Le Concerto en ré mineur pour deux pianos et orchestre, FP 61, est une œuvre concertante de Francis Poulenc pour deux pianos et orchestre.
Considérée comme une des dernières de sa première période, « c'est une œuvre gaie et directeFrancis Poulenc, Entretiens avec Claude Rostand, René Julliard, 1954 p. 82-83.Francis Poulenc, J'écris ce qui me chante, textes et entretiens réunis, présentés et annotés par Nicolas Southon, Fayard, 2011. » que Poulenc compose selon la mode de l'époque : « […] aux environs de 1930, c'était l'époque des retours à quelque chose. Retour à Bach chez Hindemith, à Tchaïkovski chez Stravinsky ». Selon Philippe Cassard, il emprunte non seulement à l'histoire de la musique occidentale (Saint-Saëns dans la toccata du début, des quasi contrepoints à la Bach, Rachmaninov dans l'écriture pianistique, trois citations de Mozart, une de Ravel, çà et là des tournures qui viennent de Stravinsky, Prokofiev ou ChopinPhilippe Cassard, Émission Le Matin des musiciens du mercredi, 30 octobre 2013.), mais aussi la musique extrême-orientale de gamelan qu'il venait de découvrir.
L’œuvre est écrite pour le pianiste Jacques Février, ami d'enfance de Poulenc avec qui il la crée le à La Fenice. Selon le compositeur insatisfait, l'« exécution trop virtuose, chiqué par certains côtés, avait étrangement masqué toute la poésie de l’œuvre » dont il estime certains passages comme faisant partie de « [ses] meilleures réussites »Lettre de Poulenc à André Schaeffner, avril 1933 : « J'ai de suite senti, en sortant de scène, que l'exécution trop virtuose, chiqué par certains côtés, avait étrangement masqué toute la poésie de l'œuvre. À part [...] quelques rares habitués de ma musique, personne n'a remarqué par exemple la coda finale du premier morceau que je tiens pour une de mes meilleures réussites. ». Correspondance, p. 531 ; reprise par Emmanuel Reibel dans Les Concertos de Poulenc, Zurfluh, 1999, p. 41, et Renaud Machart, Poulenc, Seuil, 1995, p. 84..
Pour certains, ce concerto, qui n'atteint toutefois pas la maturité musicale à laquelle Poulenc prétend alorsFrançois-René Tranchefort (dir.), Guide de la musique symphonique, Fayard, 1986, p. 587., est un « pur divertissement ». Dans un entretien avec Stéphane Audel, Poulenc dira même : « Il est indiscutable, par exemple, que mon Concerto pour orgue et orchestre […] est d'une beaucoup plus grande densité musicale »
Historique Le concerto est une commande de la princesse Edmond de PolignacLa mécène avait déjà commandé des chefs-d'œuvre tels que Renard de Stravinsky ou Socrate de Satie. pour le Festival de Venise de 1932. À cette époque « rares étaient […] les concertos pour deux pianos. […] Désirant nous faire jouer à Venise, Jacques Février et moi, la princesse eut l'idée d'un double concerto. Cette commande m'enchanta et je l'écrivis très rapidement, en deux mois et demi. »
Poulenc compose le concerto chez sa sœurHervé Lacombe, Francis Poulenc, Fayard, 2013.: « Je travaille comme un fou. Je fini mon Concerto à deux pianos et orchestreBien que l'usage courant et l'édition officielle de Salabert mentionnent Concerto pour deux pianos, Poulenc se réfère toujours à son œuvre par Concerto à deux pianos (“pour deux pianos” serait équivalent à “pour Pierre et Paul”, tandis que “à deux pianos” laisse entendre qu'il faut utiliser deux instruments). Ainsi, dans une lettre de Poulenc à Madame de Polignac au sujet de son concerto pour orgue en mai 1938: « Ce n’est pas du Poulenc plaisant genre “concerto à deux pianos”, mais plutôt du Poulenc en route pour le cloître, très siècle ». Les Français ont tendance à utiliser “à” plus souvent que les autres francophones (ainsi : “la mère à Paul”, “la sœur à Robert”, le “copain à Nicolas”); il s'agit d'un archaïsme qui n'est plus usité. que je jouerai avec Février à Venise le . Brigitte [Manceaux]Brigitte Manceaux (1914-1963), nièce de Poulenc, élève de Marguerite Long, elle est la dédicataire de la improvisation en si mineur pour piano (1934). Elle meurt trois mois après Poulenc et est enterrée à ses côtés au cimetière du Père-Lachaise. m'a beaucoup aidé dans mon travail, répétant certains passages un millier de fois »Lettre à Marguerite Long, 16 juillet 1932, in Carl B. Schmidt, .. Poulenc termine le , sentant que les « années d'apprentissage » sont révolues : « du pur Poulenc » écrit-il à son ami Paul Collaer.
