vignette|L'immeuble Mogamma, sur la place Tahrir. vignette|Le musée égyptien du Caire.
La place Tahrir (en arabe : , ), littéralement « place de la Libération » (parfois traduit par place de l'Indépendance) est une des principales places publiques du Caire, en Égypte.
Disposition
Centre névralgique de la capitale égyptienne, la place Tahrir est située à la jonction de plusieurs axes importants : la rue Talaat Harb, la rue al-Mogamma et l'avenue at-Tahrir. Elle est située à du Nil, sur la rive orientale, près du pont Qasr al-Nil.
Un gigantesque rond-point occupe le centre de la place, emprunté en permanence par un important trafic automobile.
Plusieurs rues aboutissent sur la place Tahrir : au sud, la rue Qasr al-Ayn, à l’est, la rue Talaat Harb, au nord la Meret Basha. La voie Qasr al-Nil traverse la place dans sa partie sud, vers le pont Qasr al-Nil sur le Nil.
La place Tahrir est bordée d'édifices assez disparates : à l’ouest, les hôtels Nile Hilton, édifié à l'emplacement de l'ancien palais du Nil, et Concorde ; au sud, la mosquée Omar Makram, où sont célébrées les obsèques nationales.. Cette mosquée tire son nom du héros de l’expédition d’Alexandrie en 1807, Omar Makram, résistant à l’occupation française, dont la statue est placée devant la mosquée ; l’immeuble Mogamma, de style soviétique, où travaillent des milliers de fonctionnaires, également sur le côté sud de la place ; sur le côté ouest, le siège de la Ligue arabe ; au nord de la place, le musée égyptien ; l’ancien siège du parti national démocratique (parti du président Moubarak) ; l’université américaine du Caire, de style néo-mauresque. Les rues adjacentes sont bordées d'immeubles de bureau, de boutiques et de cafés.
La station « Sadate » du métro du Caire dessert la place.
Historique
La place est à l'origine une zone humide, inondée périodiquement par les eaux du Nil, et passablement insalubre. L'aménagement débute au , sous le régime du khédive Ismaïl Pacha (1830-1895). S'inspirant des villes européennes, il fait édifier des immeubles modernes et percer des rues droites et bordées d'arbres. Au bord du fleuve, il fait édifier le palais du Nil (Qasr-el-Nil) et à l'angle sud-ouest de la place, le palais Ismaïliyey. Lorsque les Anglais imposent leur protectorat en 1882, le palais du Nil devient leur quartier général. Le bâtiment est démoli en 1959.
La place porte tout d'abord le nom de place Ismaïlia, du nom d'Ismaïl Pacha. Elle est rebaptisée place de la Libération au moment de la révolution de 1952.
Le , une explosion se produit dans les toilettes d'une administration situé sur la place Tahrir, blessant 14 personnes ; le gouvernement égyptien ainsi que les médias accusent des agents libyensHermann Eilts (US Ambassador to Egypt) to Department of State, August 9, 1976. Le gouvernement égyptien déclare avoir arrêté deux citoyens égyptiens entraînés par les services secrets libyens pour effectuer des sabotages en ÉgypteHermann Eilts to Department of State, August 11, 1976. Cela sera une des causes de la guerre égypto-libyenne.
Ce pivot de la vie cairote est le cadre de plusieurs manifestations populaires : rassemblement contre la guerre en Irak en 2003, mais c’est aussi le point de ralliement des manifestations durant la révolution égyptienne de 2011.
La place pendant la révolution de 2011 : la Commune ou la République de Tahrir
Devant la réussite de la révolution tunisienne, divers mouvements comme le Mouvement de la Jeunesse du 6 avril appellent à manifester le , via des pages Facebook, pour une journée de revendications politiques baptisée « journée de la colère ». Le jour choisi est une fête nationale, nommée Jour de la police, en souvenir de l’insurrection de la police égyptienne en 1952 qui avait abouti au départ des Britanniques. Le mouvement du organise une manifestation chaque année à cette date, depuis 2009. Ces manifestations sont interdites, et la place Tahrir est encerclée par un cordon de policiers.
