thumb|Leonard Trelawny Hobhouse, un des concepteurs du social-libéralisme, au travers notamment de son livre Liberalism paru en 1911.

Le social-libéralisme ou nouveau libéralisme (son nom d'origine), dit également libéralisme socialJacques Rodriguez, Le pauvre et le sociologue : La construction de la tradition sociologique anglaise - siècles , Presses Universitaires du Septentrion, 2007, page 111., haut libéralisme, libéralisme radical (), libéralisme moderne () ou, souvent en anglais d'Amérique du Nord, Le social-libéralisme a eu plusieurs dénominations dans les pays de langue anglaise : haut libéralisme () in S. Freeman, 2001, Illiberal libertarians: Why libertarianism is not a liberal view, Philosophy and Public Affairs, vol 30, numéro=2, p:105-151. libéralisme radical () in Gary Wilson et Carole Wilson The Past in the Present: A Cleavage Theory of Party Response to European Integration, British Journal of Political Science, volume 30 , juillet 2000 |format=pdf |doi=10.1017/S0007123400000181 Lire en ligne libéralisme moderne () in L. Richardson James, 2001 Contending Liberalisms in World Politics: Ideology and Power Lynne Rienner Publishers., est un courant du libéralisme qui, à la suite de John Stuart Mill, met au centre de sa pensée le développement tant intérieur que matériel des êtres humains pensés dans leur interaction sociale. Dans cette optique, il a été un des promoteurs de la notion de justice sociale. En effet, pour lui la liberté n'est pas tant absence de contrainte comme dans le libéralisme classique que pouvoir d'agir, capabilités.

Sur le plan politique, son éthique s'oppose à l'autoritarisme et cherche à impliquer les êtres humains dans le processus décisionnel d'où l'accent mis sur la démocratie. Sur le plan économique et social, il promeut des institutions cherchant à concilier liberté et égalité à travers notamment la mise en place de régulations ayant pour but d'établir une concurrence équilibrée et des politiques de redistribution visant à accroitre les capabilités des individus. Son épistémologie l'amène à traiter des problèmes économiques et sociaux en partant de l'étude des faits même s'ils sont déplaisants (notion de ). Cela mène à être plus inductifs, à partir plus de l'analyse des données que les économistes libéraux classiques qui raisonnaient de façon plus déductive.

Il se distingue également sur nombre d'autres points du libéralisme classique, l'autre grand courant du libéralisme, et de fortes tensions entre eux sont perceptibles Friedrich Hayek va jusqu'à parler de « pseudo-libéralisme » en évoquant John Dewey.. Aux États-Unis, le social-libéralisme est généralement classé à gauche et constitue le courant le plus important du libéralisme. En Europe, où son influence est plus modeste, il est parfois présent dans les branches qualifiées de centristes de partis politiques non extrémistes.. Le social-libéralisme commence à se constituer au milieu du . Sur le plan politique et social, il est alors très lié à l'université d'Oxford et émerge sous le nom de Nouveau Libéralisme. Sur le plan économique, il est plutôt influencé par des chercheurs de l'université de Cambridge. Au niveau international, avec des figures telles que Woodrow Wilson, Norman Angell et David Mitrany, il a fortement contribué à l'établissement des institutions internationales de régulation, tant sur le plan politique (Société des Nations et Organisation des Nations unies) qu'économique, comme en témoigne le rôle de John Maynard Keynes dans l'établissement du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.

Le social-libéralisme en tant qu'idéologie au sens de Michael Freeden (c'est-à-dire en tant que favorisant certaines actions) a eu une influence notable sur la vie politique en France à travers le solidarisme, et aux États-Unis à travers le programme Nouvelle liberté () de Woodrow Wilson. Toutefois, cette idéologie n'est dominante qu'après la Seconde Guerre mondiale. Elle sera très fortement contestée à la fin des Trente Glorieuses et perd l'essentiel de son influence au profit notamment d'autres courants libéraux. Il lui est notamment reproché de ne pas assez impliquer les êtres humains dans le processus décisionnel et d'avoir cédé à la tentation de l'expertise, particulièrement forte en économie.

Si le social-libéralisme perd alors son influence politique, il connaît parallèlement un renouveau intellectuel et, sous l'influence notamment de John Rawls, il opère un retour vers un plus grand respect des citoyens, en même temps qu'il esquisse une critique de son « économisme ». Par ailleurs, il développe une réflexion liée aux moyens de répondre aux nouveaux défis qui se posent aux sociétés du : la justice sociale avec deux approches majeures pour partie concurrentes et pour partie complémentaires, celle de John Rawls, très institutionnelle, et celle axée sur les capabilités (Amartya Sen et Martha Nussbaum) : les droits civiques, le multiculturalisme, les politiques de l'éthique de la sollicitude, etc.

Dans le vocabulaire politique contemporain, le social-libéralisme est fréquemment amalgamé avec ce que l'on appelait auparavant le socialisme libéral. Cependant, bien que le concept de socialisme libéral apparaisse chez certains auteurs du social-libéralisme, ce courant d'idées ne se confond pas entièrement avec le terme, qui a pu désigner historiquement des tendances très variées ; l'école de pensée ayant originellement porté le nom de social-libéralisme ne se confond pas non plus avec un socialisme converti aux vertus du libéralisme. La différence majeure entre le social-libéralisme au sens premier du terme et les autres courants ayant employé le concept de tient à ce que le est le seul grand courant de pensée libéral à s'être ouvert à certaines idées du socialisme ; à l'inverse, la majorité des autres théoriciens du socialisme libéral sont principalement des socialistes ayant adopté certains thèmes du libéralisme, et se définissent d'abord et avant tout comme , ou , mais rarement en premier lieu comme ..

