thumb|right|David, entre les personnifications de la Sagesse et de la Prophétie, sur une chlamyde de soie byzantine. Paris, Psautier du .

La soie byzantine (μέταξα, σηρικόν) fut tissée dans l’Empire byzantin du environ jusqu’à la chute de Constantinople en 1453, bien que l’industrie ait été en fort déclin après la chute de Constantinople aux mains des croisés en 1204.

Capitale de l’Empire byzantin, Constantinople fut le premier centre important du tissage de la soie en Europe. La soie constituait l’une des plus importantes ressources de l’économie byzantine, étant utilisée à la fois comme méthode de paiement et de diplomatieLaiou (2002) . La soie grège était importée de Chine et transformée en tissus de luxe qui se vendaient à fort prix à travers le monde. Plus tard, des vers à soie furent secrètement introduits dans l’empire de telle sorte que la route de la soie traditionnelle perdit son importance. Après le règne de , la fabrication et la vente de la soie devint un monopole impérial, sa production fut réservée aux manufactures impériales et sa vente faite à des acheteurs autorisés seulement.

Les soies byzantines se caractérisent par leurs brillantes couleurs, l’utilisation de fil d’or, et leurs motifs qui, par leur complexité, se rapprochent de la broderie produite par des métiers à tisserSchoeser (2007) . Byzance domina le marché de la soie en Europe pendant tout le début du Moyen Âge, jusqu’à l’apparition de l’industrie de la soie en Italie au et à la chute de Constantinople aux mains des croisés en 1204.

Apparition et essor thumb|left|Soie byzantine avec motifs d’oiseaux et de griffons dans des cocardes.

Pendant l’Empire romain, la soie était importée en Occident par la route de la soie traversant l’Asie à partir de la Chine des Hans, passant par l’Empire parthe et plus tard l’Empire sassanide pour aboutir aux centres commerciaux de Syrie. On trouve trace de l’importation de soie grège, de fils de soie et de produits finis, mais le procédé de fabrication de ces textiles à partir des cocons de vers à soie (bombyx mori) constituait un secret jalousement gardé par les Chinois jusqu’à ce qu’au temps de l’empereur en 553/554, des moines nestoriens réussissent à apporter en fraude des vers à soieProcope, Guerres, 8.17.1-8, permettant ainsi la création d’une industrie de la soie à Byzance.

Peu après l’apparition de cette industrie, l’historien Ménandre le Protecteur, écrivant au , raconte les tentatives de SogdiensLa Sogdiane ou Sogdie est une région historique recouvrant en partie l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et l'Afghanistan. pour établir une route directe pour le commerce de la soie avec l’Empire byzantinHoward (2012) . Après qu’il se fut allié avec , souverain sassanide, pour défaire l’Empire hephthalite, Istämi, souverain du khaganat turc, fut approché par des marchands sogdiens pour obtenir audience auprès du Roi des roi sassanide afin de pouvoir traverser librement les territoires perses et commercer avec les Byzantins. Istämi autorisa l’ambassade sogdienne à se rendre chez le souverain sassanide, mais fit empoisonner les membres de l’ambassade. Un diplomate sogdien, Maniah, réussit tout de même à convaincre Istämi d’envoyer une ambassade directement à Constantinople où elle arriva en 568. Elle apportait à l’empereur () non seulement de riches présents sous forme de tissus de soie, mais également une proposition d’alliance contre la Perse. agréa à cette proposition et envoya une ambassade auprès du khaganat turc, confirmant ainsi la création du lien commercial direct que voulaient les SogdiensLiu (2001) Dresden (1981) . Toutefois, même après la création d’une industrie de la soie à Byzance au , les soies chinoises continuèrent à être jugées comme étant de qualité supérieure, ce que corrobore la découverte d’un solidus byzantin, frappé sous dans une tombe chinoise de la province de Shanxi sous la dynastie Sui (581-618) ainsi que diverses autres pièces de monnaie byzantine dans d’autres sitesLutwark (2009) . Selon divers rapports chinois, les Byzantins (appelés « Fu-lin ») poursuivant ainsi une ancienne tradition diplomatique romaine de liens avec la Chine, envoyèrent plusieurs ambassades à la cour de la dynastie Tang (618-907) et au moins à une occasion à celle de la dynastie Song (960-1279), offrant des cadeaux exotiques tels différents articles de verrerie et montrant un intérêt soutenu pour le maintien du commerce de la soie avec la ChineHirth (2000) [en ligne]. L’historien byzantin Théophyle Simocatta, vivant au donne une description relativement précise de la Chine, de sa géographie et de sa réunification sous la dynastie Sui () et explique le nom de son souverain Taisson comme signifiant « Fils de Dieu », dérivant peut-être aussi du nom de l’empereur Taizong de Tang ()Yule (1915) ; voir également note 4 , note 2 et note 3 . Parallèlement, des sources chinoises de l’époque, l’Ancien et le Nouveau Livre des Tang décrivent la cité de Constantinople et son siège par Muawiyah premier calife ommeyadeHenry Yule exprime une certaine surprise que même le nom du négociateur byzantin, “Yenyo” (c.a.d. le patricien Jean Petzigaudias) soit mentionné dans les sources ; un émissaire dont le nom est inconnu fut envoyé selon Gibbon négocier avec les Ommeyades, suivi quelques années plus tard par l’augmentation du tribut que devaient payer les Byzantins. Voir Yule, Henry (1915). Henri Cordier (ed.), Cathay and the Way Thither: Being a Collection of Medieval Notices of China, Vol I: Preliminary Essay on the Intercourse Between China and the Western Nations Previous to the Discovery of the Cape Route. London: Hakluyt Society. Consulté le , ; et pour un bref résumé de la relation d’Edward Gibbon, voir la note 1, .

