Lors de la Révolution française, les Enragés constituaient une mouvance de révolutionnaires radicaux qui eurent notamment pour chef de file le prêtre constitutionnel Jacques Roux. Ils revendiquaient l'égalité civique et politique mais aussi sociale, préconisant la taxation des denrées, la réquisition des grains et des taxes sur les riches.

Ils regroupaient plusieurs individus et une société de femmes républicaines proche des sans-culottes. Sans liens structurés entre eux, ils deviendront les porte-paroles et même les idéologues des sections les plus populaires des Gravilliers et des Batignolles, ainsi que du mouvement des sans-culottes féminin.

On peut les situer à gauche des montagnards. Ils sont combattus aussi bien par Maximilien Robespierre que par Danton, Marat et les hébertistes. Leurs idées furent reprises et développées par Gracchus Babeuf.

Leur action dans la Révolution se situe entre février et .

Des acteurs dérangeants vignette|gauche|Portrait de Jacques Roux occupé à la rédaction du compte rendu de l'exécution de , le . Détail d'une gravure de J.-Frédéric Cazenave d'après Charles Benazech, BnF, 1795. vignette|241x241px|Discours du 1er décembre 1792 de Jacques Roux Dès la fin de 1792 Roux avait formalisé son programme, il avait été décidé par la section de l'Observatoire où ce discours avait été lu, qu'il serait imprimé et adressé aux 47 sections parisiennes, au corps électoral, aux sociétés patriotiques et aux municipalités du département, Ce discours, exprimant ainsi le cœur des revendications populaires, avait donc connu une très large diffusion.

Enragés est, dès l'origine, un terme méprisant que l'on trouve sous la plume de Brissot dans Le Patriote Français

Marat le premier s'oppose à leurs exigences, aux pétitionnaires venus le réclamer à la Convention la taxation générale des denrées, il répond avec violence :

Dans son journal Le Publiciste de la République française du , il décrivait encore les enragés de la façon suivante : « Ces intrigants ne se contentent pas d’être les factotums de leurs sections respectives, ils s’agitent du matin au soir pour s’introduire dans toutes les sociétés populaires, les influencer et en devenir enfin les grands faiseurs. Tels sont les trois individus bruyants qui s’étaient emparés de la section des Gravilliers, de la Société fraternelle et de celle des Cordeliers : je veux parler du petit Leclerc, de Varlet et de l’abbé Renaudi soi-disant Jacques Roux »Marat in Le publiciste de la République française, Paris, n°233, 4 juillet 1793. En plus de ces trois hommes, on peut aussi citer Pauline Léon et Claire Lacombe, toutes deux membres des républicaines révolutionnaires.

Les Hébertistes en feront tout autant, mais il est vrai qu'ils occupaient un créneau revendicatif très proche du leur et surtout en tiraient profit, aussi ils n'auront de cesse d'éliminer les Enragés vus comme concurrents.

Si la critique girondine peut se comprendre aisément, plus surprenante est cette position des grandes voix de la Montagne. Les Montagnards partageaient en fait avec les Girondins le dogme du caractère sacré de la propriété privée et du libéralisme économique. Le Robespierre le traduisait clairement Cette approche idéaliste d'un peuple désincarnée ne résistera pas à la pression des sans-culottes, d'autant que la Montagne a besoin de leur soutien pour éliminer les Girondins.

En mars sont institués le Tribunal Révolutionnaire et les Comités de surveillance. Le est imposé le cours forcé des assignats. Le Robespierre propose d'ajouter à la déclaration des droits de l'homme quatre articles qui restreignent le droit de propriété. Le Faubourg Saint-Antoine qui était resté calme en février se lève et 8 à défilent devant la Convention. Leur orateur prononce une violente harangue devant la Convention. La députation des femmes de Versailles refuse de quitter la salle. Le enfin le maximum des grains et farines est adopté après une discussion houleuse et passionnée à la Convention. Pour Mathiez, ce n'est pas Jacques Roux et ses partisans, la révolte du Faubourg Saint-Antoine ou l'envahissement de la Convention par les femmes de Versailles qui ont contraint les Montagnards à accepter ces reculades successives et la loi du maximum, mais bien davantage

gauche|vignette|227x227px|Un couple de sans-culottes.

