thumb|Drapeau du gouvernement Khmer issarak, utilisé plus tard comme drapeau national de la Kampuchéa démocratique.

Les Khmers Issarak (en khmer : ខ្មែរឥស្សរៈ; littéralement Khmers indépendants ou Khmers libres ) est un mouvement indépendantiste cambodgien né pendant le Protectorat français du Cambodge en 1940 durant la Seconde Guerre mondiale et ayant tenu un rôle durant la guerre d'Indochine.

Au fil du temps, les Khmers Issarak divisent en plusieurs groupes indépendantistes distincts, suivant leur adhésion ou non au communisme.

Historique Apparition du mouvement

Le mouvement Khmer Issarak apparaît en 1940, fondé à Bangkok par l'indépendantiste Pok Khun : ses groupes sont soutenus par le gouvernement thaïlandais de Plaek Pibulsonggram, qui les utilise comme force d'appoint dans le cadre du conflit territorial avec l'Indochine française. En échange, les Khmers Issarak soutiennent les Thaïlandais en constituant des groupes de guérilla qui harcèlent les avant-postes français : la guerre franco-thaïlandaise, d'octobre 1940 à janvier 1941, aboutit à l'annexion par la Thaïlande des territoires cambodgiens de Battambang et Siem Reap. Les Issaraks sont ensuite peu actifs dans les années qui suivent. Mais, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France exige la rétrocession de ses territoires indochinois, ce qui entraîne la réapparition des Khmers Issarak. Le , une cinquantaine d'Issaraks, médiocrement armés, attaquent le grand hôtel de Siem Reap où réside le corps d'officiers français local, s'en prennent à des habitations de fonctionnaires coloniaux et tentent de libérer les détenus de la prison municipale. Ils doivent se replier six heures plus tard, parvenant néanmoins à emporter des armes. Les Issaraks se battent encore une semaine dans les ruines d'Angkor Vat avant de se retirer dans les monts Dângrêk. Des attaques de moindre envergure ont lieu dans les mois suivants .

Guerre d'Indochine

Avec le déclenchement de la guerre d'Indochine, les Khmers Issarak se répartissent en groupes non communistes, soutenus par la Thaïlande, et groupes communistes, formés et armés par le Việt Minh. Souhaitant développer l'activité de guérilla au Cambodge pour en faire une à la guérilla en territoire sud-vietnamien, le Việt Minh doit d'abord pallier l'absence de structure communiste au sein des populations khmères : les hommes de Hô Chi Minh s'allient aux Khmers Issarak non communistes, tout en développant leur propre mouvance Issarak, recrutée pour l'essentiel au sein de la population viêt du Cambodge, et des Vietnamiens expatriés. Ils recrutent comme chef du mouvement Pham Van Hua, né d'une famille mixte khméro-vietnamienne, qui prend le nom de guerre de Son Ngoc Minh, en référence à la fois à Hô Chi Minh et au leader indépendantiste khmer Son Ngoc Thanh, alors en exil .

Le mouvement Khmer Issarak est alors un amalgame de courants de différentes provenances sans véritable unité idéologique. Outre des libéraux, on y trouve aussi des communistes tels Sieu Heng, un sino-khmer de Battambang né en Cochinchine et un neveu de sa femme, alors nommé Long Bunruot, étudiant de l'université Thammasat à Bangkok qui sera plus tard mieux connu sous le pseudonyme de Nuon Chea.

Ils sont aussi renforcés par des royalistes tels le prince Norodom Chantarainsey, petit-fils de Norodom , qui tout en défendant la monarchie semble avoir voulu se poser en rival du souverain, son cousin Norodom Sihanouk. Il avait acquis le goût de la vie militaire lors de son passage par les milices pro-japonaises. Ses troupes opéraient au nord de Kampong Spoe, près de l’ancienne capitale royale d’Oudong et poussaient parfois au Nord jusqu’au district de Baray, dans la province de Kampong Thum.

