Être et Temps (en ) est une œuvre du philosophe allemand Martin Heidegger publiée en 1927 dans les Annales de philosophie et de recherche phénoménologique éditées par Edmund Husserl. Bien qu'écrit rapidement, et jamais terminé, ce livre, eu égard aux ambitions de son introduction, est un des livres marquants de la pensée du ( selon Emmanuel Martineau et Emmanuel LevinasLevinas, interrogé sur Heidegger et cité par Agata Zielinski : .). Il est aussi l'ouvrage le plus connu de ce philosophe dont l'œuvre comportera environ 110 ouvrages dans l'édition complète de l'œuvre de Martin Heidegger.
Son influence s'est exercée dans des domaines très différents, qui débordent très largement le champ proprement philosophique : ainsi, avec l'existentialisme, la littérature et la sensibilité furent bouleversées, les sciences humaines, la psychiatrie, la théologie elle-même furent ébranlées ; l'herméneutique, la logique, le langage, l'histoire, la critique littéraire renouvelées et enfin la phénoménologie contrainte de revenir à son possible.. thumb|Heidegger en 1960. Problématique d'ensemble Sommaire de la section
La réception de l'ouvrage Genèse Contexte Les sources de Être et Temps Les préalables théoriques Plan du Traité Prise de contact La question fondamentale Les raisons de l'oubli La structure formelle de la question L'analytique du Dasein ou analytique existentiale Le déploiement de la question de l'être Comment dévoiler le phénomène « être » et l'atteindre à travers l'étant ? Comment lier l'existant au Monde ? Comment lier être et temporalité ? Une question préalable de méthode La réception de l'ouvrage Cet ouvrage qui fit à sa parution, selon Christian Dubois, a été l'objet d'innombrables commentaires, en toutes les langues. Il est difficile d'en avoir une vue d'ensemble en raison de la multiplicité des courants de pensée divers qu'il ressaisit : la phénoménologie, le néo-kantisme, l'existence, la philosophie de la vie, l'historicisme ; révolutionnaire par les pistes nouvelles qu'il ouvre et aussi l'influence qu'il a eue sur toute la pensée philosophique ultérieure du , y compris chez ceux qui la rejettent, l'article présent renverra souvent à d'autres articles plus détaillés et au développement des grands concepts qu'il aborde, sans pour autant prétendre à présenter un panorama complet.
Genèse
Contexte La rédaction dÊtre et Temps s'étend de 1923 à 1926. Lorsque Heidegger arrive à Marbourg en qualité de professeur extraordinaire il n'a rien publié, depuis sa thèse d'habilitation sur Duns Scot en 1916. Pressenti pour postuler à une chaire qui venait de se libérer en 1925, il est conduit à livrer au public le manuscrit sur lequel il travaillait depuis 1922. La nouveauté qu'a pu représenter la publication de ce livre cache , écrit Servanne Jollivet.. Rien n'aurait pu se faire sans un constant débat avec ses contemporains et prédécesseurs. Dès ses premiers cours de Fribourg il entreprend des recherches dans un domaine qu'il ne cessera d'approfondir jusqu'à sa nomination à Marbourg. Il s'agit de promouvoir la vieille idée phénoménologique reprise et aiguisée par Husserl, au détriment de la Théorie en prenant appui .
Servanne Jollivet dans son sommaire, présente Être et Temps comme l'aboutissement d'une recherche en vue d'un enracinement vital de la philosophie comme science originaire. Les années 1912-1921 ont été consacrées par Heidegger à des travaux sur la « logique », au renouvellement des « catégories d'Aristote », et à des recherches sur la « phénoménologie de la vie » étayée par ses travaux sur l'expérience de la vie religieuse à travers le primo christianisme qu'il mena en collaboration avec son collègue à Marbourg le théologien protestant Rudolf Bultmann. Il n'est pas douteux comme le note Hans-Georg Gadamer que cette œuvre, qui fit date, est née .De 1921 à 1923 le thème de la « facticité » mettant en exergue l'expérience de la « vie facticielle » et l'ouverture du Soi va conduire à l'émergence du concept de . Entre le projet initial de 1922 et la publication de 1927 l'accent s'est entièrement déplacé, la recherche du fondement en vue d'une science originaire cède la première place à l'élaboration de la « question de l'être » comme l'annonce Heidegger dès la première page de son ouvrageComme le fait remarquer le philosophe John Sallis, Être et temps commence au milieu d'un dialogue platonicien, les premiers mots sont ceux de l'étranger d'Élée, qui montre que ceux qui parlent de l'étant ne sont pas capables de dire ce qu'ils entendent par être ..
