Charles Rogier, né à Saint-Quentin le et mort à Saint-Josse-ten-Noode le , est un homme d'État belge de tendance libérale, journaliste, avocat, membre du Congrès national, franc-maçonLoge L'Union des Peuples Bruxelles de la GOB et l'une des principales figures de la révolution belge de 1830.
Famille et enfance vignette|gauche|Plaque commémorative à Saint-Quentin. Charles Rogier naît le (29 thermidor an VIII) à Saint-Quentin (France), dans une famille d'origine wallonne. Son arrière-grand-père, Pierre Rogier né le à Renlies (Hainaut), s’établit marchand de draps à Cambrai au milieu du . Son père (Firmin Noël Albert Rogier), marchand de draps, épouse le Henriette Estienne. En 1791, naît le frère aîné de Charles, Firmin Rogier.
Son père Rogier père est élu en 1791, à l’âge de vingt-sept ans, aux fonctions d’officier municipal de Cambrai ; il exerce cette fonction jusqu'en , lors de la formation des premiers bataillons de volontaires. Élu second lieutenant-colonel du du Nord, il commande la place de Doullens puis celle de Ham. Il prend part aux opérations de l’armée des Ardennes. « Un crachement de sang considérable » (certificat de l’officier de santé du du Nord, en date du ) lui interdit le métier des armes. Il revient à Cambrai en pleine réaction thermidorienne. Il aurait secondé, avec énergie, le conventionnel Le Bon, le « proconsul d’Arras », de 1792 à 1793, dans sa défense du Cambrésis contre les Autrichiens. Cette accusation a pesé sur sa mémoire plusieurs années, elle sera reprise et exploitée contre son fils Charles par des pamphlétaires orangistes de 1830 à 1839. Les tribunaux en feront justice, en 1861-1862, par une condamnation sévère infligée au Journal de Bruxelles.
Il rentre ensuite dans la vie civile, effectue une relocalisation du siège de ses affaires commerciales à Saint-Quentin, où naquit Charles en 1800, ensuite à Avesnes. Vers la fin de l’année 1811, un décret de Napoléon permet aux militaires congédiés pour motif de santé de rentrer sous les drapeaux s’ils ont recouvré leurs forces. Il reprend du service et part pour la Russie en , en qualité de directeur ou inspecteur dans l’administration des vivres.
Il meurt dans des circonstances inconnues : toute trace de lui est perdue depuis les derniers jours de .
Sa mère Quelques mois avant la chute de Napoléon, sa femme avait suivi à Liège son fils aîné Firmin, qui venait d’être nommé maître élémentaire au lycée impérial de cette ville. Elle aura deux autres fils : Tell, médecin et juge de paix à Trélon (canton d’Avesnes), mort en 1859, et Charles , ainsi que deux filles : Henriette Eugénie, morte en 1875, et Pauline, morte en 1902.
Elle fonda un pensionnat, rue Sœurs-de-Hasque, aidée par sa fille aînée. Les Rogier deviennent belgesIls remplissent alors les conditions pour acquérir la nationalité belge après la révolution de 1830 . L’article 133 de la Constitution du stipule que les étrangers établis en Belgique avant le 1814 et qui ont continué d’y être domiciliés sont considérés comme Belges de naissance...
Jeunesse gauche|vignette|Monument à Charles Rogier, commémorant le de l'indépendance de la Belgique (1905), sculpteur Camille-Marc Sturbelle, dans le parc d'Avroy, Liège. Charles a fait ses premières études au collège d’Avesnes ; il entre au lycée impérial de Liège au mois d’ dans la classe de grammaire : le grand-maître de l’université venait de lui accorder, par son arrêté du , une bourse de demi-pensionnaire. Le proviseur du lycée certifie, le :
Ses études Son frère aîné, Firmin, le guide ; leur affection durera toute leur vie. Firmin ayant été nommé à Falaise, puis à Rouen, M. Charmant, un professeur du lycée de Liège, lui écrit :
Charles termine sa rhétorique à dix-sept ans. Le programme de la distribution des prix du gymnase royal et premier collège inférieur de la ville de Liège en 1817 l'atteste. Dans un cahier de notes et souvenirs, il dit :
Il voulait commencer le droit. Il demande des ressources à l’enseignement privé, et reçoit des leçons particulières et des répétitions à des fils de famille de son âge, de 1817 à 1821.
