Edmond Rothé, né le à Paris, et mort le à Lezoux (Puy-de-Dôme), est un physicien et géophysicien français, professeur d'université, fondateur et premier directeur de l'institut de physique du globe de Strasbourg.
Biographie
Origines et formation
Fils de Charles Rothé (1829-1899) et de Sophie Schmidt (1834-1929), Edmond Ernest Antoine Rothé naît le au de l'avenue Duquesne () dans une famille protestante originaire d'Alsace-LorraineArchives de Paris, registre des naissances 1873 , cote , acte .Archives du Bas-Rhin, registre des naissances 1834 Strasbourg, acte .Der Elsässer, , .. Sa famille paternelle a probablement de très anciennes racines en Souabe, le « é » final du nom résultant d'une francisation de « Roth » ou de « Rothe » (« le Rouge », ou « le Roux »).
vignette|Une classe du lycée Henri- en 1888-1889, année de l'entrée en seconde d'Edmond Rothé. Photographie de Jules David (1848-1923).
En 1873, Charles Rothé, originaire de Bitche, est officier d’administration des bureaux d'intendance militaire. À ce titre, il a participé aux campagnes du Second Empire en Crimée et en Italie du Nord. Il a épousé en 1861 Sophie Schmidt, la fille d'un teinturier en soie et mérinos de Strasbourg, dont il a eu deux fils : Charles, né en 1862, qui deviendra professeur de lycée ; et Gaston (1863-1938)Le Jour, , ., qui fera carrière au Comptoir national d'escompte de Paris. Charles Rothé père, farouchement républicain, voit ses opinions sanctionnées par une mutation en Algérie. Edmond naît à Paris dix ans plus tard, après que le couple eut opté pour la nationalité française en 1871.
Le jeune Edmond, qui parle couramment alsacien et allemand, et qui aime passer ses vacances en Alsace chez son oncle le pasteur Charles Schmidt, entre à l'âge de huit ans dans les « petites classes » du lycée Henri-IV, où il fait toutes ses études. Il bénéficie d'une bourse à partir de la seconde, et il côtoie alors Léon Blum, de son aîné, lorsque celui-ci intègre le lycée en classe de philosophie. Après un baccalauréat de mathématiques élémentaires en 1891, Rothé obtient à la Sorbonne une double licence de mathématiques et de physique (1895 et 1896). Préparateur au laboratoire d’enseignement de physique de la Sorbonne, il passe avec succès son agrégation de physique en 1899. Et, le , il soutient une thèse de doctorat ès sciences sur la polarisation des électrodes.
Nancy, la photographie interférentielle et la météorologie
thumb|upright|left| Vase complété de fleurs dans une chambre, photographie interférentielle de Gabriel Lippmann. C'est en assistant à la Sorbonne aux expériences de Lippmann que Rothé se lancera dans cette technique photographique après sa thèse.
En , quelques jours après sa soutenance de thèse, Rothé rejoint Grenoble où l'attend un poste de maître de conférences en physique. Moins de deux ans plus tard, il quitte Grenoble pour Nancy — alors l'une des plus actives universités françaises de province dans le domaine scientifique — où un poste équivalent lui est proposé. Avant de prendre ses fonctions à la faculté des sciences de Nancy, il épouse le à Paris Marguerite Tilly (1880-1970), fille d'une Déodatienne et d'un graveur sur bois originaire de ToulLes Tilly étaient une famille de graveurs sur bois originaire de Toul, dont le représentant le plus connu est Auguste Tilly (1840-1898), cousin germain du père de Marguerite (Archives de Paris, registre des naissances 1880 , cote , acte ).Archives de Paris, registre des mariages 1905 , cote , acte ..
