi-logarithmiques) Graphique des contenus de bibliothèques depuis l'Antiquité Les courbes statistiques portées sur la figure témoignent de la fracture notable dans l'histoire de la transmission des textes, connue ou estimée, entre l’Antiquité et les temps modernes. Selon la figure, les bibliothèques européennes ne sont devenues comparables en volume à celles de l’Antiquité qu'au .