Les sources de Être et Temps
Trois influences majeures menèrent Heidegger à Être et Temps :
On retiendra, tout d'abord, « la pensée aristotélicienne », dans laquelle insiste Franco Volpi, Heidegger découvre avec la Métaphysique, la question du « sens de l'être » mais aussi celle de l'âme et du comportement humain, dans le traité De l'âme et l’Éthique à Nicomaque. C'est aussi, le commentaire de Franz Brentano, De la signification multiple de l'étant chez Aristote (1862) qu'il lit dès 1907, qui aurait donné le coup d'envoi à son questionnement sur le . Dans les années 1920, il consacre quelques cours à l'interprétation phénoménologique des textes d'Aristote.
Ensuite, « la phénoménologie husserlienne ». Heidegger lit les Recherches logiques dès 1909. Automne 1916, il devient l'assistant de Husserl à Fribourg et anime des séminaires d'introduction aux Recherches logiques. En 1925, dans son cours sur Les Prolégomènes à l'histoire du concept de temps, il rend une nouvelle fois hommage à la percée que constitue, à ses yeux, les Recherches logiques de 1901 et ses trois découvertes fondamentales (l'« intentionnalité », le sens phénoménologique de l'« a priori » et l'« intuition catégoriale ») mais prend ses distances à l'égard du tournant transcendantal de la phénoménologie husserlienne des Idées directrices (1913). est dédié à Edmund Husserl, . Heidegger lui succède à Fribourg en 1929.
Enfin, « la source théologique ». , écrit Heidegger dans son (in Acheminement vers la parole).
Les préalables théoriques Jean Greisch, dans une longue introduction de 66 pages de son livre, nous offre un large panorama sur l'itinéraire de pensée et l'acquis théorique du jeune professeur à l'orée de son travail sur Être et Temps, qui recouvre, avec la césure de 1923, les années d'enseignement de 1919 à 1928, ce qu'il appelle . Cette introduction de Jean Greisch, constituerait, selon Marlène Zarader la présentation la plus complète de la genèse de Être et Temps, et de toutes les avancées et recherches antérieures que la rédaction de cet ouvrage fondateur implique. Jean Greisch parle à propos d'Être et Temps, d'un chantier de travail inauguré en 1919. La publication récente des enseignements donnés à Fribourg puis à Marbourg de 1919 à 1928 (voir biographie Heidegger) permet d'en préciser la genèse. Pour un résumé historique de la marche et des étapes vers Être et Temps, voir aussi la contribution de Christoph Jamme..
Jean Greisch va appeler la période 1919-1923,, dans laquelle sont produits des textes d'une importance décisive pour l'interprétation d'Être et Temps, période qu'il découpe selon cinq moments essentiels ; moment de rupture avec le néo-kantisme et notamment avec l'idée que la philosophie puisse espérer raffermir ses bases par l'apport des sciences empiriques ; celle de la rupture avec l'idée néo-kantienne, que toute grande philosophie doive nécessairement s'achever dans une « vision du monde », une « Weltanschauung » ; celle où la phénoménologie devient chez Heidegger synonyme d'interprétation et de comprendre, c'est-à-dire une véritable « herméneutique » ; où la vie vécue, celle qu'il appelle la « vie facticielle » telle qu'elle se comprend elle-même, dans son auto-suffisance et menée par le « Souci » devient la source de tout sens ; celle enfin de l'herméneutique de la facticité où le sens d'être devient un mode du je suis un mode d'être du .