L'idée de mouvement perpétuel des deux pianos provient d'une démonstration de gamelan balinais entendue par Poulenc à l'Exposition coloniale de 1931Franck Ferraty, La Musique pour piano de Francis Poulenc ou le Temps de l'ambivalence, L'Harmattan, 2009, p. 171.. Le concerto est aussi influencé par le Concerto en sol de Maurice Ravel, joué pour la première fois en . Le mouvement central évoque quant à lui les concertos 20 (Romance), 21 (Andante) et 26 (Larghetto) de Mozart.
Jacques Février le rejoint le jour même de l'achèvement de la partition pour travailler le nouveau concerto. Le , ils se rendent à Milan pour répéter, puis s'installent à Venise pour participer au Festival international de musique qui se déroule du 3 au , sous les auspices de la Société internationale pour la musique contemporaine. Parmi les invités du palazzo Polignac se trouvent Arthur Rubinstein et Manuel de Falla venu créer Les Tréteaux de maître Pierre, autre commande de la riche mécène. Le à 21h30, au Teatro La Fenice, Poulenc et Février accompagnés par un orchestra da camera, composé de membres de l'orchestre de la Scala et dirigé par Désiré Defauw, créent le concerto au milieu d'un programme comprenant le Divertissement d'Albert Roussel, la Suite pour petit orchestre de Jacques Ibert et les Tableaux pittoresques de Joseph Jongen. Le musicologue Henry Prunières, directeur de La Revue musicale, rapporte un franc succès tout en déplorant le pastiche mozartien du second mouvement : « On y retrouve cette fraîcheur mélodique qui faisait le charme de ses premières compositions unie à une habileté harmonique et orchestrale qui lui fit longtemps défaut. »
Ce concert lance la carrière de Jacques Février : « Ayant toujours joué à deux pianos avec mon vieil ami d'enfance, Jacques Février, je dois avouer, immodestement, que la première audition fut impeccable ». Lui et Poulenc jouent ensuite le concerto à maintes reprises, la première parisienne ayant lieu le salle Pleyel. Poulenc interprètera par la suite le concerto avec d'autres musiciens dont Benjamin BrittenBritten reprendra lui-même des éléments de la musique de gamelan pour son opéra Death in Venice (1973). et le London Philharmonic Orchestra sous la direction Basil Cameron au Royal Albert Hall de Londres le Francis Poulenc, J'écris ce qui me chante, .. Il en réalise également deux enregistrement officiels avec Pierre Dervaux (22-) et Georges Prêtre (1960), mais aussi des enregistrements privés avec Charles Bruck () et Manuel Rosenthal (1962)
Fin , Poulenc réalise une transcription pour deux pianos et harcèle Paul Collaer pour qu'il programme son œuvre lors des Concerts Pro Arte de la saison bruxelloise à venir :
Analyse Le concerto est orchestré pour deux pianos solo et un orchestre composé d'un piccolo, une flûte, deux hautbois (le deuxième jouant aussi du cor anglais), deux clarinettes, deux bassons, deux cors, deux trompettes, deux trombones, un tuba, des percussions (caisse claire, caisse claire peu profonde, grosse caisse, castagnettes, triangle, tambour militaire, cymbale suspendue) et des cordes.
Le concerto est en trois mouvements : Allegro ma non troppo Larghetto Allegro molto
Allegro ma non troppo Le premier mouvement, en deux parties, est tout à fait singulier dans l'histoire du concerto. La première partie est une grande toccata tripartite avec une section centrale plus lente et une section finale fondée sur un thème nouveau rappelant la première section (forme A-B-C<A>). La seconde partie est une section lente totalement originale et indépendante, sans lien avec le mouvement central proprement dit.