À côté d’eux, se trouvent des responsables politiquement inclassables ; le premier d’entre eux est Dap Chhuon, un ancien milicien qui avait déserté en 1943 et avait organisé, avec l’appui de la Thaïlande, une guérilla anti-française à l’ouest du Cambodge. Chhuon était censé posséder des pouvoirs magiques et s’était retiré à Phnom Kulen, au nord de Siem Reap, où avec une poignée d’hommes, il animait le ; le second, Puth Chhay, quasiment illettré a rejoint les Khmers Issarak après avoir été emprisonné pour vol et agression. Il haïssait les Français, estimant qu’ ; grand buveur, homme à femmes, passionné de paranormal il était réputé cruel avec ses prisonniers et protecteur avec ses proches. Comme Dap Chhuon, on lui attribuait des pouvoirs surnaturels. Son courage et sa brutalité étaient légendaires près de son repaire de S’aang. À la fin de 1948, il commandait un millier d’hommes.

Néanmoins, un point commun entre tous ces groupes hétéroclites était, dès 1947, l’accent mis sur la grandeur de l’Empire khmer. Un tract saisi à la frontière vietnamienne affirmait ainsi que Un autre imprimé exhortait ses lecteurs à , ajoutant, . Les révolutionnaires khmers rencontraient toutefois deux problèmes majeurs quand ils tentaient d’intégrer l’histoire ancienne de leur pays à leur combat. Le premier était de séparer la grandeur des rois d’Angkor du féodalisme et de la francophilie de la famille royale. À la fin des années 1940, de toute façon, la plupart des Cambodgiens continuaient à voir dans la royauté un élément important de leur culture qu’ils n’étaient pas prêts à abandonner. Les révolutionnaires communistes devaient en outre concilier les aspirations à l’autonomie et à la défense de l’intérêt du pays avec le discours internationaliste émanant des idéologies marxistes-léninistes.

Durant les deux premières années de la guerre d'Indochine, Son Ngoc Minh s'occupe d'accompagner des convois d'armes et des groupes de recrues issus des populations vietnamiennes expatriées. En 1948, les responsables Việt Minh décident de donner plus d'ampleur au mouvement et de le réorganiser pour renforcer les activités au Cambodge : le 1 février est créé lors d'une réunion clandestine à Battambang le Comité de libération du peuple khmer (Kana Cheat Mouktak Keahak Mocchim Nokor Khmer, CPLK) . Sa présidence est confiée à Dap Chhuon, également responsable de la zone nord-ouest; Son Ngoc Minh devient responsable de la zone sud-ouest, Keo Moni hérite du sud-ouest, et Tou Samouth du sud-est. Dans les zones sous leur contrôle, les Khmers Issarak s'efforcent d'établir un début d'administration révolutionnaire. Le mouvement, et les actions des responsables Issaraks sur leurs propres territoires, demeurent cependant sous contrôle étroit des indépendantistes vietnamiens; cela entraîne des tensions entre les mouvements, des Issaraks ayant du mal à supporter la mainmise des commissaires politiques Việt Minh. En 1948, des affrontements éclatent même, et dégénèrent en lynchages de populations vietnamiennes par des groupes Issaraks, notamment celui de Puth Chhay. La guérilla khmer Issarak demeure de faible intensité, et a peu d'impact sur l'opinion publique cambodgienne. Sur les guérilleros que comptent les Khmers Issarak, seuls 20 % sont khmers, le reste étant d'ethnie viêt, ou composé de Vietnamiens expatriés. La plupart des membres khmers du mouvement sont des Khmers Krom, originaires de districts sud-vietnamiens de langue khmère .

Division et réorganisation du mouvement

En 1949, le est rebaptisé Comité National Khmer de Libération (Kana Kamathikar Khmer Sang Cheat). Le mouvement est encore affaibli par la défection de Dap Chhuon, qui rejoint le camp de Norodom Sihanouk . Le mouvement Khmer issarak se désunit : environ un millier d'hommes continue le combat en liaison avec le Việt Minh .