Plan du Traité Comme le souligne Alain Boutot . Heidegger se propose de conduire cette élaboration en deux parties, écrit Philippe Arjakovsky. : Une première partie qui se donnera pour tâche d'interpréter le ; Une deuxième partie qui devait répertorier les .
La première partie devait se scinder en trois sections comprenant : une analyse fondamentale préparatoire du ; une section consacrée au et à la temporalité qui mettra en évidence le sens temporel de son être ; une troisième section qui devait faire ressortir le sens temporel de l'être qui fut écrite et n'a jamais été publiée.
Notons que si la deuxième partie du traité qui devait se consacrer à la « Désobstruction/Déconstruction » de l'histoire de l'ontologie à travers quelques étapes décisives, n'a jamais été rédigée, c'est selon Philippe Arjakovsky parce qu'elle .
Prise de contact thumb|left|Edmund Husserl en 1900. Tel que publié en 1927, en vue de l'obtention d'une chaire professorale à Marbourg, Être et Temps, dédicacé à son professeur Edmund Husserl, porte sur la page de titre la mention « Première partie », comme en attente d'un achèvement par une deuxième partie qui ne viendra jamais, sinon plus tard dans des travaux dispersés.. Deux sections seulement de cette première partie furent publiées. Il faudra attendre 1962, et la conférence intitulée « Temps et Être », pour connaître le titre et le résumé de ce qui aurait pu correspondre à la troisième section de cette première partie ; quant à la deuxième partie de l'œuvre, il n'en fut plus jamais question.
Ce livre complexe qui reste tout entier tendu par une unique question, ou plutôt la recherche du « sol » qui permette de la poser à savoir : « la question du sens de l'être », s'inscrit dans le courant phénoménologique initié par son maître Edmund HusserlPhilippe Arjakovsky ira jusqu'à dire que..
Comme le titre le suggère, le thème central de l'ouvrage repose sur le lien supposé qu'entretiennent l'être et le tempsIl faut bien voir ce qu'a de révolutionnaire ce lien recherché entre l'Être et le Temps, qui implique que toute ontologie se meut dans l'horizon du temps alors même que l'ontologie classique les oppose fermement notamment dans la classique opposition, « être et le devenir »- Françoise Dastur Heidegger et la question du temps. ; thème nouveau pour la pensée philosophique, cette problématique traverse déjà, comme le signale Jean Greisch, tous les premiers cours du jeune Heidegger, délivrés à Marbourg de 1923 à 1928. Sur ce rapprochement inédit, entre « être » et « temps », Françoise Dastur renchérit : . La « temporalité » va être mise au centre de la réflexion sur l'être en lieu et place du « logos ».
Avec cette œuvre, une floraison de concepts nouveaux a fait irruption sur la scène philosophique, tels que : avec son correspondant français « être-là », Être-au-monde, Être-pour-la-mort, Être-en-faute, Être-avec ; d'autres plus traditionnels, ont pris une tournure inédite tels que : Phénoménologie, Vie, Temps, Monde, Vérité, Histoire, Liberté. De tous ces concepts, c'est celui de , dont on note l'apparition pour la première fois au paragraphe 9 de Être et Temps (SZ ), qui a le plus marqué les esprits et renouvelé dans l'histoire de la philosophie du , l'approche du « sujet » ; approche qui était demeurée à peu près inchangée depuis Descartes, et qui sur la base de la distinction entre le sujet et l'objet, fonde tous les débats de la métaphysique ; débats stériles, selon Heidegger, qui ont conduit, la philosophie à devenir une annexe des sciences positives et à s'enfermer dans des problématiques insolubles concernant l'étant, comme celle de la théorie de la connaissance.
Il s'agissait donc pour la philosophie, à travers Heidegger, de s'assurer d'un objet qui lui soit propre, à savoir : l’« être » de l'étant. . La question fondamentale