L'histoire du nationalisme basque ou abertzalisme se compose de différentes étapes au cours desquelles il s'est divisé en plusieurs courants idéologiques, certains simplement culturels et d'autres plus politiques, allant de la revendication régionaliste à l'indépendantisme, parfois violent, en passant par l'autonomisme.
Origines Le nationalisme basque trouve ses antécédents à la fin du , dans la philosophie de Herder et son concept de Volkgeist (« volonté du peuple »), idée plus tard reprise et développée par des auteurs tels que Fichte et Schelling. Certains auteurs font remonter les origines du sentiment identitaire basque aux anciennes splendeurs du royaume de Navarre.
En 1780, l'historien Joaquín José de Landázuri y Romarate publie en 1780 Historia del País bascongado. En 1801, le chercheur allemand Humboldt parcourt le pays et l'identifie comme la « nation basque ». Dix ans plus tard, en 1811, le philosophe français Garat, pensant que les basques sont descendants des Phéniciens, propose à l'empereur de former un « État national basque » qui se nommerait Nouvelle Phénicie, réunissant en deux départements les territoires bascophones de chaque côté des PyrénéesJean Casenave, Dominique-Joseph Garat - Recherches sur le peuple primitif de l’Espagne ; sur les révolutions de cette péninsule ; sur les Basques espagnols et français. Rapport établi en 1811 pour Napoléon . et leur donnant comme symboles le blason et le drapeau navarrais. En 1864, la députation provinciale de Navarre invite les trois autres à participer à un projet de mancommunauté qu'elle dénomme Laurac Bat (« quatre provinces unies en une seule »).
Période des guerres carlistes (1833-1876)
thumb|left|Carte politique de l'Espagne en 1854, après la première guerre carliste. Après la première guerre carliste, les fors des trois provinces bascophones espagnoles restent indéfiniment en attente de réformes. En Navarre le for est réformé par les élites politiques de l'ancien vice-royaume et le gouvernement du général Espartero. Le mouvement foraliste fait alors son apparition ; d'idéologie généralement libérale, il appuie le maintien sine die des fors des provinces d'Alava, de Biscaye et du Guipuscoa.
Les fors ne seront définitivement dérogés qu'à la fin de la troisième guerre carliste, par Cánovas del Castillo, ayant été utilisés par les insurgents carlistes comme symbole pour se rallier les populations rurales du Pays basque.
Jusqu'en 1837 les postes de douane sont situés sur les bords de l'Èbre, au lieu de la frontière avec la France ou des ports maritimes, si bien que les marchandises importées sont trouvables à bas prix dans le Pays basque, autorisant un commerce maritime direct avec les colonies.
En 1881, Pedro de Soraluce-Zubizarreta est le concepteur d'un drapeau de Euskal-Erria (sic), rouge pour la Navarre et blanche pour les trois provinces basques, qui défile à Paris cette année dans un hommage à Victor Hugo. Le drapeau porte une étoile dorée à chaque angle, un écu avec ceux des quatre provinces surmonté de la couronne royale Coro Rubio Pobes, La primera bandera de Euskal-Erria, Revista de cultura e investigación vasca n°20, 2004, pp. 171-182 Xabier Zabaltza, Banderas - Según el autor, Sabino Arana creó una enseña exclusivamente para Vizcaya. Y la denominó 'Bandera Bizkaina' , El País, 14/01/2011..
Lors de cette même période on peut signaler plusieurs figures remarquables de la mouvance identitaire basque.