Les sans-culottes et particulièrement la section des Gravilliers a laquelle appartient Jacques Roux joueront un rôle essentiel dans les journées du et du qui verront la chute des Girondins. Mais jugeant que le mouvement n'est pas terminé, ils seront eux aussi, comme les Hébertistes qui par opportunisme voudront occuper l'espace politique que libérait leur élimination, les grands vaincus de cette insurrection incomplète à leurs yeux.

Les discours de Varlet, de Roux, de Leclerc, ou des républicaines révolutionnaires prônent le caractère populaire de la souveraineté, son exercice direct par le peuple. Cette aspiration à une démocratie populaire, corollaire d’une critique de la représentation nationale, s’appuie sur une méfiance permanente envers les représentants du peuple. Celle-ci s’accompagne naturellement de la volonté de contrôler fortement ces mandataires du peuple.

Jacques Roux écrira ainsi : « Peuple ! Sous le règne de la liberté, tu dois avoir sans cesse les yeux fixés sur tes magistrats »Jacques Roux in Le Publiciste de la République française, n°247, 25 juillet 1793, p. 4..

Pour Varlet, la défiance pour les représentants du peuple est la même : « Point de députés sans pouvoirs, sans mandats. Ce principe nous garantit de la Tyrannie législative »Varlet Jean-François, Projet d’un mandat spécial et impératif 1793..

Une historiographie ambiguë Lorsqu'on retrace le parcours et les idées des Enragés, il est difficile de ne pas citer Marx, qui voit en eux les premiers germes de l'idée communiste : .

Une partie de l'historiographie — représentée par Jaurès (), ou encore Mathiez () — fait de cette mouvance un parti. « Parti » ou « faction », le terme est un peu fort. En effet, ils n'étaient que trois : Jacques Roux, Jean-François Varlet et Jean-Théophile Leclerc.

Si leurs idées convergent, si ponctuellement ils se soutiennent mutuellement, s'ils se croisent, s'ils participent aux mêmes luttes, pour autant, ils ne mettent en œuvre aucune action commune — journal ou pamphlet —, ni surtout aucune organisation structurée.

Même si, après les journées des 31 mai et 2 juin, ils prennent de l'importance en partageant des revendications de plus en plus violentes, même s'ils se brouillent tous en même temps avec la Commune, cette convergence ne peut à elle seule faire des Enragés une faction coordonnée dans ses actes et ses déclarations.

Albert Mathiez, pourtant partisan de cette hypothèse (), cite d'ailleurs Jean-Théophile Leclerc, qui écrit dans L'Ami Public du .

Par contre, chacun à sa manière réclame la taxation et la réglementation des prix, dénonce la bourgeoisie marchande — plus terrible, selon les mots de Jacques Roux, que . Ils critiquent tous la notion de propriété, multiplient les attaques contre les riches, justifient les pillages de boutiques, les qualifiant de « restitutions ». Jusqu'en , ils bénéficient d'une large audience auprès des sections des Gravilliers et des Batignoles. Ils nouent des liens avec la Société des républicaines révolutionnaires animée par Pauline Léon et Claire Lacombe.

Cependant, même si Pauline Léon épouse Jean-Théophile Leclerc, le soutien que le groupe révolutionnaire féminin apporte aux trois enragés est à géométrie variable, et, en tout état de cause, aucune d'elle ne soutiendra plus Jacques Roux après le . Par ailleurs, les républicaines révolutionnaires joueront même un rôle de premier plan dans la dramaturgie orchestrée par David, lors des funérailles de Marat. À aucun moment les deux mouvances n'organiseront de réunions pour mettre en œuvre des actions communes.

