thumb|alt=Portrait d'Adam Smith|Adam Smith.

Dans le domaine socio-économique, la main invisible est une expression (forgée par Adam Smith) qui désigne la théorie selon laquelle l'ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées (par définition) uniquement par l'intérêt personnel de chacun, contribuent à la richesse et au bien commun.

Passages où Smith emploie l'expression La main invisible est une expression employée à trois reprises dans l'œuvre d'Adam Smith : dans History of Astronomy :

dans la Théorie des sentiments moraux :

dans la Richesse des Nations :

Dans le domaine socio-économique qui est celui de la deuxième et de la troisième occurrence, cette formule évoque l'idée que des actions guidées par notre seul intérêt peuvent contribuer à la richesse et au bien-être commun. Malgré sa place très modeste dans l’œuvre de Smith, cette expression est devenue très populaire, au point de faire l'objet de nombreux commentaires et de nombreuses interprétations, dont certaines portent sur le sens qu'elle avait pour Smith dans le contexte de son époque, et la plupart sur les usages qui en ont été faits postérieurement par d'autres auteurs.

Les diverses interprétations, au moins quatorze, seront examinées plus loin. Une des causes du foisonnement des interprétations tient au fait que Smith écrit au moment où la controverse autour du système de l'optimisme de Leibniz est très vive. Dès lors se pose la question de savoir si la « main invisible » est ou non la métaphore de quelque chose de proche de ce système. L'autre raison à la multiplicité des interprétations tient à leurs conséquences pratiques tant au niveau économique que politique, c'est ce que nous appellerons par la suite, les enjeux.

Diverses interprétations de la main invisible Classification de Grampp GramppWilliam D. Grampp est professeur émérite à l'Université de Chicago a recensé neuf façons d'interpréter la main invisibleGrampp, 2000 : « (1) », interprétations proposées par des chercheurs : La force qui fait de l'intérêt de l'un, l'intérêt des autres. C'est ce qu'Élie Halévy appelle l'« harmonisation naturelle des intérêts ». C'est aussi l'interprétation la plus répandue, nous y reviendrons plus loin. Elle a été notamment défendue par CropseyCropsey 1979, et SugdenSugden 1986, . Le mécanisme des prix. C'est une interprétation presque aussi commune que la précédente, nous l'étudierons plus en détail ultérieurement. Une métaphore de l'idée de conséquences inattendues. Pour Grampp (2000, ), c'est celle des néo-autrichiens. Vaughn (1987, ) écrit : « La “main invisible” est une métaphore utilisée par Smith pour désigner le principe par lequel un ordre social bénéfique émerge des conséquences inattendues des actions individuelles des êtres humains« ‘ » ». La concurrence. C'est ce qu'affirme RosenbergRosenberg 1979, mais pour GramppGrampp 2000, , rien dans l'œuvre de Smith ne viendrait étayer cette thèse. BrunoBruno 2001, partage cette position et écrit qu'« on ne peut pas la comparer non plus à la concurrence pure et parfaite ». L'avantage mutuel à l'échange. Cette interprétation est celle de Frank KnightKnight 1947, . Pour Grampp2000, , cette idée se trouve déjà chez Cicéron, auquel Smith aurait aussi pu reprendre une idée ou deux sur les bénéfices de la division du travail et du bien-être matériel. Une plaisanterie ou une métaphore ironique. C'est l'interprétation d'Emma Rothschild (2001). Ce point est développé plus loin. Un processus évolutionniste. Cosmides et Tooby (1994) pensent que la « main invisible » est le processus par lequel les êtres humains acquièrent la connaissance, les savoir-faire et les habitudes qui les conduisent, quand ils achètent et vendent, à maximiser leur intérêt et celui de leur pays. Pour GramppGrampp 2000, , ces thèmes ne sont pas étrangers à Smith, mais ils n'ont rien à voir avec la « main invisible ». Une force providentielle. C'est l'interprétation de Jacob VinerViner 1927, et 1968, de Spiegel (1979) et d'Evensky (1993). La force qui restreint les exportations de capital et contribue à la sécurité d'un pays. Interprétation proposée par Persky (1989).