Augustin Chaho L'écrivain romantique Augustin Chaho (1810-1858) est considéré comme le prédécesseur du nationalisme basque moderne. Journaliste, il fonde et dirige la revue Ariel. Dans Viaje por Navarra durante la insurrección de los vascos, publié en 1836, soit pendant la première guerre carliste, il formule réalise la première formulation explicite du nationalisme basque. Cependant le livre n'est redécouvert et traduit en espagnol qu'en 1933, par l'un des membres de l’aile laïciste d'Acción Nacionalista Vasca (Eusko Abertzale Ekintza), en recherche d'un référent protonationaliste exempt de l'intégrisme catholique caractéristique d'Arana. Dans ce livre, ainsi que dans d'autres textes éparsement publiés, Chaho exprime les idées suivants, selon le résumé qu'en fait Eukeni Goyhentxe :
Selon Jon Juaristi, ferme défenseur de postures antinationalistes et qui a écrit sur ce qu'il dénomme les fantaisies mythologiques sur lesquelles repose le nationalisme basque originalJon Juaristi, El linaje de Aitor, Taurus, 1998., Chaho est un « mythificateur », mais avec de grands dons d'écrivain et une imagination remarquable pour la recréation des mythes, en vogue durant le romantisme. Cependant, d'après Juaristi, l'histoire et la vision cosmologique que Chaho attribue aux Basques est une simple adaptation des mythes aryens, que les romantiques allemands venaient de réélaborer à partir des traductions des textes brahmaniques et avestiques. Ces textes en allemand arrivent en France par l’intermédiaire de Charles Nodier, dont Chaho est un adepte enthousiaste, avant de devenir le promoteur solitaire d'une forme de proto-nationalisme basque. On ne connaît aucun adepte des idées de Chaho durant sa vie hormis son propre éditeur, l'imprimeur Baynoa Lesseps, et ce n’est qu'un siècle plus tard que ses textes politiques commencent à être diffusés au sud des Pyrénées par les secteurs anticléricaux du nationalisme basqueJon Juaristi, Cambio de destino, Seix Barral, Barcelone, 2006, p. 106-107..
Serafín Olave L'un des premiers à réclamer l'union politique de Euskal Herria, entendue comme la réunion des provinces basques, de La Rioja, la Navarre et la Basse-Navarre est le libéral Serafín Olave (1831-1884), auteur d'un projet de constitution intégrant foralisme et fédéralisme.
Réaction à l'unification fiscale L'unification législative espagnole est suivie d'une unification fiscale, provoquant l'apparition de groupes opposants qui sont les précurseurs immédiates du nationalisme, comme l'Asociation Euskara de Navarre d'Arturo Campión à Pampelune et la Société Euskalerria de Fidel Sagarmina. Toutes deux, bien que défendant l'unité basco-navarraise et la réinstauration des fors sous un régime pactiste, ne revendiquent toutefois pas dans un premier temps de rupture avec l'Espagne Santiago de Pablo, José Luis de la Granja Sainz, Ludger Mees, Documentos para la historia del nacionalismo vasco: de los fueros a nuestros días, Ariel, Barcelone 1998, 205 p. . ce n’est qu'à partir de 1876 que leur positionnement se radicalise pour déboucher sur le nationalisme basque indépendantiste.
La Gamazada (1893)
Sabino Arana thumb|Sabino Arana. Sabino Arana (1865-1903) est considéré, avec son frère Luis, comme le père du nationalisme basque. Il est originaire d'une famille riche et profondément catholique, ce qui les oblige à fuir leur ville d'origine durant le conflit carliste, Bilbao étant un bastion libéral. thumb|Ikurriña, drapeau national créé par Sabino Arana en 1894. Les frères Arana sont les créateurs de certains signes modernes d'identité basque : Likurriña (aujourd'hui encore drapeau officiel de la communauté autonome du Pays basque) et le terme « Euzkadi », néologisme créé pour désigner les territoires de Euskal Herria. Ils sont également à l'origine du mot aberri (patrie) et des paroles actuelles de l'hymne national basque. En leur temps certaines de ses créations sont critiquées par des intellectuels comme Miguel de Unamuno ou Arturo Campión.
Sabino meurt à l'âge de 38 ans seulement, mais il a le temps d'entreprendre une importante et incessante activité pour la récupération de sa patrie, qu'il croyait déjà presque disparue. Il est poursuivi en justice par ses rivaux politiques en raison de ses opinions et emprisonné à diverses reprises.