Il consacrait ses loisirs à compléter ses lectures ou à faire des vers. Il lisait des ouvrages historiques, politiques, des livres de philosophie et de pédagogie – soit latins, soit français – s'ils présentaient un côté utilitaire, un côté pratique. L’Émile, par exemple, le retint plusieurs mois. Les cahiers de Rogier montrent qu'il admirait certaines idées de Jean-Jacques Rousseau, mais restait critique vis-à-vis de ce philosophe. Il lit aussi les ouvrages de Montesquieu, Les Causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, De l'esprit des lois, l’Essai sur les mœurs de Voltaire, les Considérations sur la Révolution française de Madame de Staël.
Il écrivait de la poésie pour se consoler de son métier de répétiteur. Son petit poème, Les Vœux ou les Prières, obtint une mention honorable au concours de la société libre d’émulation de Liège en 1819 ; il en fut de même de son Élégie sur le dernier chant du poète, un an après. À un poème plus important, La mort de Madame Roland, auquel collabora son ami Néoclès Hennequin, il reçut une médaille (le Mathieu Laensbergh le publia in extenso en ).
Rogier aidait sa mère et sa sœur aînée dans la gestion du pensionnat familial. Il aurait rédigé les discours pour les distributions des prix. Sa famille a conservé les manuscrits. Les études juridiques coûtaient francs : Rogier accepta un emploi de précepteur chez le baron de Senzeilles, à quelques lieues de Liège.
Activités dans la presse (1824-1830) thumb|Joseph Lebeau, l'un des fondateurs du Mathieu Laensbergh. Deux de ces amis, Paul Devaux et Joseph Lebeau, le sollicitent pour la fondation d’un journal libéral. Devaux et Lebeau étaient avocats : le premier avait vingt et un ans, le second trente ans. Rogier s’associe avec eux et son frère Firmin (revenu depuis 1815 à Liège), le .
Ils font paraître à Liège, tous les jours, à six heures du soir, les dimanches et fêtes exceptés, le Mathieu Laensbergh, journal politique, littéraire, de l’industrie et du commerce. L’imprimeur éditeur du journal est un cinquième associé, Jean-Paul Latour. Chacun des quatre autres lui verse 300 francs pour les premiers frais. L’avocat Félix van Hulst entrera dans la société quinze jours plus tard. Le Latour la quitte et Henri Lignac, écrivain, est chargé de l’administration et de l’impression du Mathieu Laensbergh.
La nécessité d’une « collaboration active », engagement pris par les associés, amène Rogier à renoncer au préceptorat. Il resta dans l’enseignement libre, donna des répétitions tout en étudiant le droit et en collaborant au Mathieu Laensbergh. Il prend une part importante dans ce journal, appelé Le Politique dès 1825, et dont l’influence sur le mouvement de 1830 et les destinées de la Belgique a été considérable. Il se cantonnait généralement dans la politique intérieure, les analyses des productions nouvelles et spécialement, sous la signature du « bourgeois de Saint-Martin », les embellissements de la ville, les améliorations dans la voirie et l’hygiène. Il aimait à secouer l’apathie des Belges en matière électorale. Il leur reprochait de rester indifférents au choix de leurs mandataires.
Rogier traite de l’élection des conseillers communaux et provinciaux aux Pays-Bas, à son examen de docteur en droit, le . Dans les cinq thèses annexées à la dissertation, il défend que la publicité la plus large est à souhaiter dans la poursuite et dans la répression des crimes ; et que la publicité en matière d’administration communale et provinciale est conforme au droit public. Rogier fait un tableau succinct du système électoral de son temps ; il discute les conditions requises pour être électeur et pour être éligible, les causes d’incapacité, les inconvénients de la loi, les modifications qu’on y pouvait apporter. Il préconise, entre autres réformes, l’élection directe qui lui paraît constituer le vrai système représentatif.