À Grenoble puis à Nancy, le jeune maître de conférences se prend d'intérêt pour la photographie interférentielle, un procédé inventé par Gabriel Lippmann en 1891Gabriel Lippmann, qui obtiendra le prix Nobel de physique en 1908, avait pris en 1886 la tête du laboratoire des recherches physiques de la Sorbonne qu'il dirigera jusqu'en 1921. Lorsqu'il était préparateur à la Sorbonne entre 1898 et 1903, Rothé a donc pu assister aux expériences de Lippmann., qui permet de réaliser des prises de vue en couleur sans recours à des colorants. Entre 1904 et 1910, treize de ses publications y sont consacrées. Sa nomination comme professeur adjoint (1908), puis comme professeur (1910), en lui donnant plus de liberté, le fait radicalement changer de centres d'intérêt. Soutenu dès 1911 par le capitaine Ferrié, pionnier de la radiotélégraphie, il cherche à développer cette nouvelle technique de transmission pour la météorologie, en l'appliquant à l'agriculture et l'aviation. Président de la commission météorologique de Meurthe-et-Moselle, il met sur pied en 1912 un enseignement universitaire d'aérodynamique et installe une station aérologique à proximité de Nancy. Il crée enfin en 1913 un institut d’aérodynamique et de météorologie dont il devient le directeur juste avant la Grande Guerre.
La Première Guerre mondiale, la radiotélégraphie et l'aérologie
vignette|Ballon captif utilisé pendant la Première Guerre mondiale. Rothé utilisera des ballons similaires pour y suspendre son prototype d'anémomètre..
Début , le jour même de la mobilisation et bien que n'étant pas appelé car affecté au service auxiliaire pour forte myopieArchives de Paris, registres matricules du recrutement (1887-1921), , ., Rothé sollicite l'aval du général Foch — qui commande le corps d'armée de Nancy — pour équiper les ambulances d'appareils de radiographie. Il installe aussi des postes émetteurs-récepteurs dans les forts qui défendent Nancy, et équipe les hôpitaux de la ville de groupes électrogènes. Versé dans le génie en comme officier d’administration, il est détaché à l'établissement central de la radiotélégraphie où il retrouve le colonel Ferrié. Il est la personnalité toute désignée pour présider le comité technique d'aéronautique de la direction des inventions, et dispenser des conférences aux officiers supérieurs.
Dans ces nouvelles fonctions, il laisse libre cours à son inventivité pour mettre au point un anémomètre à oscillations électriques et procéder à des expériences d'aérologie à l'aide de ballons captifs. La connaissance de la vitesse du vent en altitude permet en effet de régler de façon précise les tirs d'artillerie, et son appareillage fera ses preuves en 1917 lors de la seconde bataille de l'Aisne. Rothé joue également un rôle important au Bureau central de la météorologie pour déterminer, dans l'ensemble des sciences de la Terre, ce qui pourrait être utilisé à des fins militaires. Il se retrouve ainsi chargé de simuler des conditions de vols atmosphériques et de rationaliser les techniques aéronautiques..
Sous-lieutenant du génie à la fin de la guerre, il est fait chevalier de la Légion d'honneur en ..
L'institut de physique du globe de Strasbourg
left|thumb|Ancienne « station centrale séismologique » de Strasbourg, qui abrite maintenant le musée de sismologie et de magnétisme terrestre.
Début et pas encore démobilisé, Rothé répond à l’appel de l'université de Strasbourg qui cherche à compléter son corps enseignant pour assurer le redémarrage des cours.. Dès son arrivée, Rothé s'inquiète du devenir de l'Association internationale de séismologiePendant la première moitié du , l'usage le plus fréquent en français était d'écrire « séismologie », « séismologique » et « séismique ». Parce que cet organisme a été ainsi baptisé à l'époque, on a conservé ici ce « é » pourtant condamné par Littré dès la fin du . Le , Rothé avait eu un premier contact avec la sismologie lors du séisme du Jura souabe de magnitude 6,1, qu'il avait ressenti et observé à Nancy, occasionnant la rédaction d'une note d'une trentaine de lignes (Rothé 1911). (A.I.S.), fondée en 1904 pour une durée de douze ans au sein de la Kaiser-Wilhelms-Universität, comme s’appelait alors l’université allemande de Strasbourg.. L'Allemagne, en évacuant l'Alsace, lègue également deux institutions d'importance stratégique : un service météorologique, et une « station centrale séismologique » qui est équipée des plus performants instruments de l’époque. En , Rothé propose de les regrouper au sein d'un institut de physique du globe (I.P.G.), le premier du genre en France. Il en devient le directeur et se voit attribuer une chaire de physique du globe.