Un des mérites de l'article de Grampp (2000) est d'insister sur le fort pouvoir rhétoriqueSmith avait des qualités d'orateur (Bruno 2001, 13). Il a donné des conférences sur la rhétorique et les belles lettres publiés à titre posthume sous le titre Lectures on Rhetoric and Belles Lettres Lettres et la grande capacité d'évocation de l'expression « main invisible », montre que parfois, nous l'interprétons davantage en fonction de l'idée que nous en avons que de ce que Smith a réellement écrit. Toutefois, la typologie de Grampp mélange des interprétations de niveaux différents, et c'est là aussi sa faiblesse. En effet, alors que certaines interprétations fixent un cadre général de pensée ou font de la « main invisible » une métaphore d'un tel cadre, d'autres sont bien plus techniques, tandis que d'autres encore visent surtout à minimiser la portée « réaliste » de la « main invisible » ou à dissocier les différentes occurrences de l'expression.

Aux interprétations inventoriées par Grampp sont venues s'ajouter celle émanant de Grampp lui-même, et celles, souvent récentes, d'économistes et de philosophes français.

« Mains invisibles », oratorio ou variations sur un thème ? Grampp (2000) s'interroge sur le fait de savoir si les trois références à la « main invisible » (que l'on trouve respectivement dans l'History of Astronomy, la Théorie des Sentiments moraux et dans la Richesse des nations) forment un oratorio, c'est-à-dire si nous devons les interpréter comme se référant toutes à un même principe, ou si, au contraire, elles sont des variations sur un thème non joué, c'est-à-dire si derrière les mêmes mots se cachent en réalité des principes différents. Il suit là une voie ouverte par Macfie (1971).

La « main invisible de Jupiter », et la « main invisible » modèle dix-huitième siècle. Macfie, dans l'article The Invisible Hand of Jupiter (1971), soutient que l'école écossaise du aurait fait des interprétations de l'histoire proche de celle de Giambattista Vico, qui distinguait l'âge des dieux, l'âge des héros et l'âge des hommes. Aussi, pour MacfieMacfie 1971, , la « main invisible de Jupiter » symboliserait l'intervention capricieuse et incompréhensible des dieux de l'Antiquité, liée à l'âge de la « superstition ». Au contraire, la « main invisible » serait, elle, plus en phase avec l'idée de Dieu ou de l'Être SuprêmeIl serait possible d'opposer à Macfie (voir Clavé, 2005, ) qu'il existe deux façons de penser l'Être suprême (voir aussi article déisme) au , dont l'une est proche de la pensée grecque de la divinité et l'autre de la pensée romaine telle qu'elle se développe au , et servirait à préserver l'Ordre naturel. De sorte qu'elle deviendrait, dans la Théorie des sentiments moraux (TSM) et la Richesse des Nations (RDN), l'instrument de « l'auteur de la nature qui gouverne et anime l'entière machine de l'Univers »Macfie, 1971, . Pour cet auteur, le passage de la TSM, beaucoup plus que celui des fins non-intentionnelles de la RDN, serait un excellent exemple de l'effort fait par Smith pour lier ensemble les arguments théologiques, juridiques et éthiques dans ce qui serait son interprétation du « grand système de la nature ».