EN 1950, le mouvement Khmer Issarak se trouve divisé entre ses membres les plus anciens, comme , Puth Chhay et Savangs Vong, et la tendance communiste plus récente, dirigée par Son Ngoc Minh, Sieu Heng et Tou Samouth . Les Issaraks de gauche - dénommés par Norodom Sihanouk, ce surnom étant destiné à les disqualifier en soulignant leur inféodation au Việt Minh - sont désormais séparés du Comité de libération du peuple khmer. Les Vietnamiens décident de réorganiser les mouvements de leurs alliés khmers et lao et de faire des forces de Son Ngoc Minh, et du chef indépendantiste lao Souphanouvong, des gouvernements constituant des opposés à ceux de la Fédération indochinoise. Les Laotiens constituent ainsi le gouvernement du Pathet Lao (État lao) et les Cambodgiens celui du Nokor Khmer (Pays khmer). Chaque mouvement est destiné à être structuré par un parti communiste distinct.

Le , les dirigeants du Parti communiste indochinois (PCI) clandestin se réunissent pour dix jours à Hà Tiên, au sud du Viêt Nam, avec quarante-cinq délégués cambodgiens. Nguyen Thanh Son, délégué du Việt Minh pour les affaires étrangères, prononce un discours programme prévoyant la formation de cadres cambodgiens, et l'adaptation du communisme aux réalités cambodgiennes. Il mentionne ainsi que le pays est alors essentiellement agricole avec des implantations éparses et un mode de production autarcique centrée sur la cellule familiale. Un nombre infime d’exploitation étaient dirigées par des propriétaires chinois. En d’autres termes, les conditions préalables à une révolution prolétarienne, à savoir l’existence d’une classe de possédants oppresseurs, d’une bourgeoisie et le manque de terre étaient loin d’être réunies. Il notait toutefois que la classe paysanne vivant loin des villes et des voies d’eau était la plus nombreuse et vivait dans les conditions les plus misérables de la région. Ils pouvaient ainsi constituer la principale force d’une future révolution khmère, mais restaient pour le moment à éveiller. Son regrettait que les cadres de la composante khmère du ne soit pas issue de la paysannerie mais soit essentiellement constituée de personnes d’origine vietnamienne et qu’elle ait peu d’emprise sur la population khmère. Son préconisait donc de débuter en initiant aux techniques révolutionnaires les élites naissantes, proches du parti démocrate, mais recommandait d’instruire sans tarder l’ensemble de la classe paysanne, mettant en garde contre le danger d’avoir un nombre restreint d’intellectuels commandant la frange la plus pauvre de la population contre le reste de leurs compatriotes.

En avril 1950, deux cents délégués, dont une moitié de moines, se réunissent à Hongdan pour choisir un nouvel hymne et un drapeau national. Le mouvement Khmer Issarak est placé sous l'égide d'une nouvelle structure, le Front uni Issarak (également appelé Front national uni khmer ou Front uni national du Cambodge ), dirigé par Tou Samouth. Son Ngoc Minh est nommé chef du gouvernement révolutionnaire provisoire. Les activités des révolutionnaires cambodgiens demeurent coordonnées par le Việt Minh, via un dirigé par Nguyen Thanh Son. Ce dernier est également le responsable de l', nom officiel des unités Việt Minh combattant au Cambodge et encadrant les troupes du Front uni Issarak . En 1951, le , organisation essentiellement vietnamienne malgré sa vocation indochinoise, laisse la place au Parti des travailleurs du Viêt Nam. Le Comité de travail pan-cambodgien rédige les statuts du parti cambodgien, qui est fondé le sous le nom de Parti révolutionnaire du peuple khmer, destiné à constituer désormais le noyau dirigeant du Front uni issara .

Poursuite de la guérilla