Cette création de l'I.P.G. de Strasbourg en 1919, puis en 1921 celle du Bureau central séismologique français (B.C.S.F.) — dont il prend également la direction —, orientent définitivement la carrière de Rothé vers la géophysique et la sismologie, d'autant plus qu'il se retrouve bientôt secrétaire général d'une A.I.S. ressuscitée, ainsi que directeur du Bureau central international de séismologie, l'organisme qui collationne les observations sismologiquesC’est-à-dire les temps d'arrivée et les amplitudes des ondes sismiques enregistrées par les différentes stations sismologiques. au niveau mondial. Son expérience en télégraphie lui permet de proposer une meilleure gestion de la transmission des informations.
Il consacre dès lors une grande part de son activité au développement de l'instrumentation sismologique en France et aux colonies, en tentant de standardiser les appareillages. À Strasbourg même, il fait achever en 1925 la construction du « grand pendule », un monstrueux sismographe de que les sismologues allemands avaient commencé à assembler en 1910.. Par ailleurs, il organise les enquêtes macrosismiques (dégâts et effets des séismes ressentis en France) qu'effectue le B.C.S.F. Ces deux aspects de l'observation des séismes (données instrumentales et enquêtes) paraissent chaque année dans l', une publication qu'il fonde et qu'il anime. Il établit aussi, en complétant d'anciens travaux de compilation, un catalogue de sismicité historique de la France. Enfin, au cours des années trente et jusqu'à sa mort, il se prend de passion pour la radioactivité des roches et développe la prospection radiométrique.
L'engagement à gauche et le repli à Clermont
vignette|upright|Manifeste du Comité d'action antifasciste et de vigilance, 1934.
C'est probablement le souvenir de l'engagement de son père, républicain, franc-maçon et antidreyfusard, qui pousse Rothé à fonder les sections strasbourgeoises de la Ligue des droits de l'Homme (1919) et du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (1934). Il occupe la fonction de doyen de la faculté des sciences de Strasbourg de 1929 à 1935, mais n'est pas réélu en 1935, car sa présidence du comité départemental du rassemblement populaire lui attire beaucoup d'hostilité, en particulier à l'université. Il est en revanche reconnu scientifiquement en 1938 par son élection comme membre correspondant de l'Académie des sciences (section d'astronomie). Rothé est élu dans la section d'astronomie car il avait fait à Nancy des observations lors de l'éclipse du 17 avril 1912..
L'université de Strasbourg se replie en 1939 à Clermont-Ferrand.. Au moment de quitter Strasbourg en 1940, Rothé tient à remettre lui-même le matériel dont il est responsable au représentant allemand, lui disant froidement : « Surtout, prenez bien soin de tout ce matériel, car j'entends le retrouver en bon état lorsque je rentrerai à Strasbourg. » Mis à la retraite d'office en par le régime de Vichy pour sanctionner des opinions politiques jugées trop à gauche et peut-être aussi la longue amitié qui le lie à Léon Blum., il meurt à Lezoux, dans le Puy-de-Dôme, le .
Il est inhumé dans le petit cimetière Sainte-Hélène de Strasbourg aux côtés de sa mère et de son oncle. Avec son épouse Marguerite, il avait eu trois enfants : Jean-Pierre Rothé (1906-1991), également géophysicien et sismologue, qui poursuivra l'œuvre de son père ; Daniel Rothé (1908-1985), ingénieur divisionnaire des mines ; et Violette Rothé-Bretey (1912-2000), qui épousera Jean Bretey, chef de service à l'Institut Pasteur et membre de l'Académie de médecine.
Œuvre scientifique