Trois variations sur un thème non joué (Grampp 2000). Cet auteur va plus loin que Macfie. Il distingue trois mains invisibles différentes, et proclame qu'il continuera à penser ainsi jusqu'à ce qu'il ait été démontré, à partir de ce que Smith a réellement écrit, qu'il y a une relation entre elles« »(Grampp 2000, ). Dans son article, il interprète la « main invisible de Jupiter » d'une façon proche de Macfie. Celle de la TSM lui pose visiblement des problèmes, pour au moins trois raisons : c'est une composante de l'ordre naturel, il trouve le livre « énigmatique » (puzzling), et surtout, ce livre ne dissocie pas l'économie de l'éthique. Il écrit à ce propos : « Le sujet de la Théorie des sentiments moraux porte sur la façon dont nous formons nos jugements éthiques, ce qui peut ou non intéresser les économistes »« » (Grampp 2000, ). Il opte assez clairement pour la seconde solution et semble penser que les économistes ne sont pas intéressés par les jugements éthiques : « ce qui les intéresse, c'est la distribution des revenus, et c'est aussi un sujet du livre ». La main invisible de la RDN, la seule qui, selon lui, intéresse les économistes, guide l'intérêt personnel des industriels ou des marchands non dépourvus de bon sens qui, après avoir calculés le taux de retour des affaires réalisée sur le territoire national et en dehors, optent, une fois incluse une prime de risque, pour leur pays« (Grampp 2000, ) ». Il y a chez Grampp une volonté de réduire la place de la main invisible, démarche qui n'est pas sans évoquer les auteurs que nous allons maintenant aborder.

Concept marginal dans l'œuvre d'Adam Smith ? Pour Élie Halévy, la main invisible occupait vraiment une place centrale dans l'œuvre de Smith. Cette assertion a été récemment contestée de façon radicale par , et, de façon plus feutrée, par Michaël Biziou. Pour comprendre cette opposition, il faut se rappeler qu'il existe une double lecture de Smith : l'une « conservatrice » avec Edmund Burke, l'autre « progressiste » avec Thomas Paine, Mary Wollstonecraft ou encore James MackintoshRothschild 2001, .. Emma Rotschild rapproche Smith de Nicolas de Condorcet et elle se réclame d'un « libéralisme progressiste ». C'est peut-être cela qui l'amène à minimiser le rôle de la main invisible. Philippe RaynaudRaynaud 2002, , dans une recension de ce livre, doute qu'on puisse évacuer aussi facilement la « main invisible », laquelle participe d'une tension à l'intérieur du libéralisme entre conservatisme et progressisme et « permet de mettre au service d'une vision immanente de l'ordre social, des schèmes “providentialistes” traditionnellement utilisés pour défendre une vision hiérarchique et théologico-politique de l'autorité politique ».

La « main invisible » comme métaphore ironique. C'est la thèse d'Emma RothschildRothschild 2001, : « Ma suggestion sera que l'attitude de Smith face à la « main invisible » est similaire et ironique, les trois fois. Il est amusé par les polythéistes qui croient à la main invisible de Jupiter dans l’History of Astronomy ; dans la Théorie des sentiments moraux et la Richesse de nations, il est amusé par les individus qui sont conduits par la main invisible (la main qu'ils ne peuvent pas voir, ou la main dans leur dos) ».

La « main invisible » comme métaphore rhétorique du libéralisme de Smith. Pour Michaël BiziouBiziou 2003, , « la métaphore de la main invisible, elle, a ceci de particulier qu'elle ne peut être interprétée que comme illustrant la causalité finale. La “main invisible” ne peut être que la main de l'artisan qui a créé la machine mécanicienne. C'est là toute sa valeur rhétorique, ce qui la rend si remarquable pour l'esprit du lecteur… Mais, il n'en reste pas moins que, du point de vue de l'explication scientifique des phénomènes humains, elle n'ajoute strictement rien à l'idée des conséquences inattendues se produisant selon le mécanisme aveugle de la causalité efficiente… Il faut en conclure que l'économie politique de Smith ne dépend pas, épistémologiquement parlant, de son théisme… Voilà pourquoi, en fin de compte, il est erroné d'accuser le libéralisme de Smith d'être une religion du marché reposant sur la foi dans le Dieu de la main invisible »Dermange François, 2003, Le Dieu du Marché, Labor et Fides.

Interprétation non leibnizienne de la « main invisible »