Même s'il démontre par la suite le soutien très réel de la section des Gravillers y compris après l'épisode du , Michel Vovelle reconnait que les .

Pour autant, la place limitée des Enragés dans le déroulement de la Révolution, n'est pas de nature à réduire celle-ci à une « révolution bourgeoise ». Une telle interprétation — qu'Albert Mathiez qualifie d'énorme sottise — n'engage que ses auteurs, et les travaux de Georges Lefebvre, Richard Cobb, Albert Soboul et bien d'autres, montrent bien désormais la réalité des mouvements sociaux populaires, tant dans les milieux ruraux, qu'urbains.

Un dénouement sans surprise Le , Robespierre entre au Comité de Salut Public. Il s'agit désormais de faire accepter le fait accompli de l'élimination des Girondins par les classes moyennes et possédantes.

Dès lors les rapports du Gouvernement avec les mouvements populaires vont rapidement se tendre.

Dans un premier temps sectionnaires, sans-culottes, membres de clubs (y compris cordeliers et jacobins), soutenus par les commissaires des assemblées primaires représentant les patriotes des départements imposèrent à la Convention la levée en masse et réclamèrent la terreur et le maximum.

La proposition de Danton de transformer le Comité de Salut Public en comité de gouvernement déclencha une nouvelle offensive où l'on retrouva Leclerc en première ligne écrit-il dans l'Ami du peuple du .

Il est rejoint par François-Nicolas Vincent, secrétaire général du département de la guerre, qui jouit d'une forte influence au ministère de la Guerre mais qui n'a pas grande audience auprès des sans-culottes.

C'est à Leclerc, mais aussi à Jacques Roux, qui pourtant n'a pas pris position dans ce débat, que s'en prend Robespierre : Journal de la Montagne, 7 août 1793, cité par .. En août, la polémique s'envenime, nourrie aux Jacobins par Robespierre. Roux est toujours silencieux.

Le , coup de théâtre : la veuve de Marat, Simone Évrard, s'élève contre qui usurpent le nom de l'Ami du Peuple, dénonce tout à la fois Roux et Leclerc leur prêtant les pires intentions pour les prochaines journées des . Mathiez , comme Soboulse sont tous deux attachés à analyser ces événements.

Les deux analyses, largement concordantes sur les faits, divergent sur les suites et notamment la place faite aux Hébertistes ; autant Soboul accorde une importance capitale au n° 269 du Père Duchesne où Hebert vient au secours des Enragés et les dépasse même : . Au contraire, Mathiez passe sous silence le rôle joué par les Hébertistes.

gauche|vignette|221x221px|Jacques René Hébert (1759-1794)

Tout au long du mois d'août, Robespierre défend le Comité avec un acharnement sans faille, brandissant la crainte de l'étranger qui enverrait à la convention , sacralisant le dépôt à la Convention par les délégués des assemblées primaires de l'acte sacré (la Constitution) que l'on scelle dans une urne de cèdre. Cette fermeté voit plusieurs sociétés populaires tout au long du mois d'août faire allégeance au pouvoir en place. Les attaques se poursuivent toute la deuxième quinzaine d'août de la part de Leclerc avec le soutien de la Société des républicaines révolutionnaires, de Roux avec celui de ses soutiens de la section des Gravilliers. Jacques René Hébert, qui ne veut pas leur laisser le champ libre, intervient avec son journal et aux Jacobins le en prenant soin de masquer son attaque du pouvoir par une diatribe à l'encontre de Jacques Roux, mais il critique néanmoins l'organisation du pouvoir exécutif

La fermeté de Robespierre amène le ralliement d'autres sections, notamment la section de Marseille et Marat qui, dans une adresse aux départements, les exhorte à se rallier autour de la MontagneJournal de La Montagne, 21 août 1793..