De manière plus courante, l'expression social-libéralisme est employée de nos jours pour désigner un centre gauche (socialiste ou social-démocrate) converti aux valeurs du social-libéralisme économique, ou plus largement à l'économie de marché. C'est notamment le cas du blairisme, qui se réclame explicitement de l'école de pensée sociale-libérale.

Contextes et courants fondateurs Le contexte thumb|John Stuart Mill (1806-1873), un des précurseurs du social-libéralisme. C'est l'un des premiers à passer de la notion d'individu à celle d'individualité.

Le contexte politique Au début du , le libéralisme est la force politique et intellectuelle dominante en EuropeAudard, p.20.. En Angleterre, le Parti libéral naît en 1839 de la réunion de l'ancien parti Whigs et des radicaux, disciples de Jeremy Bentham et de l'utilitarisme. Il est l'un des deux grands partis anglais, avec les Tories, jusqu'en 1922. Sociologiquement il est très marqué par la petite bourgeoisie industrieuse radicale. Sous son influence, Richard Cobden et l'École de Manchester finissent par obtenir l'abrogation des le et la conversion de l'Angleterre au libre-échange. Si, aux États-Unis, un consensus libéral s'établit après la guerre de Sécession, sur le continent européen, le libéralisme reflue tant en France qu'en Allemagne après les révolutions de 1848. Le philosophe et économiste John Stuart Mill, tenant de l'école classique, s'éloigne quant à lui des stricts dogmes du libéralisme économique classique : son intérêt pour le saint-simonisme., dont l'idée de l'égalité des sexes et la critique des lui semblent , et plus généralement pour les idées socialistes, l'amènent à théoriser un nouvel État social qui permettrait d'unir la plus grande liberté d'action individuelle avec et . Les travaux de Mill, marqué favorablement par la révolution française de février 1848, témoignent de la constance de son intérêt pour le socialisme, alors pourtant la doctrine ennemie du libéralisme.

Sur le plan politique, peu à peu, sous la pression des disciples libéraux de Bentham et de l'utilitarisme (appelé aussi par Élie Halévy le radicalisme philosophique), le suffrage universel gagne du terrain, ce qui ne va pas sans poser de nouveaux problèmes. En Angleterre, les libéraux qui représentaient l'aile gauche mais qui, sociologiquement, appartenaient à la bourgeoisie, voient leur influence diminuer avec l'arrivée du suffrage universel pour les hommes et la constitution d'un prolétariat salarié. Leur position est d'autant plus précaire que, parallèlement, émerge également une idéologie concurrente, le socialisme. Tout cela entraîne, tant chez John Stuart Mill que chez Alexis de Tocqueville, la peur d'une « tyrannie de la majorité ».

Malgré tout, les nouveaux libéraux qui vont constituer le social-libéralisme vont opter, à la suite de Bentham et du radicalisme philosophique, pour la démocratie. Mais ils vont mettre l'accent sur deux points : la mise en place de systèmes d'éducation afin que le peuple se comporte le plus rationnellement possible et, non sans lien avec ce qui précède, ils vont donner une place importante aux experts. Catherine Audard note. que la démocratie n'est plus conçue .

Le contexte économique et social Sur le plan économique, de 1870 à 1920, la seconde révolution industrielle entraîne la constitution de très grandes entreprises qui n'entrent plus dans le cadre de la concurrence pure et parfaite in Introduction de Towshend pp.14-15 à l'édition de 1988 du livre Imperialism de Hobson.. Cela amène les économistes et les juristes de cette mouvance à étudier comment réguler cette concurrence « faussée ». John Atkinson Hobson étudie les rentes de monopole, tandis qu'aux États-Unis les économistes et les juristes, tel Louis Brandeis, introduisent les premières législations visant à réguler la concurrence.

Au niveau international, le Royaume-Uni, qui a été la puissance dominante tant politiquement qu'économiquement. au , est de plus en plus sur la défensive au point de vue économique face à la montée en puissance des nouveaux pays industriels que sont alors l'Allemagne, les États-Unis et le Japon., ce qui fait surgir une tentation protectionniste se traduisant par la tentation de se replier sur l'Empire. Les deux principaux concepteurs du nouveau libéralisme, Leonard Trelawny Hobhouse et John Atkinson Hobson, sont des militants farouches de l'anti-impérialisme et du libre-échange pour des raisons peut-être plus morales et politiques qu'économiques et, pour eux, ces deux points revêtent une importance au moins aussi grande que la question sociale.

De façon plus générale à la fin du pour Catherine Audard et une question lancinante hante les sociaux libéraux que Hobhouse dans , publié en 1911 formule ainsi : . L'idéologie sociale-libérale sera lente à apporter une réponse à cette question. En 1937, 26 ans après Hobhouse, Walter Lippmann dans Cité libre se pose exactement la même question. En fait, même si le social-libéralisme marque les lois sociales instaurées dès l'avant-Première Guerre mondiale tant en France qu'en Angleterre, il ne sera réellement dominant que de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années soixante-dix.

Le nouveau libéralisme anglais : d'Oxford à Cambridge Le nouveau libéralisme et Oxford left|thumb|Thomas Hill Green est un philosophe formé à Oxford qui a très fortement influencé le social-libéralisme, notamment dans ce qui en constitue le cœur : l'éthique, les interactions entre l'individu et la société, la notion de bien commun, la méfiance envers la liberté des contrats quand il y a un déséquilibre manifeste entre les parties contractantes.