Les manifestants rejoignent la place en petits groupes qui empruntent des petites rues, ce qui leur permet d’éviter les grandes avenues où les attendent les concentrations de forces de l’ordre. . Celles-ci, déstabilisées, courent après ces petits groupes, se divisent et ne parviennent pas à empêcher la convergence d’environ sur la place Tahrir. Deux mille personnes manifestent à Suez, et d’autres manifestations ont lieu à Alexandrie, Assouan, Assiout, dans le delta du Nil, à Ismaïlya, dans le Sinaï. Des manifestants occupent la place Tahrir toute la nuit, mais ils en sont chassés au canon à eau le lendemain matin.
Le , après trois jours d’affrontements, le siège du PND au pouvoir est incendié. Quelques heures plus tard, des chars de l'armée égyptienne prennent position sur la place. Au cours des jours qui suivent, la place devient l'épicentre de la contestation, et est envahie quotidiennement par des milliers de manifestants. Le , elle rassemble plusieurs centaines de milliers de protestataires (environ deux millions dans l'ensemble de la capitale).
Déroulement des occupations
Après une occupation qui ne dure que la nuit du 25 au 26, les opposants au régime commencent une nouvelle occupation de la place après la manifestation du , la police égyptienne s’étant retirée de la place dans la nuit. Initialement, il s’agirait d’ailleurs d’un lieu de jonction et de repli pour différentes manifestations prises sous les tirs de la police, et non d'une occupation programmée.
Alors que les manifestants ne sont que quelques milliers au maximum en sortant de la nuit, leurs rangs se renforcent toute la journée. Le voisinage avec l’armée, qui reste sur les marges de la place, se passe bien : soldats et manifestants échangent des aliments.
Le couvre-feu n’est évidemment pas respecté, mais dès qu’il a sonné, à 16 h 00 ce , des affrontements opposent police et manifestants devant le ministère de l'Intérieur tout proche, faisant trois morts dans les rangs des opposants.
À partir du 30, les tentes se multiplient au centre de la place. Du matériel destiné à militer et à rendre possible une occupation de longue durée est apporté. L’exemple de l’occupation de la place principale du Caire est suivi à Alexandrie, Suez et dans des douzaines de villes d’Égypte.
Le , la place Tahrir est submergée par les manifestants. Devant ce succès, le pouvoir envoie, le lendemain matin, quelques milliers de partisans payés pour affronter les manifestants. Ceux-ci, surpris dans un premier temps, résistent vigoureusement : les échanges de pierres et de cocktails molotov durent jusqu’au milieu de la nuit, puis reprennent le lendemain, jeudi 3. Finalement, et malgré la charge de dromadaires, les pro-Moubarak sont repoussés, après avoir tué entre six et vingt manifestants et en avoir blessé 1500.
À la suite de cet échec du raïs, l’armée encercle la place, empêchant par la suite les pro-Moubarak d’aller provoquer les manifestants. Ceux-ci organisent un peu plus l’occupation, la place devenant une ville dans la ville, organisant un mariage, possédant son bureau des objets trouvés. Les prières des musulmans sont protégées par les laïcs et les chrétiens, des messes ont lieu, au milieu des musulmans qui veillent sur le rite chrétien.
Après l’annonce du départ de Moubarak, le 11, la liesse envahit les manifestants, et la fête dure toute la nuit, et reprend le soir du 12. Le 12 au matin, des Égyptiens nettoient la place, repavent les trottoirs, refont les peintures de la signalisation routière et du mobilier urbain, balaient même la poussière.
Le dimanche 13, des échauffourées éclatent entre les révolutionnaires de la place Tahrir, qui ne veulent quitter la place que quand leurs revendications seront satisfaites, et l’armée, qui après avoir évacué les barricades et les épaves de voitures, veut expulser les manifestants. Elle est cependant réoccupée en permanence par des centaines de révolutionnaires, rejoints tous les vendredis par des manifestations plus ou moins importante.