La première section du mouvement commence par un tutti suivi d'un trait virtuose aux pianos évoquant d'emblée la musique de gamelan. Surgissent des cellules de quatre notes très marquées, se répondant de l'aigu au graveCe rythme très affirmé rappelle Igor Stravinsky.. Ce jeu est précédé et régulièrement interrompu par une gamme descendante, le tout ponctué de percussions sèches. Quelques motifs secondaires apparaissent çà et là pour varier le discours — parfois simples ornementations ajoutées à la gamme ou à la cellule de quatre notes.
Cette première partie prend fin assez subitement pour une section nettement plus lente (la logique de la forme sonate appellerait un développement), un peu sentimentale, qui évoque cette fois le lyrisme extraverti d'un Serge Rachmaninov.
Le tempo initial revient, non avec une réexposition, mais avec le thème espiègle et primesautier modifié auquel s'intègre immédiatement le motif de quatre notes dans une orchestration très « foraine ». Cette sous-section possède un style et une homogénéité propres. La persistance du motif de quatre notes la raccroche à la première, constituant en quelque sorte un héritage plein de fantaisie du schéma ternaire classique A-B-A.
La deuxième partie de ce premier mouvement apporte un contraste total lento subito : un bref crépitement de castagnettes fait place à des harmoniques de violoncelle et une musique presque statique succède aux pulsations de toccata. C'est une atmosphère « mystérieuse et claire tout à la fois » selon la partition. Un thème répétitif apparaît aux pianos sur six degrés diatoniques (type gamelan balinaisOn relève cette également cette influence de la musique de gamelan dans une œuvre d'Igor Markevitch de la même époque : Icare.) et se répète de manière obsessionnelle dans la nuance pianissimo. Au-dessus de celle-ci, venu d'un « ailleurs » mystérieux, d'abord dans l'aigu du premier piano puis aux harmoniques du violoncelle solo, apparaît le début du mouvement lent du Concerto en sol de Ravel, décanté de son aspect déchirant par sa transposition dans l'aigu et une couleur détimbrée (Ravel l'exposait au cor anglais).
Larghetto Le deuxième mouvement emprunte l'allure paisible, tendre et classique d'un andante de Mozart. La ligne mélodique, très pure, cède la place à des accents d'un romantisme contrôlé qui s'abandonne fugitivement au rythme d'une valse rapide. Le mouvement se termine sur le thème pseudo-classique du débutHenri Hell, Francis Poulenc, Fayard, 1978, p. 107-109..
Allegro molto Le Final est un rondo syncrétique qui fusionne le style des rengaines du music-hall parisien, un certain jazz revu par George Gershwin et les sonorités envoûtantes d'un jeu de gamelan ; « cela sonne modern style et parfois de mauvais goût ». Dans une anecdote rapporté par Renaud Machart, Poulenc donne comme indication à Charles Bruck qui dirige le concerto à Strasbourg en 1960 : « Plus cochon ! ». La vivacité de l'ensemble s'alanguit un moment sur un thème expressif. La virtuosité pianistique reprend ses droits dans la brève coda qui revient à la musique balinaise.
Discographie Francis Poulenc et Jacques Février, Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, Pierre Dervaux (dir.) - EMI Music, 1957 Francis Poulenc et Jacques Février, Orchestre National de la RTF, Georges Prêtre (dir.) - EMI Music, 1960 (captation filmée) François-René Duchâble et Jean-Philippe Collard, Orchestre philharmonique de Rotterdam, James Conlon (dir.) - Erato, 1984 Katia et Marielle Labèque, Orchestre symphonique de Boston, Seiji Ozawa (dir.) - Philips Classics, 1991 Jean-Bernard Pommier et Anne Queffélec, City of London Sinfonia, Richard Hickox (dir.) - Virgin Classics, 1996 Éric Le Sage et Frank Braley, Orchestre philharmonique de Liège, Stéphane Denève (dir.) - RCA, 2004 Claire Chevallier et Katerina Chrobokova, Anima Eterna Brugge, Jos van Immerseel (dir.) - Zig-Zag Territoires, 2011
Notes et références
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