À partir de l'histoire et des coutumes ancestrales du peuple basque, il réclame la reconnaissance de celui-ci comme nation souveraine. Il soutient que la survie de la langue (euskara) signifie que le peuple basque, toujours catholique, n'a jamais été soumis ni a renoncé à sa souveraineté, matérialisée dans les fors, qui constituent un pacte entre nations que l'Espagne ne respecte pas. Il défend l'idée que chaque territoire historique doit suivre son propre chemin nationaliste et démocratique, jusqu'à la mise en place d'une Euzkadi catholique et fédérale.
En plus de l'histoire, la religion, la langue et les traditions, l'un des piliers du nationalisme basque des origines est l'existence d'une « race basque », de langue basque, pure et exempte de mélange avec d'autres « races », en particulier la « race espagnole », considérée par Arana comme invasive, déloyale, anticatholique et, par là-même, particulièrement impure. Cette théorie est une adaptation du romantisme européen, qui avait constitué les bases idéologiques d'Arana, et qui était alors très répandue dans la société européenne. Les théories racialistes et l'utilisation du terme de « race » sont fréquemment utilisés par les intellectuels de l'époque, sans leur connotation actuelle souvent négative. Cette approche dite "raciale" était alors coutumière en Europe. Pour s'en convaincre il faut relire les ouvrages d'Ernest Renan.
Arana n'accepte pas les changements occasionnés par l’avènement de la Révolution industrielle. En quelques années la population basque traditionnelle s'est trouvée submergée par l'arrivée d'immigrants originaires d'autres provinces, triplant par endroits la population locale. Ces étrangers implantent des coutumes nouvelles, une idéologie libérale et aconfessionnelle, ainsi que la langue castillane. Le nationalisme d'Arana, qui défend des idéaux traditionnels et catholiques, s'oppose fermement à ce phénomène, considérant qu'en peu de temps ces nouveaux venus entraîneront la destruction du peuple basque traditionnel, pensée communément admise parmi les gens de l'époque. Ils sont en particulier rejetés car on les soupçonne d'apporter des idées jugées contraires aux coutumes basques, plus que par leur simple condition d'étrangers.
Pour désigner ces « envahisseurs », Arana utilise le terme de maketos, d'origine préromaine et utilisé dans la province limitrophe de la Cantabrie. Pour Arana le maketo symbolise les deux grands démons : le sécularisme (les ouvriers sont pour leur majorité des gens qui blasphèment et s'opposent à l'Église) et l'industrialisation (qui détruit la société rurale idéale d'Arana). Après la révolution industrielle il est couramment utilisé dans la zone minière de Biscaye, les ouvriers basques nommant makutuak les arrivants.
Dans ses premières années d'existence, le nationalisme basque et le Parti national basque (PNV), son expression politique, maintiennent une relation de rejet viscéral à l'encontre du libéralisme, fût-il conservateur ou progressiste et, pour cette raison, Arana s'oppose également au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) récemment créé, qui représente les intérêts des ouvriers immigrés qui travaillent dans les mines et la sidérurgie de Biscaye. Pour éviter que les ouvriers basques ne doivent s'affilier aux syndicats espagnolistes à leurs yeux, le nationalisme basque mit en place son propre syndicat, Eusko Langileen Alkartasuna, dans l'orbite du syndicalisme chrétien (ce qui lui vaut l'appellatif de syndicat jaune, en référence à la doctrine de l'Église), et affronte les syndicats socialistes et, dans une moindre mesure, anarchosyndicalistes respectivement représentés par l'UGT et la CNT.
Bien que s'opposant aux socialistes, Arana est également anticapitaliste, considérant le capitalisme comme l'expression de la destruction des formes de vie traditionnelles de la nation basque. Il critique les capitalistes qui oppriment l'ouvrier, mais dans sa pensée ces capitalistes sont les mêmes libéraux qu'il a toujours combattus, et qui détiennent tous les rouage de l'État qu'il abomine.
Débuts et expansion du nationalisme basque (1895–1921) thumb|Carte et situation du Pays basque en Europe.