De nouveaux affrontements opposent les occupants de la place, qui repoussent des centaines d'assaillants, armés de bâtons et de couteaux, le . L'armée, quasiment absente, n'intervient pas, tout comme elle n'avait pas protégé les coptes qui manifestaient pour protester contre l'incendie d'une de leurs églises, mardi . Ces affrontements communautaires ont fait dix morts et « Des pro-Moubarak se déchaînent sur des manifestants place Tahrir », L'Écho, 10 mars, Actu 4.
Organisation de la contestation à Tahrir
vignette|Banderole sur la place Tahrir : « Le peuple exige le retrait du régime ».
La place constitue dès le début de son occupation un univers autonome, définissant ses propres règles de fonctionnement. Dans un esprit de fraternité et de tolérance, bien que mus par des idéaux différents (les athées y croisent les musulmans, les syndicalistes des militaires ayant rallié la révolution), les manifestants y débattent de la construction de la future Égypte. Comparés à des communards vivant en république autonome, sans chefs, ils préparent en petit l’Égypte qu’ils désirent pour l’avenir. Dès le début, ils s’organisent pour conserver la place vivable : le matin du 29, des volontaires nettoient la place.
Une partie de l‘organisation repose sur les consultations « informelles » entre les mouvements à l’origine des manifestations (le Mouvement de la jeunesse du , le plus influent, Mouvement de la jeunesse en colère, les Frères musulmans, l'Alliance pour le changement de Mohamed el-Baradei). Les décisions étaient cependant prises sur un mode autogestionnaire et libertaire. Après discussion au sein de comités, les propositions, lues au micro, sont adoptées par acclamation (cheer ou booo) ; le reste du pays était représenté par des délégués. Le local de l’agence de voyages Zéfir est investi par les manifestants. Il sert de QG au « comité d’organisation » révolutionnaire, constitué de façon informelle. Ses membres (quelques dizaines avec les sous-comités) sont surtout des anonymes, ce qui permet de rendre inutiles les arrestations ou les menaces. Le mouvement se structure avec des sous-comités spécialisés : sécurité (dont un des membres éminents est un certain « Adham »), logistique, soins médicaux.
Selon Duncan Green, la présence de groupes organisés, comme les Frères musulmans ou des clubs de supporters, s’est avérée décisive lors de la défense de la place, les 2 et . Il évalue à 10 à 15 % la proportion de femmes ; la présence de femmes en nombre, qui ne sont pas victimes de harcèlement sexuel, est en soi un évènement relevé par la suite.
Le service d’ordre mis en place par les occupants de la place compte jusqu’à plusieurs centaines de personnes. Il contrôle et fouille les personnes entrant sur la place (femmes et hommes séparés), et débusque les agents provocateurs, qui sont alors amenés sans violence à l’agence Zéfir et interrogés, ou dans la station de métro Sadate transformée en prison. Ces provocateurs sont nombreux à travailler pour la police ou le PND. Les Tahrites ont comptabilisé (truands payés ou policiers en civil venant espionner ou provoquer les manifestants) débusqués, arrêtés et remis à l’armée.
Le ravitaillement en vivres est assuré en partie par des Égyptiens solidaires qui distribuent de la nourriture gratuitement ; des collectes et des vendeurs ambulants complètent. La santé et les secours sont garantis par des médecins volontaires, comme Bassem Youssef.
Les militants disposent de tout le matériel nécessaire pour les meetings et la vie quotidienne : sonos pour les discours et les concerts, points d’eau, télés pour se tenir au courant. Réparti sur toute la place, ce matériel sert à tous, et aucun leader n’émerge, même si plusieurs figures de l’opposition légale ou illégale passent à un moment ou à un autre pour haranguer les occupants de la place ou simplement pour être présents : Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe et Mohamed El Baradei ;