Il entre au barreau de Liège. Il souhaite réorganiser le comité de littérature de la société d’émulation, dont il avait été nommé secrétaire adjoint ; donner une impulsion nouvelle aux travaux du comité grec formé à Liège, en 1825, sous la présidence de de Selys ; pousser au transfert du Mathieu Laensbergh à Bruxelles ou à la création dans cette ville d’un journal fondé sur le plan et d’après les principes du Mathieu ; réunir des documents pour un Manuel électoral ; commencer la publication des Mémoires de don Juan Van Haelen ; créer un journal hebdomadaire, La Récompense, destiné à la jeunesse. La plupart de ces projets seront exécutés.
Les Mémoires de Van Haelen datent de 1827. Van Haelen, libéré des inquisiteurs en 1826, était venu remercier les rédacteurs du Mathieu Laensbergh d’un article favorable paru en 1824. Il avait noué des relations avec la famille Rogier. Il offrit à Charles de lui fournir les notes, les documents, les souvenirs nécessaires à la rédaction de ses mémoires. Les événements auxquels Van Haelen avait été mêlé avaient provoqué la curiosité dans les Pays-Bas et en France ; les partisans du libéralisme devaient bien accueillir une publication décrivant les excès du despotisme et de la réaction. Rogier n’eut guère à se louer du succès du livre, d’après les lettres de Renouard, qui publia une édition pour la France, et de Tarlier, qui en publia une pour les Pays-Bas.
Mais le succès alla à la Récompense, qui voulait « contribuer à faire naître ou à développer chez les enfants des connaissances utiles, à leur faire comprendre et aimer des devoirs rigoureux ». Tel était le but des fondateurs de ce journal, Paul Devaux, Charles et Firmin Rogier, Lignac ().
Charles Rogier fut le fondé de pouvoirs de la société ; mademoiselle Henriette Eugénie Rogier administrait le journal. Les rédacteurs du Mathieu Laensbergh se délassaient dans la rédaction d’articles destinés à l’instruction et à l’éducation du jeune âge ; c'était des articles courts, écrits simplement, qui devaient encourager les enfants à des études plus longues. Leurs efforts furent bien accueillis, en Hollande autant qu’en Belgique. Ils reçurent des éloges flatteurs, même des sphères officielles.
La politique ne pouvait que faire du tort à la Récompense. Les événements allaient devenir plus graves ; Charles Rogier se désintéressera du journal pédagogique pour se consacrer au Mathieu et à la publication de son Manuel électoral.
Le Mathieu Laensbergh fera parler de lui pendant les années 1827 et 1828. Ses articles sur l’organisation judiciaire, sur la liberté de la presse et le timbre des journaux étaient lus, commentés et critiqués par les organes ministériels. Lors de la session législative de 1828, Rogier (Mathieu Laensbergh du ) émit un vœu : qu'en réponse au discours du trône, on ne se borne pas à retourner les phrases ministérielles. Il écrit :
Le gouvernement tenait à avoir le budget décennal. À la veille de voter plus d’un milliard d’impôts (le total des dix années du budget décennal dépassait 500 millions de florins), la seconde Chambre était tenue à énumérer ses griefs et ses vœux : elle avait le droit d’exiger de sages réformes et de bonnes lois en retour de ses sacrifices. Rogier aurait voulu que la Seconde Chambre demande au gouvernement l’abolition de la mouture, la diminution des impôts, le retrait des arrêtés de 1819 et de 1822Ces arrêtés avaient de fait supprimé officiellement le français dans toutes les parties de la Belgique où le flamand était en usage., le rétablissement du jury, le désaveu de la doctrine qui refusait aux États provinciaux jusqu’au droit d’émettre des vœux et qui leur contestait l'indépendance de conscience réclamée par les magistratures locales.