De nouveaux genres de métiers à tisser et de techniques de tissage jouèrent un rôle important. Des tissus de toile (armure) avaient déjà circulé dans l’Empire romain et de la soie damassée aux motifs géométriques de plus en plus complexes était apparue vers le milieu du . Des tissus de serge avec fil de trame apparurent au plus tard en 600, de telle sorte que la serge polychrome devint la façon standard de tisser la soie pour les siècles suivantsWild (2003) Muthesius dans Laiou (2002) . Des soies monochrome « lampas » devinrent à la mode aux environs de l’an 1000 tant dans les centres de productions byzantins qu’islamiques : dans ces tissus on peut voir que les textures contrastantes sont utilisées de préférence aux couleurs pour rendre les motifs. On trouve encore quelques exemplaires de tapisseries de soie byzantine.

thumb|right|Soie byzantine montrant une scène de la vie de saint Sampson l’hospitalier ().

La réglementation concernant l’utilisation de teintures pour la fabrication de la très dispendieuse pourpre de Tyr varia suivant les années, mais les étoffes produites grâce à ce procédé étaient généralement réservées à certaines classes de la société ou utilisées comme cadeaux diplomatiques. Les autres teintures utilisées dans les usines fabriquant la soie byzantine étaient la garance (rouge allant du rose pâle au rouge-sang), la kermès (rouge écarlate), l’indigo (bleu violacé), le réséda des teinturiers (jaunâtre) et le pernambouc (brun-rouge)Muthesius, "Essential Processes, Looms, and Technical Aspects...", (dans) Laiou (2002) .. Les fils d’or étaient faits de minces bandes d’argent plaqué enroulées autour d’un fil de soieMuthesius, Anna, "Silk in the Medieval World" (dans) Jenkins (2003), ..

Les soies à motifs provenant du (et possiblement du ) font apparaître de petits dessins (cœurs, swastikas, palmettes et feuilles) composés en deux couleurs sur la trame. Par la suite, apparaissent des motifs de plantes (feuilles de lotus et fleurs) ainsi que des silhouettes humaines. De textiles ayant été conservés après les conquêtes arabes du , on peut déduire un remarquable échange de techniques et de thèmes iconographiques entre Constantinople et les centres de production textile islamiques nouvellement implantés en Méditerranée et en Asie centrale. Les motifs des reproduisent des rangées de cocardes ou médaillons dans lesquels des paires d’êtres humains ou d’animaux sont disposés en face-à-face sur un axe verticalWild, "The later Roman and early Byzantine East, AD 300–1000." (dans) Jenkins (2003), . Divers motifs sont d’inspiration sassanienne tels l’Arbre de vie, des chevaux ailés, des lions et bêtes imaginaires. Il existe du reste bon nombre de pièces dont les experts n’arrivent pas à déterminer si elles sont d’origine byzantine ou arabeHoffman (2007) . Les motifs en vogue à cette époque évoquent les activités et intérêts de la cour : scènes de chasses, courses de chariots.

Textiles tissés thumb|left|Le “Martyre Cope” (1270), fait de soie rouge (samite) avec broderie en or et soie.

Des cinq trames de base utilisées dans les centres de productions byzantins et islamiques de Méditerranée (cannelé, twill, damas, lampas et tapisserie), le produit le plus important était le sergé de soie façonnée appelé samite. Le mot vient du vieux français « samit », lui-même dérivé du latin « samitum » synonyme d’« examitum » provenant du grec byzantin (hexamiton ; « six fils ») ce que l’on interprète généralement comme indiquant l’usage de six fils dans la chaineOxford English Dictionary Online : "samite" [en ligne] http://www.oed.com/;jsessionid=2CC925DABA521C1C24ECD5CB3BFFA604?authRejection=true&url=%2Fview%2FEntry%2F170388 , recherche du .Mannas (2008) . Dans cette technique de tissage, les fils de la chaine principale sont cachés sur les deux faces par la trame de fond et celle de motif, seules les chaines de nouage retenant les trames étant visiblesMuthesius, « Silk in the Medieval World » (dans) Jenkins (2003), Burham (1980) .

Ces riches panneaux de soie (valant littéralement leur pesant d’or) constituèrent de puissantes armes politiques pour l’Empire byzantin du . Ils servirent de présents diplomatiques pour cimenter des alliances avec les Francs. De même Byzance accorda le droit de commercialiser la soie aux puissances maritimes de Venise, Pise, Gênes et Amalfi en échange de leur aide navale et militaire pour défendre les territoires byzantinsMuthesius, « Silk in the Medieval World » (dans) Jenkins (2003), .

La soie byzantine exerça ainsi une influence culturelle très profonde dans plusieurs domaines. Le rituel de cour byzantin et les pratiques ecclésiastiques en ce qui a trait à la soie furent adoptés par les Francs, tout comme le style de la cour byzantine fut adopté à travers le monde islamique pour les tentures et le vêtement. Byzance développa des styles de vêtements de soie à la fois pour ses fonctionnaires, ses militaires et ses ecclésiastiques. Ces étoffes constituaient ainsi une sorte de trésor amovible qui, en cas de besoin, pouvaient être vendues avec profitMuthesius, « Silk in the Medieval World » (dans) Jenkins (2003), .

En Europe de l’Ouest, on a retrouvé ces étoffes dans les tombeaux d’Importants personnages de l’époque, sur des reliures de toile et dans des reliquaires. Elles servaient également pour faire des tapisseries et des tentures pour les églises et maisons de riches personnalités, tout autant que pour les vêtements d’apparat. Si les sources ne mentionnent que rarement la provenance de ces soieries, la description de leurs motifs est souvent suffisamment détaillée pour permettre d’en identifier la provenance comme byzantineDodwell (1982) .